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Quand le poème outre-chante (Sur "Outrechanter" de Laure Gauthier)

  • Photo du rédacteur: Elke de Rijcke
    Elke de Rijcke
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture

Laure Gauthier (c) DR
Laure Gauthier (c) DR


La tête tu sais n’est rien sans le CORPS

Le serpent de bible a une VOIX

La pensée est là pour dé-LIER

Mais les chants, pas besoin d’y CROIRE

sous la surface, apprends à VOIR

outre-toi chante, c’est ça le SENS

 

(Voix I, « Le serpent b. », Outrechanter, p. 66)



Outrechanter, le dernier livre de poésie de Laure Gauthier, rassemble deux recueils, le terme des lamentations et le serpent b. . Les deux textes s’inscrivent dans la fente de l’histoire littéraire, ils se nourrissent d’une part de la correspondance d’Héloïse et d’Abélard pour le terme des lamentations, et d’autre part d’une légende chinoise réinterprétée par différents écrivains dont les frères Grimm pour le serpent b. . Des voix nues y remontent des entrailles pour affleurer à la surface sensible du poème. Le très beau titre du recueil pointe vers ce qui émerge d’en-deça et monte au-delà du poème, incitant à aller plus loin que la phrase ‘écrite’.

 

Dans le terme des lamentations des voix sourdent depuis la faille d’un amour meurtri. Ce sont des voix piégées, voix blanches sur fond noir, blanches gelées de la peau coupée du désir. Héloïse y occupe une place centrale, dans un triangle avec Abélard et leur enfant Astralabe. Sa voix d’outre-tombe traduit l’âme et le corps piégés dans un amour interdit, voix endeuillée de presque morte qui crève à la surface de la peau. Or malgré ça, la voix d’Héloïse est puissante et vivante par son refus de renoncer au désir. Car elle sauvegarde les souvenirs lumineux de l’étreinte amoureuse et continue depuis un no mans land sans espoir de ‘s’adresser’ à Abélard. Celui-ci, émasculé et humilié, lui répond. D’une voix empierrée de tête sans corps au-delà du gel, terrorisé, Abélard véhicule le message de celui qui a fermé le chapitre amoureux et incite Héloïse à annihiler leurs souvenirs et revenir aux prescriptions de l’église. Il se tait souvent, recule devant la lutte, faute de force de vivre en amour, moins important en fin de compte que l’ambition et le prestige. Il renie aussi le fils, qui flotte entre les parents comme un corpuscule troué à la « voix lactée », bloqué entre la souffrance d’une mère incapable de caresses, et un père impuissant qu’il incrimine.

 

Dans la scénographie du livre, Laure Gauthier juxtapose les voix d’Héloïse et d’Abélard à gauche et à droite de la page, dans une division où elles saignent, cloîtrées dans leur solitude infranchissable reliée tant bien que mal par la voix fluette d’Astralabe. Les deux voix résonnent sculptées dans le gel brûlant du désir, comme des phrasés de douleur et d’impuissance, étirés jusqu’à la surface du poème. Mais phrasés aussi qui, par leurs mouvements rythmés, échappent à la destruction et montent en l’air. Vers un territoire juste au-delà du vers où une poésie chantée, composée d’images d’une grande beauté et taillées jusqu’à l’os, éclate aérienne pour faire face à la tragédie.

 

Le serpent b. continue à explorer ces jeux de la voix à partir d’autres points de départ (non occidentaux) et mises en scène (à plusieurs voix, successives et emmêlées). Le conte du serpent b émerge de rouleaux chinois et leurs magnifiques paysages. Il se déploie comme des bribes de nuages qui s’élèvent depuis les dessins. Le personnage central, Bai Sushen, serpente réincarnée après 1000 ans, se lie d’amour avec Xu Xian. Or les forces de l’amour sont contrées par des forces antagonistes, incarnées par le moine Fahai, figure de la jalousie et du pouvoir orientés contre la puissance féminine. Voix protagonistes, antagonistes et voix du chœur se succèdent et s’associent selon des combinaisons et des dramaturgies variées. L’intrigue est traversée de luttes, de métamorphoses, de mauvais sorts et de contre-attaques, entraînées dans une boucle qui se renouvelle (le dernier chant engage la réouverture du conte). À l’arrière-fond, se profilent les paysages du printemps et le son des abeilles, l’eau d’un lac et les nuages, une pharmacie mise en place par les protagonistes dans une petite ville frappée d’épidémie.

 

Tout comme dans le terme des lamentations, Outrechanter pointe dans le serpent b. vers quelque chose d’en-deçà et d’au-delà du poème. Le déroulement narratif des scènes est moins important qu’une réflexion sur la nature de la langue poétique. À travers des mots-talismans tels qu’« EAU », « langue », « klang », « grimm », « dé-nuage », « voir », « lier », « dé-lier », « voix », « sens » ou encore « corps » (placés en majuscules en fin de vers d’un refrain sans cesse reformulé), le serpent b. véhicule les véritables enjeux du texte. Marqué tout au long de ses vers de surcroîts « d’accent de voix », le texte détache le poème de son horizontalité écrite. Il incite les lecteurices à aller outre, c’est-à-dire à plonger dans ce qui grouille au-dessous du texte pour se connecter à sa voix corporelle, puis remonter à la surface et se hisser vers la voix chantée du poème.

 

Le corps intime est la vraie force souterraine du poème. C’est lui, en s’associant à la pensée, qui doit briser la rigidité du chant lyrique. On lit ici une critique de Laure Gauthier contre un lyrisme contemporain qui risque de se scléroser ou de devenir formellement creux. Le poème du corps doit faire appel à l’intelligence de la pensée pour ‘libérer’ la langue, afin que celle-ci puisse s’exprimer dans toute sa toute-puissance organique. C’est ce que montre le serpent b. sur un terrain où plusieurs forces s’unissent. Les forces sous-jacentes du récit, portées par le chœur et des voix qui font avancer le conte avec légèreté, ét les forces de la langue elle-même qui propulse ses mots accentués à travers le texte, conduisant les lecteurices vers l’endroit où le poème ‘veut se situer’. Cet endroit s’ouvre dans un espace de l’entre-deux entre corps et ciel, où le poème outre-chante de ses mots-images rythmés et déploie son sens organique.

 

Outrechanter est postfacé par un texte érudit de Martin Rueff qui contextualise les contenus des deux recueils et éclaire l’approche poétique de Laure Gauthier. La très belle postface met en valeur la question des différentes voix (accentuée, articulée, chantante) et celle de l’élargissement du poème.

 


Laure Gauthier, Outrechanter, Postface de Martin Rueff, La Lettre Volée, janvier 2025, 96 pages, 16 euros

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