Hassan Wahbi ou l’écriture comme seule illusion ? (Carnet de voyage dans le Sud marocain - III)
- Jean-Michel Devésa
- il y a 2 heures
- 32 min de lecture

Je ne prétends pas bien connaître Hassan Wahbi, je l’ai rencontré en janvier à Agadir, chez mes amis Mark et Carole Edwards. Depuis, je l’ai lu. Pas entièrement, bien sûr, sa production (en l’occurrence de la poésie, des essais, des travaux critiques, des carnets, des aphorismes, des livrets de conférence, des beaux-livres et des réflexions poétiques) est importante. Et elle est explicitement inachevée, plusieurs ouvrages étant signalés comme « en devenir ». J’ai cependant suffisamment lu Wahbi pour m’être risqué à converser avec lui, de son œuvre et de son rapport à la littérature ; et aussi de l’avancée en âge, du chagrin et de l’être-au-monde.
Jean-Michel Devésa : Pendant de longues années vous avez été un universitaire extrêmement actif. Une partie notable de vos travaux a fait de vous un spécialiste, voire le spécialiste, d’Abdelkébir Khatibi. Et puis, aux alentours de 2009, vous avez commencé à publier de l’écriture de création, en particulier de la poésie (le recueil Ici), ce qui a modifié votre statut, vous n’étiez plus, je dirais, un simple universitaire, vous étiez devenu un écrivain-professeur. Comment avez-vous assumé, jusqu’à votre récent départ à la retraite, cette double implication, ce double engagement, dans Les Maladies de la littérature (2022) vous pointez que l’évolution de la société marocaine et de son système universitaire vous a confronté à « une quête déchirée entre l’idéal littéraire et [des] réalités indomptables » ? Vous sentez-vous aujourd’hui, vous définirez-vous désormais comme « écrivain à plein temps » ?
Hassan Wahbi : Être écrivain, quelle histoire soit à plein temps ou épisodiquement ? Je vais essayer de répondre pas à pas.
En vérité on ne sait pas vraiment pourquoi on écrit ou continue d’écrire puisque personne ne nous a demandé de le faire selon les mots de Kafka. Mais dès qu’on nous demande le pourquoi, on sent la pression de justifier ou d’éclaircir les motifs de ce destin autre. On cherche alors à savoir, à traverser les raisons profondes, à faire remonter à la surface ce qui semble inconscient même si l’écriture n’est pas un pouvoir sur notre temps, une totalité qui incarne notre personne malgré les propos des uns et des autres pour mythifier cette pratique, pour en faire soit un professionnalisme à plein temps (reproduction des genres), soit une passion ou libération (singularité de l’expérience).
Mais dans tous les cas, cela reste un mode d’être dans ce qui ne se renonce pas à lui-même avec le risque de glisser dans l’inconnu, les chemins difficiles, l’altérité interne ; une seconde vie qui demande à venir, à revenir par le langage ou par des « transformations silencieuses » (François Jullien). C’est un risque qui se traduit en chance ou l’inverse. Il s’agit, à mon sens, d’une intensité car certainement l’existence ne se suffit pas à elle-même.
Sans tomber dans les singularités exacerbées, je dirais qu’à un moment donné, pendant ou après l’exercice universitaire, dans ma compréhension relative, l’écriture – en dehors des velléités, des maladresses du départ – n’est pas la simple évidence de la volonté ou d’une ténacité désirante ou affolante. Elle est situable là où on part vers elle sans garantir sa venue, son hospitalité. C’est par elle qu’une autre trame de mon histoire se dessine et brise la voie toute tracée du séjour « ordinaire », lisse, en faisant craqueler l’armure des habitudes et des mauvaises solitudes. C’est peu à peu que certains enjeux s’installent, qu’une dramaturgie muette infléchit mon caractère.
L’histoire personnelle est retenue par l’écriture pour je ne sais quel bénéfice ou maléfice ; en tout cas il y a l’idée d’un dessillement, des points de rupture, un archipel de choses à identifier, à suggérer comme des confessions tremblées par leur passage à la clarté.
Or, qu’est-ce que revenir à ce dessillement par l’écriture ? À partir de votre première question, revenir à la pratique de l’écriture n’est pas résumer ou prendre du recul pour saisir plus largement l’essence de nos gestes de scribe. C’est simplement retrouver la tension qui sous-tend cette pratique.
Il y a quelque chose d’inouï dans cette histoire car je conçois cela comme un processus sisyphien de quête avec ce que cela suppose comme aveuglement. Et ce n’est pas forcément une illusion comme j’ai pu l’affirmer maladroitement, mais, au-delà de la vanité et de l’égotisme de fondement, il s’agit de promesse qu’on fait à soi-même en traversant et la beauté et la violence de l’existence ; et finalement je n’écris que sur ce qui me fascine ou me déchire : une sorte d’autobiographie poétique latente ; des figures imaginées de sa vision ; allant non du néant à l’être, mais d’un être à un autre être, de la factualité d’une vie à l’exigence d’une autre.
