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Emma Marsantes : « En suivant ces destins de femmes opprimées, j’ai réalisé combien, paradoxalement, le patriarcat a détruit les deux sexes » (N’efface pas mes cercles)

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    Johan Faerber
  • il y a 25 minutes
  • 18 min de lecture


Eléonore Pironneau (c) Verdier
Eléonore Pironneau (c) Verdier


Avec N'efface pas mes cercles, Emma Marsantes signe indéniablement l'un des plus puissants romans de cette rentrée littéraire et sans doute son récit le plus fort. A la manière d'une contre-saga fulgurante, la romancière propose une enquête sur le suicide d'Elsa, la mère de sa narratrice Mia, qui, un jour de 1980, renverse la morale et la chaise. Avec une rare fulgurance, Emma Marsantes explore l'héritage de cette culpabilité que le patriarcat sème depuis le début du 20e siècle dans une famille partagée entre tragédies intimes et guerres mondiales ou coloniales. Une épopée du fracas des existences, un roman politique qui interroge, à travers Mia et sa famille, comment s'exerce la folie faite aux femmes. Pour saluer ce véritable événement de la rentrée, Collateral ne pouvait manquer de partir à la rencontre d'Emma Marsantes le temps d'un entretien.





Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre très beau nouveau roman, N’efface pas mes cercles qui vient de paraître chez Verdier. Après les fulgurants Une Mère éphémère et Les Fous sont des joueurs de flûte, comment vous est venu le souhait d’écrire, à travers le personnage de Mia dans une autobiographie à contre-jour, sur l’exploration d’un passé familial partagé entre la branche paternelle Bratard qui possède « à Pornic le domaine des Grands Chênes, au parc millénaire dominant l’océan » et la branche maternelle qui « tient, sur le port de Saint-Nazaire, le Grand Hôtel des Messageries » ? En quoi vous paraissait-il important d’ouvrir sur ce jour d’octobre 1980 où, Elsa, la mère, s’est donné la mort : s’agissait-il pour vous de la scène liminaire capable de comprendre ce que vous avez pu appeler par ailleurs « un féminoïde », c’est-à-dire la mise à mort symbolique d’une femme, « Elsa, la départante » comme elle est appelée plus loin ? 

Un mot enfin sur le choix de votre splendide titre, N’efface pas mes cercles, qui, selon Plutarque et Valère Maxime cités en épigraphes, serait une phrase prononcée par Archimède au seuil de la mort : quel sens souhaitiez-vous donner à cette formule ?


Si vous le permettez, je voudrais commencer par répondre sur ces épigraphes autour de la mort d’Archimède. Ces deux citations sont le point de départ de mon projet littéraire et président donc à mon récit. Pour redonner le contexte, on sait d’après Plutarque, qu’en 212 av. J.-C, lors de la prise de Syracuse, un légionnaire romain assassina d’un coup d’épée le savant Archimède, le surprenant tout occupé à ses calculs mathématiques. Certains témoins rapportent qu’il se serait écrié en mourant : « N’efface pas mes cercles ». Cette formule me fascine. Elle pose la suprématie du travail scientifique, ou créatif, sur la vie individuelle, qu’il transcende et à laquelle il survit. On peut dire que la littérature, ses personnages et ses légendes, a été pour moi le lieu idéal de cette transmission, de ce que je laisserai après moi, de ce que j’ai été ou cru être, de mes passions et de mes  « cercles », les êtres qui m’entourent ou qui m’ont précédée. En ce sens vous avez raison de parler d’autobiographie mais je crois que je préfère l’expression de « roman familial », non seulement au sens fictionnel d’une saga romancée qui couvre plus d’un siècle mais, plus encore, au sens freudien du mythe de leurs origines que les enfants s’inventent pour se débarrasser de la réalité de leurs parents. D’ailleurs, ma narratrice Mia ne passe aucun pacte de vérité avec ses lecteurs, et j’ai choisi d’écrire sous le pseudonyme d’Emma Marsantes, qui n'existe pas. Dans mon roman, les patronymes sont fictifs, certains des lieux ont été déplacés, des évènements intensifiés, d’autres fantasmés, et d’autres encore éliminés. Le substrat autobiographique se donne pour ce qu’il est, parcellaire, revisité et biaisé. 

