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Emma Marsantes : « #MeToo m’a ouvert les seuils d’une possible communauté, mais avec une limite : l’amour des miens »


Emma Marsantes (c) Fernando Lucero Pino

Difficile d’ouvrir un dossier sur « Qui a peur de #MeToo ? » sans évoquer dans notre littérature contemporaine la voix si remarquable d’Emma Marsantes. Apparue sur la scène littéraire en 2022 avec un premier récit Une mère éphémère qui présentait l’histoire de la jeune Mia, victime d’un frère incestueux, d’un père toxique et terrassée par le suicide maternel, Marsantes poursuit l’exploration en cette rentrée d’hiver des conséquences sans retour de la violence masculiniste dans Les Fous sont des joueurs de flûte. Pour Collateral, la romancière a accepté, le temps d’un entretien, de revenir sur la manière dont le mouvement #MeToo a pu participer de son si singulier travail d’écriture.


Ma première question voudrait porter sur les origines mêmes de votre geste d’écrire. Votre premier roman, paru en 2022, le magistral Une mère éphémère paraît alors que vous entrez dans la soixantaine : si, d’évidence, ce récit qui raconte l’histoire du suicide de votre mère, l’histoire d’un frère incestueux et d’un père toxique dans un Ouest parisien luxueux, parvient, comme vous le dites souvent, au terme d’une analyse, est-ce que précisément, la fin des années 2010, la date à laquelle vous commencez à l’écrire ne correspond pas aussi au mouvement de libération de la parole qu’autorise #MeToo ? Est-ce que le mouvement #MeToo ne vous a pas autorisée d’une certaine manière à écrire : à vous donner la puissance nécessaire pour l’accomplir ?

 

Une mère éphémère est un roman sur l’omerta. L’héroïne, Mia, est une petite fille qui  grandit silencieusement sous les discours tonitruants d’un père colérique, et le langage plus inquiétant d’une mère mélancolique. Dans une première version, cette épouse muette s’appelait d’ailleurs « Madame Truc », comme si elle n’était qu’une chose mal définie. Au théâtre des apparences, propre à la bourgeoisie des années soixante, tous les crimes sont autorisés à condition qu’on n’en parle pas. C’est donc une histoire de « bouche cousue », bouche violée, bouche bâillonnée, bouche d’ombre qui, si elle transgresse l’interdit du tabou, peut condamner les autres à mort. Le mouvement #MeToo symbolise les valeurs inverses puisqu’il invite au contraire les femmes à prendre le pouvoir par la parole, à avoir confiance dans la parole, à s’en emparer et à l’amplifier jusqu’au point de rendre audible une réalité innommable, impensable, celle de la culture du viol. On a le tournis quand on récite la liste des hashtags qui ont surgi depuis 2006, et plus encore 2017, dans tous les alphabets, toutes les langues, toutes les sociétés, et qui redisent la même réalité du viol, quels que soient les appartenances sociales, les métiers, les croyances, les situations familiales ou les âges. #MeToo a formulé le viol comme phénomène de masse, l’a défini comme une pratique universelle, atemporelle, amorale et puissamment amnésique. Mais #MeToo n’a pas seulement autorisé les victimes de viol à parler, c’est également un moment où des psychiatres, des psychologues, des anthropologues, des sociologues se sont saisis de cette question et ont commencé à expliquer les mécanismes de sidération, d’emprise, les conséquences psychiques du stress post-traumatique, les techniques de chantage affectif, de la peur et de la honte apprises. Entre 2006 et 2018 j’ai moi aussi désiré comprendre, réaliser et me représenter ce qui était encore très confus dans mon esprit. Cette élaboration d’évènements oubliés a été compliquée, elle est passée par la psychanalyse, mais elle ne s’est finalement faite qu’au fil de l’écriture.

Il y a une spécificité du silence propre à l’inceste, j’y reviendrai au sujet de la « délation ». Les enfants qui subissent un viol n’ont pas les mots. Ils ne peuvent pas nommer les actes qu’on leur impose. Ni comprendre qu’il s’agit de crime. Si l’agresseur est une personne à laquelle ils sont attachés, ou dont ils dépendent, parler est encore plus inaccessible. Témoigner c’est « faire du mal », c’est détruire sa famille. #MeToo m’a certainement permis non seulement de me sentir unie à une autre fratrie, dans cette fameuse « sororité » qui prend le pas sur les liens du sang, mais aussi d’analyser la dimension spécifique, systémique et patriarcale de l’inceste. En 2002, le décès de mon père avait pulvérisé toutes mes compromissions. J’avais quarante-deux ans. J’hibernais. Sans sa disparition, je me serais « tue à jamais » car lui ignorait ce qui se passait sous son toit et je ne lui aurais certainement pas dessillé les yeux. Puis #MeToo m’a ouvert les seuils d’une possible communauté, mais avec une limite, la limite intérieure, l’amour des miens, l’attachement qui me lie aux bourreaux, mes conflits de fidélités. Cette difficulté à témoigner pour les victimes d’inceste se paie très cher. 