Tout ceci pour dire qu’avoir été universitaire était une sorte de temps précieux, c’est seulement après que les choses ont pris une mauvaise tournure ; mais il y avait toujours un cheminement vers les secrets initiatiques du langage littéraire. Évidemment, mon rythme a bien changé. Suis-je devenu pour autant un auteur à plein temps, forcené ? Je ne crois pas. Les choses qui se font et se défont selon l’humeur, l’élan, l’obstination pour aller un peu loin dans une discipline douce, une constance sans stakhanovisme, selon ce qui me hante, ce qui m’abrite comme la question du deuil, la notion d’aimance, etc. Je fais mienne cette phrase de Céline : « Écrire, c’est mettre sa peau sur la table » et ne pas être son propre handicapé intime.
J-M. D. : Dans D’un lieu à l’autre, carnets d’un voyage (2025), vous déclarez que vous n’aimez pas « le militantisme en général » et, immédiatement, vous ajoutez : « et dans notre sphère locale, celui du panarabisme, de l’islamisme identitaire, des spécificités comme la cause amazighe. Car il s’agit chaque fois de faire revenir les fantômes, des choses qui n’ont jamais existé. C’est de la vision étriquée qui n’envisage que sa propre vision en voulant à tout prix, par une teneur réelle ou symbolique, l’imposer au divers humain. Il faut se nourrir d’autre chose, de la polyvalence, du kaléidoscope vif, prismatique de l’existence. » Cela peut surprendre venant d’un écrivain marocain, pour peu qu’on ait fréquenté des autrices et des auteurs de votre pays, et d’abord vos aînés, celles et ceux qui ont participé au mouvement initié par la revue Souffles ou qui ont été influencés par son action. Au Maroc, dans un paysage littéraire qui n’est pas exempt de tensions entre les langues (arabe classique, la darija, le français, l’amazigh), vous affichez (si je ne m’abuse) une volonté farouche de ne pas être enrégimenté, de ne pas vous ranger derrière une bannière. Dois-je comprendre que, pour vous, dans un cercle littéraire on a forcément les idées courbes, ainsi que le chantait Léo Ferré ? Ne craignez-vous pas d’être accusé d’élitisme ou de conservatisme quand vous raillez, comme dans Les Maladies de la littérature, certains penchants contemporains, au Maroc et ailleurs, en vous plaisant à vous dépeindre comme « le non-écrivain le plus connu de la communauté littéraire » : « Je suis un écrivain qui n’écrit pas. D’ailleurs on n’a même pas besoin de le devenir pour l’être » ?
H. W. : Bien sûr il y a un passé et un présent marqués par des hautes luttes, des rapports de force nécessaires et certains mouvements littéraires s’inscrivent clairement dans l’histoire littéraire marocaine, et il est certainement facile d’être dans le détachement ; mais l’Histoire a bien montré que beaucoup d’attitudes politiques se transforment en farce et en ressentiment mortifère en raison de la prétention à la vérité. Et par surcroît, en raison de ma sensibilité libertaire je doute de beaucoup de choses : il y a souvent dans la prétention à cette vérité la noblesse de la théorie et la bassesse de la pratique. En croyant que les choses s’opposent totalement alors que « les biens et les maux sont consubstantiels à notre vie » (Montaigne). Et ne pas oublier que « l’important, ce n’est pas la conviction, mais la conception. Les gens à conviction furent toujours ceux qui ont allumé les bûchers pour les gens ayant des conceptions » (Arthur Scheitzler).
Cela m’oriente vers des choix différents, vers une lucidité impitoyable – inconfortable –refusant catégoriquement les manichéismes, les dualités malheureuses, les monismes. Il faut croire plutôt à un « habitus clivé » : être présent et être distant.
Il ne s’agit pas d’élitisme, mais d’un cheminement qui prône le savoir, l’analyse, la vigilance, l’observation (voir mon ouvrage La Tyrannie du commun ou certains passages de mes Carnets La Nuit humaine). Quant à votre citation tirée de l’ouvrage Les Maladies de la littérature, c’est de l’ironie, une fiction ironique, en essayant tantôt de démystifier le littéraire, tantôt de le recevoir comme bien symbolique, augmentation de soi.