J’ai cependant le sentiment d’avoir décrit  quelque chose de  “mes cercles” tels que je les garde subjectivement en mémoire. D’ailleurs chacun de mes romans est un nouvel éclairage sur ma famille, marquée par le suicide de ma mère qui est devenue ce personnage, Elsa, “la départante”, celle qui a essayé tous les exils pour se fuir, et qui finalement se tue. Je reviens sur les lieux du crime mais j’ai choisi à chaque fois un point de vue temporel différent. Dans Une mère éphémère, je focalise l’action sur l’enfance de sa fille Mia, ma narratrice, qui est comme obsédée par sa mère et suit sa trace de souvenirs en souvenirs. Dans Les fous sont des joueurs de flûte, j’ai choisi de retrouver Mia dans une vie d’adulte, alors qu’elle semble loin de ses traumatismes d’enfant. C’est déjà une réflexion sur la possibilité de l’oubli, et sur  les héritages violents, inconscients, qu’elle va répéter et transmettre à son corps défendant. Pour N’efface pas mes cercles, j’ai voulu repartir au point zéro, en reprenant cet héritage bien en amont, aux premières traces que je possède des ancêtres de Mia, dans les années 1900. L’acte fondateur reste le même geste brutal, spectaculaire : le suicide d’Elsa. J’ai donc écrit « à rebours », à l’opposé du roman d’apprentissage, en adoptant une chronologie inversée. L’héroïne se présente tout d’abord comme un cadavre. Son suicide commence et précède toute prise de parole de ma narratrice. Il est censé  museler Mia. Or ce sera à l’inverse, le suicide de sa mère est le coup de pistolet qui la lance dans une course contre le temps pour retracer ce qui menace de disparaître ce 8 octobre 1980. C’est la date première, la date de l’évènement cru, date traumatique où toute la vie de Mia bascule dans l'énigme et l’irrationnel. J’ai une très grande admiration pour l’incipit du Ravissement de Lol V Stein qui raconte la nuit après laquelle plus rien ne sera plus pareil. C’est peut-être cela la rature que vous évoquez plus loin, la ligne verticale de l’avant et de l’après, qui sépare les destinées des personnages en deux. 

Ce suicide, c’est également « le coup de pistolet au milieu d’un concert » dont parle Stendhal pour désigner l’irruption du fait politique dans un roman. La date 1980 situe l’action à une époque où le patriarcat bat son plein. Pour ce suicide, j’emploie le terme “féminoïde” qui me fait penser à “féminicide” par association. Mais plus largement, le féminoïde est ce qui appartient aux déterminations sociales et sociétales de la femme, et selon moi, à la haine de soi, à l’impuissance à se défendre et à l’assignation aux maladies mentales de type mélancolie que j’appelle « la folie faite aux femmes ». 




Pour en venir au cœur de N’efface pas à mes cercles, ce qui frappe d’emblée c’est combien votre roman se présente comme une manière de contre-saga : en moins de deux cents pages, votre récit ramasse, à la manière d’une fulgurante épopée, plus d’un siècle de deux histoires familiales. S’y donne à lire cette contre-histoire familiale et personnelle comme si, à travers le destin de ces deux familles qui vont finir par s’unir à travers les figures de Bertrand, le père, et Elsa, la mère de la narratrice, se racontait surtout un choc social et politique : celui de deux classes sociales qui se rencontrent jusqu’à se défigurer puis se détruire. Les Bratard du côté du père, Bertrand, très grande bourgeoisie néoféodale et la famille plus humble du côté de la mère, Elsa car « Elsa est en dessous, tout en bas de la pyramide ». Car, dites-vous, « Qui voudra donc du bas morceau Elsa ? »

Ma question ici sera double : peut-on envisager cette contre-saga de N’efface pas mes cercles comme une catabase, à savoir, comme dans les épopées antiques, la longue descente de votre héroïne au royaume des morts pour mieux s’expliquer ses origines et son présent ? Ne peut-on pas également observer un travail formel dans cette contre-saga en fonction des périodes historiques narrées : plus on remonte vers le présent, plus les récits s’alignent sur une écriture plus contemporaine ? Enfin, comme pour toute saga, sur quel matériau vous êtes-vous appuyée ? Vous évoquez un travail d’archives avec des photographies de famille ou encore les lettres retrouvées des parents à Douala mais aussi des récits transmis oralement dans le cercle familial : qu’en est-il ?