 



 

Vous venez de faire paraître un deuxième roman, peut-être encore plus fort et beau que le premier, Les Fous sont des joueurs de flûte qui retrouve le personnage de Mia, cette fois aux prises avec une vie conjugale totalement délétère : qu’il s’agisse de son effacement total avec son premier mari, ou l’horreur de la violence conjugale totale avec son compagnon suivant. C’est un très grand roman de l’emprise : pensez-vous que le mouvement #MeToo vous a permis de mieux saisir la domination masculiniste et sa grande violence dont vous avez été l’objet ?

 

Une mère éphémère pose le cadre d’une éducation masculiniste dans une famille traditionnelle où les enfants mâles sont promis à la puissance, à la réussite, à la fortune, et les filles à l’oubli de soi, à la soumission, à la reproduction, quand ce n’est pas à la maladie mentale. On y retrouve un certain nombre de topoï sexistes, l’épouse étant confinée à la tenue du foyer et à l’éducation des enfants tandis que le mari non seulement travaille mais exerce un contrôle permanent sur les siens. La femme est effacée, le mari est omniprésent, la femme est douce, le mari est brutal, la femme est pudique, le mari est grivois, le mari décide, la femme suit. Tout naturellement les enfants adoptent les rôles qui leur sont proposés, le fils se dirigeant vers la domination et la fille vers la soumission. A ce prisme social s’ajoute une dimension énigmatique qui est la maladie mentale de la mère. Elle se conforme à ces stéréotypes de genre en y ajoutant à petites touches une succession de comportements délirants. Mais ce que pose le roman suivant, Les Fous sont des joueurs de flûte, c’est que cette maladie mentale, dont hérite en quelque sorte Mia, est plutôt un symptôme du système qu’elle subit. Le texte renvoie comme un boomerang la folie manifeste des femmes à la folie sous-jacente de leurs compagnons qui « les rendent folles » tout aussi bien par leur indifférence, leur égocentrisme forcené que par leur cruauté et leur brutalité. Le mépris, la phallocratie, la misogynie crasses des amoureux de Mia agissent sur elle par capillarité jusqu’à l’anéantir.

#MeToo a renvoyé la honte sur le violeur avec le slogan « la honte doit changer de camp ». Les Fous sont des joueurs de flûte renvoie de la même façon la dépression des femmes à la source, l’impuissance imposée par le système patriarcal. La folie faite aux femmes, c’est la coercition, l’hégémonie et la toute-puissance que la société agrège au masculin et qui autorise les comportements abusifs. Diderot les décrit déjà dans la Religieuse.  Que dire des destinées des aliénées célèbres, Camille Claudel ou Zelda Fitzgerald ? 

 

 

Ce qui est remarquable dans le retentissement médiatique de #MeToo, c’est la manière dont les violences continuent, se poursuivent inlassablement. Ne semblent retentir que les affaires où des célébrités sont en cause ou qui ont déjà été jugées : quand le danger se fait toujours présent pour les femmes, elles semblent laissées avec le danger même, l’attention médiatique ne pouvant se repaître que du spectacle des puissants. Diriez-vous que, notamment avec la défense que Macron a pu scandaleusement faire de Depardieu, nous vivons un reflux voire un backlash de #MeToo ?

 

Comme des poupées russes, sphère publique et sphère privée se répètent sous la même forme, et l’actualité médiatique devient la matrice des toutes petites affaires dont on n’entendra jamais parler, ces fameuses « histoires de bonne femme » tenues pour des calomnies, des affabulations et des délires. Les unes permettent de penser les autres.

Le succès du procès contre Harvey Weinstein a été balayé par le procès de Johnny Depp, où via les réseaux sociaux fortement anti-féministes, c’est finalement Amber Heard qui a été traînée dans la boue. Au Canada les mêmes courants opposent aux féminicides les violences faites aux hommes. Twitter qui a donné naissance à #MeToo croule sous les offensives réactionnaires et les campagnes haineuses prônant la supériorité du masculin sur le féminin et renvoyant les deux genres à des rôles caricaturaux.

En France, le livre Triste tigre de Neige Sinno qui analyse les mécanismes des violences sexuelles que subissent les enfants a connu un très grand succès et a été récompensé par de prestigieux prix littéraires en septembre et novembre 2023. Or dès le 7 décembre, l’émission Complément d’enquête rend publique un enregistrement où des propos libidineux sont proférés à l’encontre d’une petite fille qui se promène à poney. Le locuteur qui se sait filmé se répand pourtant explicitement sur la supposée jouissance clitoridienne de l’enfant. Aussitôt des réalisateurs, des comédiens, des avocats, des journalistes et des célébrités de tous poils, montent au créneau, choqués.