J.-M. D. : J’insiste : comment vous percevez-vous ? Comment vous désignez-vous, si vous vous désignez. Comment souhaitez-vous que l’on vous présente ? En écrivain ? Ou en tant que poète ? À moins que vous préfériez que ce soit l’autre, votre interlocuteur, ou même le champ littéraire, la critique, vos pairs en écriture, qui vous attribuent un statut et vous désignent à travers lui ? Cette dernière hypothèse, je la formule en songeant à cette remarque consignée elle aussi dans D’un lieu à l’autre : « Ne point se proclamer avec autosuffisance, fracas incantatoire d’être poète. Tout au contraire, il est nécessaire de chercher un chemin à travers tous les autres chemins qui précèdent pour ouvrir le possible poétique. » Je la rapproche de ces vers contenus dans Ordre & désordre des êtres, géographie d'une personne (2024) : « Être dans l’art du peu / dire les choses les êtres / sans avoir l’air de les dire / dans le clair de ce qui vient. »
H. W. : J’avoue que je répugne instinctivement à me définir. Oui je sais que c’est une dérobade et que je le veuille ou non on correspond à ce qu’on fait en littérature par la pratique des genres (fiction, poésie, etc.) et par la catégorisation faite par l’éditeur, le lecteur ou le critique. Mais deux raisons me poussent à rester dans ce type de relativisation paradoxale. La première consiste à ne pas être dans la posture totalement, à se maintenir dans une « sorte d’irrégularité ». Dans ce sens une citation de Barthes me vient à l’esprit : « S’en tenir à sa part d’irrégularité, faire de cette impossibilité à se laisser décrire, à rentrer dans le rang de la manière la plus douce, une valeur de vie et de création. » Et puis d’une manière ou d’une autre l’identité n’est qu’un ensemble de perceptions disparates. La seconde raison est liée à la question du devenir. Ce qui importe à mon sens, c’est la perspective, la trajectoire, le mouvement, l’attente d’autre chose, l’exercice du temps, la volupté du recommencement car ce qui est précieux est ce qui est encore informulé. Chaque recueil est propédeutique. Je ne peux m’empêcher de penser ainsi. Car seule cette intensité est en mesure de surmonter la vanité de la posture, de l’effigie, du culte, pour protéger le désir et les songes de soi ; et ne pas succomber à sa propre image et laisser s’émanciper la beauté qui vient, une certaine discrétion et même d’un désir d’absence. C’est peut-être un paradoxe, mais cela favorise un style d’existence.
J.-M. D. : Dans votre recueil Carnets d'un regard (2015), vous posez que « tout ce que [vous voyez] / n’est pas lisible ». En jouant sur le signifiant, on peut décliner ce distique d'allure aphoristique, « tout ce que je vois / n’est pas lisible », en au moins deux variantes intéressantes : « tout ce que je vois / n’est pas dicible » et « tout ce que je vois / n’est pas pensable ». En dépliant ces différences et répétitions, le lecteur n’entrevoit-il pas ce que vos vers induisent ? Le réel auquel on se heurte, contre lequel on bute, ce réel qu’il ne faut pas confondre avec la réalité sensible et pensée, ce réel toujours échappe. Et seule l’écriture, en tant que pratique singulière parce que poétique de la langue – une pratique qu’on aurait tort d’identifier à la forme « ordinairement » écrite de celle-ci, une langue qui pour les humains comme pour les peuples et les cultures est d’abord toujours orale tandis que sa graphie est seconde –, seule l’écriture tend à ce qu’affleure ce réel fuyant dans ses trous, ceux d’une parole écrite, instrument analogique de connaissance. N’est-ce pas aussi pour cela que, pour écrire, il faille « avoir lu et vu » (Écrire ou ne pas écrire, 2025) ? Et se faire violence pour ne pas « rester analphabète du visible » (Carnets d'un regard) ? Ces interrogations en appellent aussitôt une autre : vous êtes un immense lecteur, vos textes témoignent de votre érudition, par innutrition et par le biais de riches citations, comment se fait-il que votre « sentimenthèque » soit essentiellement française et du « nord » ?
H. W. : Je commence par la dernière question. D’abord il n’y a pas de polarité. Je suis issu d’un système éducatif où plusieurs langues étaient présentes et dans un milieu « berbère ». Et il vient un moment où une cristallisation se fait en aval, au fur et à mesure une vocation prend chair dans les cultures reçues dans le contexte social et éducatif marocain. Et à force d’aller vers le « nord », je m’installe dans des choix qui engendrent une manière de vivre la culture par la langue française sans être tiraillé même si, dans certaines conversations, d’aucuns cherchent à vous rappeler que cette cristallisation reste une aliénation. Ce qui est aberrant car il s’agit d’une voie, d’une liberté consciente de son écart qui à la longue n’en est plus un. L’essentiel n’est pas dans la première naissance, mais dans sa propre renaissance quitte à la vivre à partir d’une culture exogène sans vassalité mais qui devient l’origine d’une subjectivité et la vérité d’un sujet marocain « hors-sujet ». Bref ma « sentimenthèque » vers hors-chose, vers une « déterritorialité » que je me souhaite sereine ou parfois dans une « sérénité crispée » (Char), est une reconstruction de soi à long terme. Les contingences se transforment en nécessité et les nécessités en paradigme d’une existence. Ce n’est pas vraiment la francophonie qui m’intéresse, mais ce qu’elle permet comme espace de médiation d’humanité intellectuelle.