Vous avez tout à fait raison d’employer ce terme de « catabase », d’errance aux royaumes des morts. Toutes les familles, au vingtième siècle, semblent s’y être perdues. Elles ont connu deux guerres mondiales, la Shoah où six millions de juifs sont morts, la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie, trois pandémies de grippes, le choléra, le typhus, la tuberculose, la diphtérie, la syphilis. Les enfants disparaissent en bas âge, les femmes en couches, les hommes au combat. Les photos accrochées au-dessus des buffets sont nouées d’un ruban noir, on porte le deuil des aimés, on se rend au cimetière le dimanche pour fleurir leur tombe, on leur survit, on est marqués à vie. Mia descend dans le labyrinthe mémoriel, dans ses lacunes et ses souvenirs écrans, elle se souvient surtout des bavardages qu’elle y a entendus, ces « histoires de bonnes femmes », comme disait mon père, que les grands-mères transmettent aux petites filles, en épluchant les pommes de terre dans la cuisine. Elle en retient principalement des drames, l’arrière grand-père tué par la foudre, la noyade du petit frère, un jeune époux que le cancer emporte, une tante lobotomisée, un cousin saint-cyrien qui restera “tué à l’ennemi” et les décès semblent saturer son histoire. Elle est comme les anges dans les Élégies duinésiennes : elle erre entre les vivants et les morts : « les vivants font tous cette erreur, de séparer trop fortement vivants et morts. Souvent les anges (à ce qu’on dit) ne savent pas s’ils vont parmi les uns ou les autres ». * Elle pense que ce sont toutes ces tragédies intimes, cette hantise des absents qui ont construit et déconstruit sa mère, qui ont comme scié sa raison. 

J’aime beaucoup également votre  expression de “contre-saga” car “N’efface pas mes cercles” n’est pas la biographie historique d’une femme née en 1930, ni l’histoire réelle de sa famille ou de son couple. Pour le dire à la façon de Mallarmé, aucun récit n’abolira le mystère d’Elsa. La “contre-saga” qu’en fait Mia n’est que sa prise de parole genrée et idéologique, un récit plein de trous qui réunit des faits et des archives à valeur de traces, pour les remettre en question, et partager des interprétations et des doutes. 

Le roman s’appuie cependant sur des archives et des documents historiques. Je veux tout particulièrement remercier le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire qui m’a accueillie en résidence d’écriture et aidée à accéder à un grand nombre d’informations locales. J’ai pu ainsi visiter l’actuel « Lycée expérimental » qui s’est établi dans l’ancien Grand Hôtel des Messageries où Elsa est née. Une carte postale montre sa mère, sa grand-mère, sa grande-tante et le personnel de l’hôtel, attablés devant la façade dans les années 1900. Côté Bratard, j’ai retrouvé leur caveau monumental où sont gravés les noms et les dates des personnages qui les incarnent, ainsi que le gros album de photographies du patriarche, et un site numérique qui lui est consacré. Il y a également du côté de ma mère, beaucoup de photographies. Celles que mon père prenait d’elle à Douala, au même Hasselblad à visée verticale que celui de Vivian Maier, gardent une très grande force esthétique avec leur noir et blanc mythique, des poses très hollywoodiennes, et la petite dentelle qui les encadre. Il y a aussi des lettres qu’elle a écrites à cette époque, et, beaucoup plus violents, des courriers d’ouvriers camerounais envoyés pour demander du travail. J’y reviendrai car ces quelques archives sont fondamentales.


Archive de l'autrice
Archive de l'autrice



Ce qui ne manque pas de frapper également à la lecture de N’efface pas mes cercles, c’est la place qu’y occupe l’héritage. Du titre de la première partie, « De nos corps hérités » jusqu’au drame final, se tisse, pas à pas, une histoire d’héritage qui, loin d’être strictement matériel, se mue en héritage symbolique à la fois de la culpabilité et de la folie. Hériter, c’est se savoir coupable sans bien comprendre pourquoi mais porter le poids d’une faute dont vous sondez les origines à la manière d’un récit qui forme une brillante contre-enquête du désastre intime. D’emblée, hériter du suicide de sa mère, c’est se poser votre question : « Où est la faute ? » Ou pourquoi la mère est-elle devenue « une rature » ? Ne cesser de savoir quand le mal ou la maladie de manquer à soi finit par se former : « A quel moment a commencé la danse cellulaire qui composera le cancer ? » N’efface pas mes cercles s’organise alors selon une double hélice narrative, entre morts subites spectaculaires et tragiques qui brisent les vivants et autant de morts lentes, itératives qui rongent aussi bien les survivants. 