En quoi consiste le scandale ? L’âge de la cavalière ? Les fantasmes de celui qui la regarde passer ? Le fait que cet homme soit déjà mis en examen pour viol ? Que des témoignages l’accablent depuis des années au sujet de ses blagues ultra sexuelles, mains glissées dans la culotte, mains aux fesses, harcèlement et autres gauloiseries bien de chez nous, ahahahah, on est des bonhommes, quoi !

Ah non, rien de tout cela n’est condamné, ce qui ulcère les célèbres avocats du présumé phacochère, ce qui les « rend fous » (sic), c’est l’idée qu’une vedette du cinéma de papa puisse échapper à la présomption d’innocence. Inquisition ? Far West ? Ku Klux Klan ? La présomption d’innocence ne saurait être violée à son tour, façon « Gare au gorille ». La présomption d’innocence des uns a cependant pour pendant l’inévitable présomption de culpabilité des autres, parole contre parole, diffamation contre diffamation, à croire que tous les discours se valent. Nous apprenons par la même occasion qu’au regard du Droit, les propos obscènes sur la masturbation équestre d’une petite fille ne sont pas un délit si elle ne les a pas entendus. Dont acte ! Décidément, les pervers ont réponse à tout et la « meute » des « féministes » (entendez : personne qui s’oppose au viol des femmes)  n’a plus qu’à rentrer aboyer au chenil. Est-ce un recul ? Je pense que c’est un mouvement perpétuel, comme celui d’un pendule, d’un métronome ou des vagues de l’océan, avec une phase d’une avancée féministe suivi d’un recul masculiniste.

Pour ce qui est du président français, sa position sur « la libération de la parole des victimes» n’a pas varié depuis 2017 quand il lance sa “grande cause” du droit des femmes en déclarant “Je ne veux pas d’une société de la délation”,  comprendre « Je vous défendrai,  à condition que vous ne mentiez pas ».

On est très loin du fameux « Victimes, on vous croit ». Cette notion de « délation » aux relents de collaboration me paraît très importante parce qu’elle est au cœur du mécanisme d’emprise, notamment dans les crimes incestueux où les liens entre la victime et l’agresseur sont des liens affectifs très forts. Comment dénoncer une personne que l’on aime sans craindre de lui nuire ? En « balançant », la victime devient le bourreau. Parle-t-on pour autant du risque de « délation » pour une plainte lors d’un cambriolage ? Ou lors d’un constat pour un accident de voiture ? Pourquoi associer l’idée « d’intention de nuire »,  « de motifs vils et méprisables » à la dénonciation d’un viol ? Qu’est-ce cela dit de la parole des femmes dans l’imaginaire collectif, le mensonge, les rumeurs, les calomnies, les mauvais sorts, la tentation ? Les femmes ont la langue fourchue. Elles crachent des crapauds. Au témoignage des femmes violées s’ajoute la probabilité du parjure.

« Et pendant ce temps-là, grand-père court après la bonne » comme le chantait Jacques Brel, et les viols se succèdent en France à un rythme d’enfer. En 2020, moins de 0,6% de ceux qui sont déclarés par des personnes majeures ont fait l’objet d’une condamnation. Quid des mineures ? Autant dire que l’essence de #MeToo ne me paraît pas menacée. Prescription, classements sans suite, non-lieu, manque de preuves, abandon de l’instruction par faute de moyens et autres refus de prendre la plainte, un code pénal inadapté aux questions d’abus et de consentement, la réalité reste l’impunité magistrale des violeurs. La Justice ne passe pas, et on peut la remettre en question sans faire preuve d’activisme, d’anarchie, ou au choix, de fascisme.

C’est le rôle des journalistes, des philosophes et des écrivains de faire évoluer les lois, celles qui condamnaient les hérétiques tel le chevalier de La Barre, torturé, décapité et brûlé sur le bûcher public, un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire cloué sur le torse pour « ne pas avoir soulevé son chapeau au passage d’une procession religieuse », celles qui sous Victor Hugo autorisaient la peine capitale, et envoyaient sous Zola, le capitaine Dreyfus et Oscar Wilde au bagne.

La Justice actuelle en matière de viol est paradoxale, pour ne pas dire schizophrène. A croire qu’au fond, elle préfère ne pas savoir. Car comme le conclut le film Shutter Island où le meurtrier Teddy Daniels choisit la lobotomie à la conscience de ses actes : Ne ne vaut-il pas mieux mourir en homme de bien que de vivre en monstre ?




Emma Marsantes, Les Fous sont des joueurs de flûte, Verdier, janvier 2024, 192 pages, 19,50 €

 

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