Pour l’autre versant de la question autour du visible, du lisible, du dicible, il faut bien dire que cela rejoint l’un des enjeux de la littérature ou de l’art en général : comment voir ou lire le réel, le saisir, le retenir ; même si la question ne se pose pas toujours pour éviter d’en faire un écueil, car chaque genre a ses propres fondements (poésie, narration). Et cela n’a rien à voir avec la vieille idée de l’ineffable romantique, mais tout à voir avec la liberté des possibles littéraires, de l’expérience de la traversée par les signes, les langages et de l’aventure du sens. Ici deux regards se disputent : celui de Clément Rosset pour qui le réel n’est que ce qu’il est hors toute transcendance et celui de Wittgenstein qui affirme « comme il est difficile de voir ce que j’ai sous les yeux ». Les deux regards se tiennent parce que justement il y a toujours une lecture, une traduction pour donner des images, des histoires. Et dans un autre sens, j’ai toujours été intrigué par ce qui fuit, par l’opacité du monde et des êtres, par ce côté inexpugnable de l’altérité. Ce qui est formulé garde sa part d’informulé. Et cela n’est pas tragique car c’est l’inconnu propre à la création et l’éternel retour du désir et l’envie d’en découdre avec ses « jardins imparfaits » (Montaigne). Être dans la promesse de l’aube et non dans le crépuscule des dormants.
J.-M. D. : Dans D’un lieu à l’autre, vous évoquez votre âge : « Arrivé à l’âge de soixante-sept ans dans une inconscience particulière, dans une arithmétique innocente ou presque, je ne me sens pas usé ; au contraire je suis ouvert, incroyablement ouvert à la santé des idées pour m’augmenter. Avec un désir immense de dissipation. » Vieillir, éprouver que le temps est compté conduit à des tourments, peut-être à un conflit avec ce qui nous tient vivant, chevillé au corps, même s’il est en cours d’épuisement : « le désir d’attachement à ce qui est beau » (D’un lieu à l’autre). Cependant ce désir n’entre-t-il pas en « collision » avec un adieu à la vitalité que les années et nos sociétés nous imposent ?
H. W. : Oui vous avez raison : il y a « collision » avec les vitalités de naguère. Alors que faire sinon s’adapter aux âges de l’âge et persévérer dans son être (le fameux conatus de Spinoza), sauf quand le corps n’est pas d’accord et se dévitalise. On peut accuser le coup parfois et on s’arrête dans sa propre « entropie », on devient des papillons malhabiles fouettés par les vents. Le rythme des pas change indéniablement mais on constitue vaillamment malgré les chagrins, les blessures ; même si on se dit : « au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable », on veut tricher – une tricherie salutaire –. On sourit à l’« ange » ou au démon pour ressentir un autre goût de la soif, des fruits tardifs. C’est pour cela je parle de la dissipation (possibilité d’oubli) et de beauté (qui n’est pas forcément de l’ordre de l’esthétique, mais de l’attrait qui persévère) en faisant de la vulnérabilité une sorte de vertu ou le combat de sa propre respiration.
J.-M. D. : Êtes-vous fils ou cousin, adepte, de l’incertitude ou de la contradiction ? Dans D’un lieu à l’autre, successivement, vous vous décrivez par saillie : « Je sens souvent que ma présence est un réceptacle de contradictions. Malgré cela j’avance sans chercher à dénouer les contrastes ; plutôt les vivre comme les facettes d’une individualité » ; « Je reste le seul à être indécis. » Et à la page suivante, vous accentuez ce portrait quasiment à charge : « Pendant le séjour, livré trop souvent à moi-même, des spéculations intérieures me hantent autour de mes contradictions. » J’en viens à songer que cette indécision, ce nœud de contradictions, tous ces traits relèvent d’une fragilité. Je vous ennuie, embarrasse, heurte en suggérant cette explication ? Elle m’est venue avec ces lignes de vous, tirées de D’un lieu à l’autre : « Écrire parce qu’on a peur, parce que la vulnérabilité est grande. Peur de cette bête qui sommeille dans l’ombre intime. On s’invente alors des chemins, des rêves, du sens, des drapés de traces, des désordres chaleureux, des possibles amoureux, des idiomes affectueux, des réalités revues autrement » (D’un lieu à l’autre).
H. W. : Vous ne m’embarrassez pas du tout. C’est une fenêtre d’opportunité pour moi. En vérité, il est aisé ou apaisant d’être hors les grands déchirements, de vivre dans un pilotage automatique, d’être un bon « conservateur » anonyme, avec maîtrise des aléas, rester dans l’engourdissement des habitudes. Si cela existe vraiment car il y a souvent des antinomies qui habitent les sujets et leurs affects. S’il y a des contradictions, c’est que les multiplicités internes sont là – les rencontres, les ruptures, les circonstances, les changements, l’attrait des différences, etc. –, l’ici est hanté par l’ailleurs même si la contradiction est dotée d’une connotation négative et on cherche souvent à réduire les écarts, à atténuer les tensions, les « bipolarités », à débusquer l’incohérence chez les autres.
Dans mon cas, il y a tout cela : le désir de ne pas être chamboulé et en même temps la croyance en cette « self-variance » dont parle Valéry. Et ici l’incertitude n’est pas de l’ordre de l’affolement, mais de l’exploration d’autres options, d’un réseau d’idées, de sensations. Désirer ou penser plusieurs choses à la fois, ce n’est pas tomber dans la précarité psychologique, la confusion, c’est accepter qu’une chose peut être constitutive de l’autre et que « les contraires s’accordent » finalement.