Diriez-vous ainsi que le récit forme comme une enquête sur la formation de la culpabilité qui conduira à la mort de la mère ? Est-ce qu’on peut considérer, la folie occupant une place grandissante, qu’il s’agit comme d’une contre-enquête dans une famille qui refuse la folie, vous qui multipliez les interrogations comme « Comment devient-on fou ? » ou encore « Est-ce d’avoir pris la place d’un autre qui va le rendre fou ? »


Je ne sais pas si l’héritage est toujours lié à la culpabilité. Je vois autour de moi par exemple des cousins tout habités d’une grande fierté à faire partie de telle ou telle lignée où l’on a su transmettre les succès, la fortune, ou les privilèges. Dans N’efface pas mes cercles, mes personnages sont au contraire comme privés d’hériter. Ils sont les héritiers des échecs et des ruines. Les grands-parents de Mia sont des orphelins, sa mère Elsa se marie dans un conte de fées, où la jeune fille « qui n’est rien » épouse le jeune homme fortuné, mais s’ils se choisissent c’est insidieusement, parce qu’ils partagent de lourds traumas. C’est pour cela que ce mariage ressemble à celui de Maximilien de Winter et de la demoiselle de compagnie de Mme Van Hopper, dans Rebecca. Bertrand porte le prénom d’un mort et semble être resté bloqué dans le « deuil gelé » de son père. Elsa demeure la veuve de Léonard, son premier grand amour. Ils font également penser aux deux héros du film Drive my car, ces deux personnages, si éloignés socialement l’un de l’autre, unis par la culpabilité des survivants. Ce qui me touche, c’est que la « faute » n’a pas besoin d’être avérée, elle appartient à une zone grise où les acteurs sont à la fois coupables et innocents, victimes de ce qu’on peut appeler « le fatum ». Dans mon roman, la culpabilité est centrale. Elle hante les mères, et même les tue, comme elle a tué la mère d’Oscar Wilde quand on lui a appris que la condamnation de son fils était irrévocable. Il est rapporté qu’alors, couchée dans son lit, elle se tourna vers le mur et mourut d’une crise cardiaque.

La folie est une autre réponse du corps, face au déferlement d'événements dramatiques. Je suis une grande admiratrice de Sylvia Plath ou de Virginia Woolf, dont les deuils familiaux ont embarqué l’esprit. La question que vous soulignez : comment devient-on fou, est celle que je me pose dans tous mes romans. Dans la “folie” où se confondent Elsa, Antoinette, Bertrand, Stanislas ou François, qui a fourni « l’effort pour rendre l’autre fou » dont parle Harold Searles dans son fameux essai ? Bertrand s’est-il perdu en tentant de réparer le veuvage de sa mère ? Mia, à son tour, essaie-t-elle de guérir son fiancé ou son frère ? Enfin à qui revient le suicide d’Elsa ? À ses ancêtres ?  À cette mésalliance qui la propulse dans l’« univers des torts » de son puissant mari ? Elle, l'intellectuelle évaporée et mystique, nourrie de prières et de châtiments, a-t-elle signé pour le martyre ? Va-t-elle tenter d’absorber « la folie » de Bertrand pour l’en guérir, s’étiolant tandis qu’il s’affirme, la réussite de l’un se nourrissant de l’épuisement de l’autre, comme dans tout système dominant-dominé ? Ce sont des questions sans réponses mais dont la littérature s’est saisie. L’autrice féministe, américaine, Charlotte Perkins Gilman raconte dans sa prodigieuse nouvelle autobiographique Le papier peint jaune, publiée en 1892, comment le mari attentionné conduit sa femme à la démence. Il la soumet à la fameuse « cure de repos » du docteur Silas Weir Mitchell, qui recommandait de traiter « l’hystérie » des femmes instruites par l’isolement à la campagne, l’enfermement à la maison, un régime strict à base de lait censé les ramener en enfance et l’interdiction de lire ou d’écrire. Ce même traitement sera appliqué Virginia Woolf par son époux sur les conseils des médecins anglais quelques années plus tard. Elle n’a que dix ans lors de la parution du texte prophétique. On m’a proposé récemment de lire ce texte que je ne connaissais pas, mais il rejoint la thèse de N’efface pas mes cercles :  la pendaison inexplicable d’Elsa appartient à ce paradigme des féminicides par suicide volontaire, des meurtres familiaux inclassables, crimes parfaits sans procès ni coupables, aux ramifications feutrées et symboliques.



