Emma Marsantes : « De l'impardon à l'inespérance » (N'efface pas mes cercles)


N'efface pas mes cercles rouvre la brèche créée par le suicide de la mère de la narratrice. Un jour, Elsa met brutalement fin à une vie de soumission, et décide de tout renverser, « la morale et la chaise ». En retraçant les contours de ce drame, Emma Marsantes livre un roman familial en forme d'étau. Sélectionnée dans la première liste du Prix Goncourt 2026.
*
Le mercredi 8 octobre 1980, dans un appartement cossu de Neuilly-sur-Seine, Elsa est seule. Quatre mois auparavant, elle a soutenu une thèse sur « Henry Moore et la sculpture moderne ». Sur son agenda où tout est consigné, la dernière entrée est au 13 juillet, à vingt heures, par un dîner en ville. « Puis plus rien. Un vide conséquent jusqu'à ce 8 octobre qui deviendra identitaire ». Ce mercredi 8, son mari Bertrand est en déplacement, leur fils Stanislas parti en province rejoindre la faculté, et Mia dort chez son ami François.
Elsa se donne la mort dans la torpeur d'un petit matin. « Une poignée de placard a suffi, une chaise de la salle à manger, la ceinture de son peignoir ». Ce jour-là, juste un peu plus loin, Mia se réveille très tôt, et hésite à se lever. « J'aurais pu m'habiller et revenir chez moi. Je me suis rendormie. Voilà la faute ». Depuis, la culpabilisation ploie. Mia ne parvient pas à délier sa terreur de survivre à sa mère, et la possibilité logistique d'avoir pu, en changeant quelques gestes, en éviter le drame.
N'efface pas mes cercles est, sinon le plus beau, le titre de la rentrée littéraire que l'on ne peut oublier. Cette injonction est une requête. Il ne faut pas effacer ses cercles. Les cercles, ce sont les femmes de sa famille, qui, sur une centaine d'années, se sont toutes vues devenir « cire et cendres ». Il y a Elsa mais aussi Marguerite et Joséphine, silenciées dans les girons de leurs époux. Et puis Léonie et Antoinette qui, régulièrement internée à l'hôpital psychiatrique, est « réduite à une figure, une forme, une peau inhabitée ».
Lorsque son fils et son neveu viennent la voir, à la fin de sa vie, elle a cette phrase : « Papa avait un sexe énorme. Cela faisait pleurer maman, quand il la pénétrait ». Discréditée jusqu'au dernier décil, Antoinette est bâillonnée, même lorsque, proche de la mort, elle rend la réalité palpable à travers de simples mots. Longtemps après les faits, le renversement de situation opère toujours : « De plus en plus zinzin, ta mère, non ? Elle perd la boule ! » dit Bertrand.
Dans ce chapelet d'histoires, ce sont des familles où les femmes ne peuvent vivre qu'à moitié, « en-deçà », faisant preuve de prudence, « solitaire[s], à la manière des chats. » Qui a volé la vie de ces petites filles aux talents rognés ? Les mots d'Emma Marsantes sont précis, et Mia rend hommage à ces femmes, et en particulier à sa mère. Un jour de pluie, elle croise une brebis esseulée et retrouve dans son regard l'expression terrifiée de sa mère : « je me suis dit : c'est maman ».
Des récits de vie qui rappellent celui de l'aïeule d'Adèle Yon qui dans Mon vrai nom est Elisabeth (éd. du sous-sol, 2025) retrouvait sa trace. Emma Marsantes s'inscrit dans le prolongement de ce qu'Adèle Yon avait commencé à parcourir. Jusqu'à l'écho référencé de Rebecca, roman écrit par Daphné Du Maurier en 1938, adapté au cinéma par Hitchcock, où le héros principal Maxim De Winter, ressemble à l'époux blasé d'Elsa : « Bertrand, chemise blanche, manches roulées, conduit cigarette à la bouche, silencieux, le visage impassible. Elsa pose sa tête sur son bras. Une jeune épouse énamourée ». Tout bientôt, elle sera une épouse « excrétée », même si cela a déjà commencé, dès leur premier rencontre. La beauté de Bertrand la diminuait déjà, elle « l'invalid[ait] ».
L'oppression des femmes recoupent celle des peuples colonisés par la France au milieu du XXème siècle. Les hommes de pouvoir mettent aussi bien les femmes que les pays sous tutelle. Au Cameroun, où Elsa doit suivre son époux Bertrand sitôt le mariage célébré, pour « dominer, régner, écrabouiller », les signes avant-coureurs sont là. Interdiction lui est faite de pleurer. Son silence est de mise, même rentrée en France, après avoir quitté précipitamment le Cameroun suite aux révoltes indépendantistes de 1960. « La haine endémique des femmes, la loi et autres bonnes mœurs finiront de dissoudre son crime dans la chaux conjugale ».
Mia retrace alors la circonférence des récits familiaux, imbriquant l'histoire de ses cercles, les uns dans les autres. Elle assemble les souvenirs et les archives parcellaires comme autant de pièces de puzzle. Chemin faisant, la narratrice retourne physiquement devant sa maison d'enfance. La route est sinueuse, et la maison difficilement cernable. Car la nature occulte. Tout au long du récit, les plantes font barrage. Le gardénia offert par sa tante fane trop vite, les branches sont « hirsutes » et « cognent aux vitres », ou bien fracassent le visage du père de Bertrand. Arrivée devant le portail, Mia ne peut ouvrir qu'un seul battant, car la glycine l'a pris « sous sa coupe, le serrait dans son tronc ». Tout est étouffé. De l'emprise qu'ont les hommes sur leur femme et leurs enfants, aux sévices qu'ils leur font endurer. Les cercles se referment et asphyxient leur centre.
Mia, enfant dans les années 1970, est victime d'inceste et les mots qu'elle emploie pour s'en libérer n'y changent rien. « Qui aime bien viole bien. Qui aime bien subit bien. Le dénoncer détruirait l'équilibre. Problème de vocabulaire ». Alors le mot est évité, et, le soir venu, la famille dîne à table ce gigot - plat préféré de Bertrand. « On mâche les gousses d'ail et la chair rosée en écoutant les dernières nouvelles », puisque « l'inceste consiste à ne pas en parler ».
Ne pas effacer les cercles, surtout pas. Mais les tisser les uns aux autres, entrouvrir les anneaux, créer un espace de discontinuité dans ces lignes fermées. Se rappeler les petites filles qu'ont été Marguerite, Joséphine, Antoinette et Elsa. Antoinette qui se rêvait peintre, Elsa qui lisait Virginia Woolf avant de devoir fermer le livre. Elles « ont été cette petite fille » qui se tient droite au dîner, elles ont partagé cette même sphère : restée silencieuse à côté de leur mère piégée qui transmet, malgré elle, « l'inespérance ». Et ne pas tenir tête au père, figé dans l'« impardon », dû à des guerres perpétuelles qu'il a été sommé de faire, comme ses pairs avant lui.
« Je suis morte avec toi, ô ma mère, tous les jardins le savent. Ma pauvreté est une histoire d'inceste ». Emma Marsantes donne à entendre ces générations de violence et, sécateur à la main, mots sur le papier, libère la ceinture du peignoir qui ceint le cou d’Elsa.

Emma Marsantes, N'efface pas mes cercles, Verdier, août 2026, 160 pages, 19,50 euros