Pour dire les choses autrement, c’est la contradiction qui fait naître peut-être l’émotion de l’écriture dans mon histoire sans chercher à « dénouer les contrastes ». Rester l’ignorant qui ne s’éclaire que par la réinvention de soi-même si dans les Carnets ou dans certains recueils, il y a une volonté voilée d’élucidation.
J.-M. D. : Dans Carnets du regard, je discerne que le « je » poétique n’a pas la foi, « voir un ciel / n’est qu’un puits au-dessus de soi / aussi vide que l’évidence ». Cette voix est sans dieu, et donc sans religion. Elle s’en accommode. Assez bien, au premier abord. Néanmoins l’intranquillité l’assaille : au terme d’un premier mouvement, vous concédez un acquiescement, « Qu’est-ce que je vois ? / le rêve du monde », lequel est suivi d’un revirement : « Le vide ne se voit pas » (Carnets du regard). Cette « hésitation » ne trahit pas seulement le rapport au monde d’un mécréant, sauf erreur de perspective de ma part, elle élude tout emprunt au religieux. Vous avez entendu que je distingue le religieux de la religion, et que j’induis qu’il n’est pas aisé de faire l’économie du religieux dans son intellection du monde, surtout quand on voudrait le transformer et l’améliorer – ici, je parle pour moi. Il se peut que je projette sur vous ce qui me taraude : une pensée et une appréhension du monde et des autres sous les auspices du religieux, en dépit de mon matérialisme bien trempé... Je suis frappé par ce que vous confiez à vos lecteurs, votre difficulté à être au et dans le monde : « On ne peut habiter le monde » (Carnets d'un regard). Seriez-vous un « être de fuite » et l’écriture serait-elle « la seule illusion qui[vous] reste » (D’un lieu à l’autre) ?
H. W. : Votre question est importante et délicate. Je réponds peu à peu. D’abord le poétique permet de donner de la forme à l’ambivalence et de nommer certaines choses, non à partir de l’affirmation de la croyance ou de la non-croyance, mais d’un regard, d’une vision complexe, de ce qu’on sait ou de ce qu’on ne peut savoir. Dans certains contextes j’arrive à formuler les choses autrement comme dans le recueil Un Chant dans l’étroitesse des jours, Fragments d’une pensée à vivre (aphorismes), dans les Carnets ou dans l’essai La Tyrannie du commun où je ne sape pas la foi des autres, mais le pouvoir de la religion comme catégorie exclusive. Et je reviens à la différence que vous faites entre la religion et le religieux (le sacré). Les êtres ont besoin d’une hétéronomie (dépendre de lois, de facteurs extérieurs et supérieurs). Ceci dit, habiter le monde est de l’ordre de la présence non de la foi. Je ne suis pas dans l’impiété ou dans l’apostasie, mais dans l’éloignement, dans le détachement non comme fuite mais comme signe de l’impossibilité d’être otage de l’héritage.
Il y a un secret et ce secret est mieux touché par le langage amoureux ou cryptique. De cet autre impossible, improbable comme c’est le cas dans le langage mystique. Dans ma société holiste, nous sommes marqués par une culture commune depuis l’enfance et socialement cela continue comme références incontestables, inviolables ; parfois avec de minces progrès car il n’est pas facile de ne pas succomber à l’idéologie de l’appartenance et à l’adhésion exigée de chacun.
Bref, je reste, je préfère rester dans la culture première avec le sens de la nuance et une liberté de penser et de rêver selon l’itinérance et parfois selon une errance assumée.
J.-M. D. : La lecture d’Ordre & désordre des êtres m’a incité à considérer que vous étiez tiraillé entre la certitude que nous étions, nous, sujets humains, davantage agis qu’agissants (« Parfois à certaines nuits / à certaines lumières / tout se fait / sans nous ») et une lucidité dont vous ne vous consolez pas, même si vous l’estimez précieuse (« l’art est dans la lucidité / se dit-il / pour se consoler / lui l’inconsolable »). Vous jugez-vous comme un individu littéralement incernable à la différence près que cette réalité, les autres la dénie (pour me référer à ces vers : « Personne ne peut faire / le tour de lui-même / vague sentiment / d’une identité ouverte », in Ordre & désordre des êtres) ?
H. W. : Votre lecture me plaît même si je ne pense pas – pas toujours – à clarifier vraiment les choses pour moi car la pensée de la poésie, dans la poésie, est suggestive. Mais effectivement l’incernable est là car notre personnage n’est pas favorisé par une rationalité et une volonté absolues ; il y a toujours quelque chose d’obscur qui persiste. On peut être des sujets agissants mais n’empêche qu’une part aveugle accompagne nos gestes – d’où l’invention de la psychanalyse et par rapport à la lucidité – cette blessure la plus rapprochée du soleil, selon Char – elle est précieuse parce qu’elle permet l’identité ouverte et non les violences de la vérité.