Un des aspects les plus remarquables de N’efface pas mes cercles consiste en sa capacité à élargir le cercle familial pour se hisser à une traversée de l’histoire collective, notamment le 20e siècle déchiré par les guerres mondiales mais aussi un siècle déchiré par la domination violente d’un patriarcat sans merci. Vous dressez le portrait en creux de la société française d’alors dans lequel règne un patriarcat que vous mettez à nu comme un dressage social d’une violence inouïe, qu’il s’agisse aussi bien des femmes considérées comme autant de « sculptures muettes, statues de marbre », comme « Joséphine la dépressive, Joséphine l’hystérique, Joséphine la parano. » Mais, sans doute êtes-vous l’une des rares autrices à montrer combien le patriarcat élimine aussi bien les hommes, s’attaque aux plus faibles d’entre eux, vous qui écrivez : « Sentiments, assentiments, sens et sang, tels sont les homonymes du mot femme. Sentir, ressentir, être sensible, et supporter le sang. Le sang rouge et avare laisse les hommes sans voix. Il s’agit de ne pas en parler. Chez les hommes, on ne saigne pas. ». Un patriarcat qui innerve aussi le colonialisme dont vous décrivez la jouissance perverse avec effroi lors de l’établissement des parents à Douala.

Diriez-vous ainsi que, dans sa dénonciation du patriarcat et du colonialisme, N’efface pas mes cercles possède une dimension politique et se réclame d’un féminisme ?


Je vous remercie de cette question parce que je crois que cette dénonciation, comme vous dites du patriarcat et du colonialisme, est le point de bascule du récit. J’ai essayé de traduire dans l’écriture l'atmosphère des époques traversées par mes personnages, l’incipit est froid parce que la narratrice le restitue en état de choc, sans émotion, comme sans empathie. Au contraire, le récit est plus romanesque et classique quand elle décrit la vie de ses ancêtres au tout début du vingtième siècle. Puis de nouveau le ton se fait plus contemporain, et plus violent aussi, au fur et à mesure qu’on avance vers la réalité de la fin tragique de sa mère, et des circonstances sociétales ou politiques, dans lesquelles je l’inscris. Quand Mia cite les lettres que son père reçoit à Douala, elle ne peut plus reproduire le beau récit de ses jeunes parents vivant en costume blanc et en robes du soir, une coupe de champagne à la main, entourés de paysages exotiques et de « boys » dévoués. La toile de fond explose. Il n’y a plus de rêveries romantiques ni d’extrapolation, on est dans le réel des rapports coloniaux, hiérarchiques et racistes d’une crudité insoutenable. Bertrand n’a pas trente ans. Il dirige une usine. Les ouvriers s’adressent à lui en employant des termes suppliants, mêlant vocabulaire obséquieux et formules empruntées aux rituels catholiques. « Ô très bon Directeur (…) je viens très respectueusement me jetter (sic) sur vos pieds comme je le ferai devant le Seigneur (…)  Monsieur sur tous les peuples étendez votre règne et celui de votre Divin fils (…) » J’ai moi-même ressenti une grande gêne en découvrant ces mots, ou en lisant ceux de ma mère qui semble avoir pris le Cameroun en horreur. Je n’ai même pas pu continuer leur lecture jusqu’au bout. Elles serviront peut-être à des historiens. Les archives, comme le suicide, sont factuelles. Elles marquent le terme à la fiction. En les lisant, on comprend sans peine ce qu’a été le pillage, le dressage, la coercition, l’envahissement des esprits, et l’appropriation des uns aux seuls profits des autres. Elles témoignent de l’orgueil d’avoir été les maîtres. Du mépris. Et du déni de l’hyper violence qui est traduite si souvent par le rire, les moqueries, l’ironie. C’est “la ligue du lol”. Ceux qui en sont choqués sont accusés de ne pas avoir l’humour nécessaire, d’être privés du second degré, ou de voir le mal partout. Là aussi, Mia reconnaît tous les principes de la domination. Elle ne se résout pas cependant à condamner explicitement sa mère, et conclut : « De toi ma mère, je ne retiens pas l’abjection. ». L’Histoire et les vérités historiques ne sont pas son point d’énonciation, je crois que c’est important de le dire. Elle parcourt, à brides abattues, « en moins de deux cents pages » le siècle qui a engendré le suicide d’Elsa. 

