Ham Nghi, le prince d'Annam déporté à El Biar, Alger
- Arezki Metref
- il y a 1 jour
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Ham Nghi ans son jardin à la villa d'El Biar
Ham Nghi, l’Empereur peintre d’El Biar
Lorsqu’on déambule dans le silence feutré du Musée des Beaux-Arts de Hanoi, l’œil s’habitue aux délicates transparences de la peinture sur soie, berceau d’un art national. Les salles bruissent d’une mémoire subtile : les paravents, les rouleaux, les visages de femmes aux traits diaphanes. Et puis, soudain, une rupture. Une petite toile, intitulée « Vue de Dely Ibrahim », accroche le regard. C’est du postimpressionnisme pur, une touche vibrante, une lumière qui ne vient pas du Tonkin mais du Sahel algérois. Au bas du cadre, un nom : Ham Nghi. Double étonnement. Voir Dely Brahim ici. Et puis, qui est ce peintre vietnamien égaré dans les faubourgs d’Alger ?
Ce n’est pas l’histoire d’un artiste en quête d’exotisme, comme Dinet à Boussaada ou Fromentin à Laghouat, mais celle d’un destin fracassé par la machine coloniale. Ham Nghi fut d’abord un enfant-roi, intronisé Empereur d’Annam à treize ans, dans un palais de Hué déjà cerné par les appétits français. En juillet 1885, la tragédie se noue : les troupes françaises attaquent la citadelle. C’est le sac de Hué. Mais le gamin ne plie pas. Sous l’impulsion du régent Ton That Thuyet, il s’enfuit dans les montagnes du Quang Binh, troquant les soieries impériales pour les ronces du maquis.
C’est là qu’il lance le Cần Vương – « Secourir le Roi ». Un cri de ralliement qui transforme une dynastie vacillante en une résistance populaire et totale. Pendant trois ans, l’adolescent défie l’ordre colonial, vivant de racines et d’absolu. Trahi, capturé en novembre 1888, il devient un trophée encombrant. La France décide de l’effacer. Par l’exil.
Le 13 janvier 1889, Ham Nghi débarque à Alger. Il a dix-huit ans. Une autre terre sous botte, un autre horizon de fer. On l’installe sur les hauteurs, à la villa des Pins, dans une rue qui portera ironiquement son titre d’exilé : la rue du Prince d’Annam. C’est ici, dans la douceur de ce quartier d’El Biar aux parfums de jasmin et d’embruns, que le souverain déchu va entamer sa seconde vie.
Bien avant que l’École des Beaux-Arts d’Indochine n’ouvre ses portes à Hanoi (1925), Ham Nghi devient, par la force de l’exil, sculpteur et surtout le premier peintre moderne de son pays. Son initiation à l’art occidental est une métamorphose. Sous la houlette de Marius Reynaud, puis lors de ses voyages à Paris où il rencontre Rodin, il s’empare des codes européens pour mieux exprimer son indicible déracinement – un déracinement qui devient enracinement dans le syncrétisme.
Sa palette devient alors le lieu d’un double ancrage fascinant. S’il adopte la touche postimpressionniste, Ham Nghi ne renonce jamais à son atavisme tonkinois. Sa main garde la rigueur du trait calligraphique : ses oliviers d’Alger et ses pins d’El Biar sont tracés comme des idéogrammes, avec une nervosité apprise auprès des lettrés de la cour de Hué. Mais cette structure asiatique se laisse submerger par la vibration algéroise. La lumière crue du Sahel vient balayer les brumes du Fleuve Rouge. Ses paysages de Dely Ibrahim sont des « maquis chromatiques » où les ocres méditerranéens et les bleus azur tentent de panser la nostalgie des verts tropicaux. Il peint l’exil non comme une défaite, mais comme une synthèse de deux mondes.
La vie d’Ham Nghi est un tissu de paradoxes. En 1904, le héros anticolonial épouse Marcelle Laloë, la fille du président du tribunal d’Alger. L’exilé rebelle s’unit à la fille de la magistrature coloniale. Pourtant, sous les apparences de la notabilité, Ham Nghi reste l’insoumis silencieux.
L’histoire, cette grande repasseuse de destins, s’amusera plus tard à boucler la boucle. Ham Nghi s’éteint en 1944 dans sa maison d’El Biar, où il repose d’abord dans l’intimité de son jardin. Quelques mois plus tard, la France envoie 37 000 tirailleurs algériens en Indochine pour mater l’insurrection de Ho Chi Minh. Ironie tragique : dans la boue du Mékong, le colonisé algérien reconnaît le regard du colonisé vietnamien. Certains désertent, rejoignent le Việt Minh. L’onde de choc de Diên Biên Phu en 1954 sera le signal de la Révolution de Novembre en Algérie.
On dit que l’oncle Ho s’est nourri aussi du geste inaugural de cet adolescent de 1885. Ham Nghi a montré que le refus n’était pas une question de moyens, mais de dignité. Aujourd’hui, sa figure demeure suspendue entre les collines d’Alger et les brumes de Hué. Il a prouvé que l’on peut perdre un empire mais sauver son âme par la beauté. Sa peinture reste le témoignage d’une résistance qui ne s’est jamais rendue, une touche de couleur jetée au visage du siècle, où la terre d’Alger a servi de pigment à la liberté du Vietnam. Il n’est jamais retourné dans son pays natal. Un an après sa mort, Ho Chi Minh arrache l’indépendance du pays. Mais la liberté n’est pas encore là. La même année commence la guerre d’Indochine puis la Guerre du Vietnam qui feront du pays pendant cinquante ans le théâtre de la tragédie et de la résistance, de la souffrance et de l’héroïsme.
C’est dans cette beauté fragile, arrachée au destin de déchu, que réside la véritable puissance de son héritage. Un Empereur du maquis devenu peintre, un pont jeté entre deux résistances, et l’inspiration, discrète mais puissante, offerte à la longue marche de la dignité.
Dans l’atelier d’El Biar, les toiles de Ham Nghi ne sont pas des paysages figés : elles respirent comme des cicatrices lumineuses. Vue de Dely Ibrahim n’est plus seulement une colline algéroise, mais une réminiscence des montagnes du Quang Binh.
Deux nuits coloniales se superposent, et des promesses de jour : celle de Hué, incendiée par le sac de 1885, et celle d’Alger, où l’exilé peint sous la surveillance des baïonnettes. Dans ce chevauchement, la mémoire devient passerelle. Les brumes du Fleuve Rouge se mêlent aux embruns méditerranéens, les cris du Cần Vương se confondent avec les murmures des tirailleurs algériens. L’exil n’est plus une séparation, mais une fusion de blessures.
La nostalgie n’est pas un repli, mais une arme — elle transforme la perte en lumière. Ham Nghi peint pour que Hué survive dans Alger, pour que l’Algérie colonisée reconnaisse dans le Vietnam colonisé son reflet, et que l’un et l’autre de ces pays secouent le joug.
Ainsi, ses paysages deviennent des archives de dignité : un monde où deux nuits coloniales s’embrassent, et où le jour s’embrase dans un serment, où la douleur se transmue en beauté, et où l’exil se fait matrice d’un avenir commun. Dans la nuit d’El Biar, Ham Nghi ne peint pas seulement des collines : il peint la persistance d’un refus, la nostalgie d’un empire perdu, et la promesse que la liberté peut naître de la rencontre des mémoires. Et elle naquit.
(article mis en ligne le 21 décembre 2025 dans Le Soir d'Algérie)