J.-M. D. : Dans D’un lieu à l’autre, vous assignez des objets et des « missions » spécifiques à trois des formes d’écriture que vous pratiquez. Vous les caractérisez de la sorte : « On s’invente une image de soi entre fiction et réalité ; on s’imagine ceci et on s’incarne cela. Mais j’ai quand même insisté sur quelques aspects de ma pratique d’écrire : la poésie, la réflexion sur la société marocaine et le processus des carnets. Cette pratique de la pluralité est liée à des nécessités successives, soit pour répondre à des orages intimes (par la poésie), soit pour comprendre des faits (par l’analyse et l’observation), soit pour se dire au long de son propre temps de vie (par les carnets). » À exprimer, et a fortiori écrire, une personnalité feuilletée, peut-être même diffractée, il convient donc de varier les registres. Un seul « canal » équivaudrait à une réduction, n’est-ce pas ?
H. W. : Oui et c’est une nécessité qui s’est imposée d’elle-même au fil des années en raison de la force des genres, des appels expressifs de l’existence que par besoins éclectiques d’illustration du multiple littéraire. L’auteur a ici une identité littéraire stratifiée, « feuilletée ». D’autant plus qu’en dehors de la persistance de la poésie comme style d’énonciation prioritaire, privilégié, traduction de l’essentiel, les autres genres (essais, aphorismes, carnets, etc.) répondent à des enjeux soit liés à la pratique universitaire ou soit à un désir autre en relation avec des contextes précis. Chaque fois il s’agit d’une réponse personnelle ou exigée. Cette polygraphie reste, d’une manière ou d’une autre, justifiable par l’expérience du sens qu’il s’agisse de faits observés ou de subjectivité à vivre.
J.-M. D. : Vous affirmez que la poésie est instrument pour écrire « les orages intimes ». Quels sont-ils ? Dans D’un lieu à l’autre, vous évoquez la « souffrance » suscitée par le « deuil », la « marginalité », l’« esseulement » et la « crise amoureuse ». Sans que vous ayez besoin de vous raconter ni d'exhiber vos plaies, acceptez-vous de préciser la nature, les effets et les enjeux de ces sources de douleur ? Le genre poétique serait-il le mode d’écriture qui, dans le cadre de votre production littéraire, serait le plus apte à précipiter dans la langue les conflits qui structurent et affectent la psyché ?
H. W. : Je vais dans le sens de ce que vous dites, le mode poétique reste le mode de restitution d’un regard, d’un sujet avec ses histoires, ses secrets, ses émotions, ses rythmes où le sujet est radicalement impliqué parce que hanté par ce qui sourd de lui, ce qui s’obstine en lui comme, ici, le deuil, l’aimance, les éléments de son propre sensible, les douceurs de vivre, les douleurs imprononçables, etc. ; en essayant de ne pas tomber dans le « pathos » et l’exhibition tout en indiquant le passage de l’expérience à la quête pour marquer les formes possibles de cette expérience qui a besoin de l’organique du langage, dépassant les agrégats formels, donnant vie au corps parlant, murmurant, aimant, métabolisant les archives personnelles – tel regard, tel paysage, telle altérité, telle douleur, telle sensualité.
Tout arrive transformé sans ramener ce qui arrive à la nature, aux sources ; même si celles-ci préexistent. Ces langages « sont des planches jetées sur des abîmes avec lesquelles nous traversons l’espace d’une pensée » (Valéry). Tout se décide ainsi. Mais ça ne suffit pas d’écrire. Il faut arriver à saisir la vertu de l’acte, l’expérience de vie qu’il requiert, qu’il suppose, qu’il demande.
C’est un désir de sens à partir d’une expérience, d’une intensité que traverse une histoire de mots comme corps conducteurs ; une correspondance entre un état de soi et ce qui demande à venir. Et ce qui demande à venir, c’est une sorte d’alphabet de soi, des vérités de sens ancrées dans l’historicité des instants présents, dans l’impérativité de ce qui compte.
Cela veut dire aussi qu’il s’agit d’ontologie de vécus, de vision à même la chair des choses et des êtres. Tout passe, je vous assure, par des horizontalités mentales, des thèmes de vie, la passion du monde, les beautés de la présence, les puissances de l’absence, l’imperfection existentielle, le désir et ses apories, etc.
Mais je ne me dis jamais : je vais écrire de la poésie. Mais au bout d’un moment, il me semble qu’il en est question. Et chaque poète apporte une manière d’être, de tracer, de s’inventer son propre alibi, de nous faire entrer dans la même maison, mais par une porte différente, si la porte ne vous claque pas à la figure.