C’est peut-être ici que je peux répondre le plus directement à votre question de savoir si N’efface pas mes cercles est un roman politique. J’ai envie de vous répondre “oui” au sens où l’on peut dire que la politique et le roman sont deux arts du mentir. Si le récit de Mia, est « politique », c’est parce qu’il taille dans la réalité pour occulter tout ce qui ne correspond pas à son axe narratif idéologique. Qui a tué sa mère ? Le patriarcat est une réponse parmi d’autres. La date du 8 octobre 1980 situe l’époque. Il a encore fortement le vent en poupe, en dépit des premiers assauts des mouvements de Libération de la femme : 1944, droit de vote, 1946 principe d’égalité hommes femmes dans la Constitution, 1965 la femme mariée obtient le droit de travailler et d’ouvrir un compte bancaire, 1967 droit à la contraception, 1970 autorité parentale conjointe, 1975 légalisation de l’IVG et du divorce par consentement mutuel. Le féminisme s’étend en cercles concentriques sur tout le vingtième siècle mais ne s’y impose  pas.

En suivant ces destins de femmes opprimées, j’ai réalisé combien, paradoxalement, le patriarcat a détruit, sous deux modes différents, les deux sexes. En effet, je vois que naître garçon en 1900, c’est également subir. C’est hériter d’un nom, d’une place, et d’une mission : le transmettre, le faire rayonner, en être digne. C’est être assigné à différentes prescriptions héréditaires, appartenir à tel territoire, tel milieu social, tel métier. C’est transmettre, se marier, avoir des enfants, donc être hétérosexuel comme sont censés l’être vos ancêtres. C’est aussi aller se faire tuer, mutiler ou traumatiser à la guerre. C’est être viril, valeureux, dominant, épouser les projets des autres et les imposer à son tour. Mon roman suggère donc que la patriarcat n’a fait que des perdants, qu’ils soient nés homme ou femme.




Enfin ma dernière question voudrait porter sur la question de l’inceste qui, d’emblée présente, innerve tout le récit pour finir dans la dernière partie par saturer le destin de Mia, votre narratrice et héroïne. Dans N’efface pas mes cercles se donne à lire une patiente exploration peut-être non pas tant de l’inceste que des conditions de sa possibilité dans un cadre familial, celui où Mia sera victime de Stanislas son frère. 

Ici l’inceste devient la mise en place d’un cadre incestuel où se conjuguent deux forces contraires : l’oubli, vous qui écrivez que « L’oubli est la partie visible de l’inceste » et, à rebours, l’état de stupeur, de violente surprise qui déflagre à la fin de votre récit. Dans les poignantes dernières pages, François, le premier petit ami de Mia, qui lui-même finira fou, prononce une « phrase totale » peut-être clef à la fois de la folie et de l’inceste à propos du suicide de la mère : « En quoi cette phrase vous paraît-elle éclairer son trajet ? ». En quoi cette phrase vous paraît-elle éclairer son trajet ? Diriez-vous enfin, qu’interroger le destin de la mère, cette grande lectrice de Virginia Woolf, c’est enfin par l’écriture, lui offrir à cette sans-place, cette chambre à soi qui lui a fait défaut de son vivant ?