Si je parle de thèmes de vie, c’est parce que c’est l’incarnation de quelque chose de plus haut que soi. Le poétique ne vient pas comme forme, cadence de l’écriture conjoncturelle, pure expression de soi, rhétorique dérisoire, héroïsme illusoire, postures déclamatoires ; mais en tant que possibilité advenue par nécessité ou passage à une vie seconde, à des corps de signes attendus, guettés. À mon sens, selon l’âge de mes mots, le poétique est une belle faveur, style et scansion d’existence. Et on ne fait qu’approcher le monde dicible par des fragments, des soleils éparpillés, de l’espérance ponctuelle de l’apparaître, des volontés risquées, de la ferveur inédite accordée par les mêmes vents, les mêmes cieux vides, la même terre, les mêmes arbres émancipés dans nos regards, les difficiles aimances de l’autre et ses ondoiements, les déploiements des visages, des mains, des sexes, l’ordre et le désordre des êtres.
N’empêche que l’acte poétique reste adossé au manque qui désire toujours manquer, à la césure, à la dramaturgie du sens qui cherche à maîtriser ses propres tremblements, ses rêveries expérimentales. C’est cela qui importe : réparer le vivant en soi.
En ce moment, j’essaie de comprendre moi-même à partir de votre interrogation : ce qui me travaille est de chercher la clarté native, on ne sait comment, mais une clarté qui ne ment pas dans l’expression, qui vient à coup d’inventions après l’épuisement des possibles, du figurable. Quelque chose se pointe sans parade verbale après mille crises du vers. Ce qui importe, c’est toujours l’instant où la croyance se vit. « L’homme qui voit se fait, se sent tout à coup âme qui chante, et son état chantant lui engendre une soif de produire qui tend à soutenir et à perpétuer le don de l’instant » (Valéry). C’est l’imparable surgissement de la pensée des choses et le sens de la louange de l’incertain. (Ce mot qui revient encore).
Finalement, il s’agit d’un désir de connaissance par le truchement d’images, de métaphores. Et la question qui demeure est celle-ci : que sait la poésie que nous ne pouvons savoir que par elle ? Je crois qu’elle sait des choses proches en cela de toute littérature habitée par l’image du monde ; favorisant la « prodigieuse réserve de sens ». Et je rajoute à votre remarque mon propre questionnement : Est-ce qu’on est lorsqu’on écrit telle ou telle poésie ? Trouve-t-on dans l’écriture une histoire de soi, sa biographie traduite ? Une chose est absolument claire : l’écart existe parce qu’on risque de finir par se fabriquer une « âme de papier ». Camus disait, et je l’approuve, que sa promesse vis-à-vis de lui-même est de réduire l’écart qu’il y a entre sa pensée et son existence. Je ne pense pas que la réduction est fatalement une priorité parce que je veux simplement, avec le temps, sauver la proximité déjà existante. La vie est parfois idiote mais elle donne aussi ses moments de subtilité et c’est la littérature qui protège cette subtilité. Écart, disais-je, mais sans désenchantement fracassant car les liens veulent se vivre, « se pénétrer » les uns les autres.
Et tout ce que je sais en ce moment, c’est que la poésie est dans chaque acte de sa reprise. Elle fait recommencer son identité par sa différence avec la pression qui pèse sur elle comme marge, déliaison, rythme d’intuition, d’arborescence. Un grand clavier d’humeurs, d’appels d’air, de promesse.
Tout cela avec un immense désir de libération et d’auto-compréhension car mes vulnérabilités et craintes sont grandes. Crainte de cette « bête inconnue qui sommeille dans l’ombre intime ». On s’invente alors un chemin, des rêves, des sens, des drapés de trace, des désordres chaleureux, des possibles amoureux, des idiomes affectueux, des réalités revues autrement. Et c’est déjà beaucoup, énorme.
C’est pour cela que lorsque je m’obstine dans la poésie, ce qui est recherché, c’est la flexibilité du langage. Je ne tiens absolument pas à la figure « altière et repue du poète », mais à sa figure sobre, au sujet cheminant qui serait doué d’errance, de résidence et d’absence. Lorsqu’on écrit, il faut être constitué par la tradition de l’écriture mais non aliéné par elle ; travailler en quelque sorte la qualité de son absence et une certaine forme de liberté. « À chacun son petit pas de danse vers sa limite, son dieu, son précipice » (J. Réda).
Et justement qu’est-ce que cette promesse sinon faire en sorte que tout ce qui est chevillé à nos jours, à nos nuits, à nos clartés et à nos aveuglements devienne matière de reconquête, l’objet risqué d’un regard, d’une possibilité de langue. Mais cela reste sans doute imparfait parce que continuellement fondé sur le devenir de la parole, l’illusion accrochée au dos qui incite à avancer malgré tout vers « la terre seconde » (Bonnefoy) où le « voir et le renouvellement du voir » (Meschonnic) s’appellent et s’interpellent.
Mais je rêve de rencontrer les mots justes dans un mouvement qui donne envie d’habiter cet espace d’étude et de vie. Et j’en tremble souvent car il faut, à chaque fois, oser faire un pas, plusieurs pas vers cela qui attend, vers ce songe immense, ces articulations de lumière, cette intelligibilité des dehors. Dans ce sens, écrire c’est garder ce qui hante, ce qui cherche à passer par l’altérité du langage entre les commodités familières et la population étrangère de soi, entre la grâce et la matière.