Dans Une mère éphémère, Les fous sont des joueurs de flûte, et N’efface pas mes cercles la petite musique de l’inceste est la thématique en contre-point de l’intrigue principale. On peut faire comme si elle était mineure, et pourtant, elle est essentielle. Pour mieux l’entendre, il faut décrypter l’incestuel. L’inceste germe souvent dans des familles où « l’incestuel » circule, où personne n’est vraiment « à sa place », le père traitant sa fille comme une complice érotique, la mère son fils comme un amant imaginaire, à travers des mots et des gestes inappropriés, un décalage, des allusions sexuelles, des postures physiques, des confidences intimes et notamment la nudité imposée, des caresses ou des plaisanteries inadaptées et « déplacées ». Dans ces contextes subtilement pervers, à qui revient le passage à l’acte ? 

Dans N’efface pas mes cercles, le climat familial, l’absence psychique de la mère et la violence du père semblent propices à ce que l’on puisse tout se permettre. L’inceste est commis par le frère aîné sur la petite sœur. Qui évidemment le vénère, lui obéit et le croit. La spécificité des crimes d’inceste et des féminicides est que l’agresseur « vous aime ». C’est même parce qu’il « vous aime » qu’il vous viole ou vous tue. De ce double bind naît l’état de sidération de la victime, l’oubli ou l’impuissance à comprendre, à se protéger et à fuir. C’est exactement ce qui se produit pour mon personnage de Mia qui subit la sexualité que son frère lui impose tout en aimant sincèrement le jeune François. Elle est agie, en état de dissociation. 

Mon roman est l’inverse des récits romantiques de l’inceste entre frère et soeur. Je pense par exemple au roman Les enfants terribles de Cocteau qui, à mes yeux, est le parfait exemple du mythe des amours fraternels transgressifs. Je reproduis une critique à son sujet : « L'intrigue est simple, en apparence : tombé malade suite au coup porté par l'envoûtant Dargelos, le jeune Paul est contraint de garder le lit. La chambre qu'il partage avec Elisabeth, sa sœur aînée, devient alors un monde à part entière, où le désordre règne en maître. Mais les jeux du désir vont rattraper les frère et sœur … Ces personnages, Cocteau les arc-boute contre les normes petites-bourgeoises des années 1920 ». L’inceste entre frère et sœur y est présenté comme une forme de passion, de révolte, de rébellion, une liberté, liberté dont ce serait bien passée les acteurs du roman du psychanalyste Pascal Herlem, roman sur sa famille interdit à la vente en août 2021. Je me demande si l’inceste entre frères et sœurs mineurs est un non sujet  juridique. Jeux d’enfants, « touche-pipi », rites d’initiation, les victimes sont censées s’y prêter et y prendre goût, voire les avoir suscités. C’est pourquoi, dans N’efface pas mes cercles, j’ai voulu raconter comment la mère de Mia, qui surprend ses enfants enlacés, n’y voit pas un viol ni un crime, et, incapable de le nommer, devient celle qui impose la loi du silence. Comme si d’où elle se tenait, de la place qu’elle occupait, elle n’avait pas pu « voir » cet angle mort. C’est cette “place” qui est dénoncée par le jeune amoureux François, qui conclut après le suicide, “Ta mère n’était pas à sa place.” Il entend par là une place sociale, mais de façon plus essentielle, il s’agit d’une mère qui est incapable d’être à sa place de mère. 

A la fin de mon roman, Mia trouve la vraie place d’Elsa, celle qu’elle occupe à présent, sur le bord d’un rivage, le long de l’océan Atlantique. Elsa prend enfin la parole, comme la voix de Catherine hante Les hauts de Hurlevent, dans le déferlement des vagues, le vent, les grands cris des oiseaux de mer, dans les odeurs de sel, dans le mouvement des algues, des pins et des glycines aussi. Mia revient voir sa mère sur la plage où elles ont fait leurs premiers pas, où elles ont marché et où demeurent, face à l’éternité, quatre générations de femmes, elle, sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère : Mia, Elsa, Marguerite, Berthe. Cette place est celle des élégies, de la mémoire et du pardon. Quant au roman qui est fait d’elles en tant que « chambre à soi », à laquelle nous devons tous et toutes prétendre, je regrette qu’il ne soit qu’un tombeau, fût-il littéraire.






Emma Marsantes, N'efface pas mes cercles, Verdier, août 2026, 160 pages, 19,50 euros



Note :

1 Première élégie, Élégies duinésiennes, traduction de Jean-Yves Masson,  pour les éditions de l’imprimerie nationale, en 1996


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