J.-M. D. : Je suis enclin à présumer que, lorsque pendant des années et des années on étudie un(e) auteur(e) qu’on admire, il est vraisemblable qu’on « parle » de soi, et que l’énergie avec laquelle on l’ausculte, et la ferveur avec laquelle on le (ou la) célèbre découlent d’une « parenté » – je répugne à user du terme de « filiation » – qui manifeste comment on s’efforce de trouver sa voix en déchiffrant celle de l’aîné(e). Dans votre cas, l’appréhension de vos livres gagne à ne pas occulter la portée de ceux d’Abdelkébir Khatibi. Votre « dialogue » avec lui est tangible dans vos essais. Sans mimétisme aucun, avec votre génie propre, vous appuyez votre écriture sur une épistémè compatible avec la sienne – la bi-langue, l’aimance. C’est flagrant dans La Tyrannie du commun (2019) où « en le qualifiant de fait sociologique » vous contestez « le sens commun conformiste et les types d’évidence, des modes idéologiques qui reposent sur des pratiques qu’on accepte facilement comme extension massive des apparences, des représentations collectives mystificatrices, de l’exaltation de l’identité, des dévotions inconditionnelles, etc. », ce qui vous invite à « prôner une société marocaine qui donne place à l’audace du goût, au polycentrisme, à l’appartenance éclaircie » (D’un lieu à l’autre). Je redoute que votre démarche soit inintelligible pour toutes celles et pour tous ceux qui se contentent de recettes et de mots d’ordre.
H. W. : D’abord ce principe de vie : Je suis rarement dans le culte des autres même estimés car la littérature est une école ouverte, d’un auteur à l’autre.
Je ne crois pas qu’il soit question de source ou d’origine. Bien sûr la proximité avec l’œuvre d’Abdelkébir Khatibi, par la lecture ou l’étude académique ou l’accompagnement complice, incitent à y voir plus que de la proximité ou de l’affinité. On peut y déceler des inclinations induites par la fréquentation assidue de son œuvre. Dans ce sens, je crois à des rencontres qui se transforment avec le temps en jalons, en archives subjectives. Écrire, étudier à partir des écrivains nous forment, nous renforcent, nous réinventent. L’influence ne se répète pas de façon déterministe comme vous l’avez bien dit ; elle révèle les possibles de soi. Et là je pense plutôt à un espace littéraire ouvert, divers, sans attachement inconditionnel, où plusieurs auteurs, plusieurs pensées se côtoient, dans des accointances claires ou sourdes, conscientes ou inconscientes.
Mais je reste toujours ému par la profondeur de sa pensée, le stylisme de ses idées, la singularité de ses intuitions, la valeur interne de certaines notions ou expériences comme l’aimance, la double critique, le silence, l’acheminement vers le poème, les paradigmes de la société marocaine, etc. On se voyait de temps en temps dans l’estime, la courtoisie, l’amitié silencieuse. Vis-à-vis de lui, il y a bien sûr une dette qui réside dans les strates de ma formation et de cette évolution de la critique, de la méta-littérature vers la littérature.
Il y avait chez Khatibi une grande délicatesse, une élégance simple non marquée par l’académisme des obédients. Il allait là où il croyait qu’il y avait possibilité de croisement d’idées, même si son style littéraire et le fait de sacrifier à certaines tendances du moment l’ont un peu mis dans une situation d’auteur ambivalent. Mais il reste arpenteur poétique vers l’inconnu, vers le sensible (voir son beau texte Vœu de silence). Là il me fait penser à ces phrases de Michel Foucault : « Au fond, je n’écris pas parce que j’ai quelque chose dans la tête, je n’écris pas pour démontrer ce que j’ai déjà, par de vers moi et pour moi-même, démontré et analysé […]. Je ne découvre ce que j’ai à démontrer que dans le mouvement même par lequel j’écris. » Cela saute aux yeux lorsqu’on lit beaucoup de ses textes comme Art et mélancolie, L’Homme bombe, Le Sacrifice de l’autre, Pensée autre, Vomito blanco, Paradigme de civilisation, etc.
Dans ce sens, Khatibi représente la figure de l’écrivain contemporain dont les textes, en étant chaque fois de facture inattendue, intimidante, dans leur indécision des genres et leur volupté première de l’écriture – comme Le Livre du sang, La Blessure du nom propre, Amour bilingue – portent des perspectives larges car s’unissent dans l’acte d’écrire, l’incandescence du langage et la révélation de nouvelles significations. Nul autre que lui au Maroc ne porte mieux le nom d’auteur de référence, non au sens de Calvino lorsqu’il parle des classiques auxquels on revient indéfiniment, mais au sens de Hemingway : un écrivain dont tout le monde parle mais que personne ne lit vraiment, parce que déroutant ou redoutable.
En tout cas, en dehors du travail académique, une seconde transformation a pris corps, c’est celle de l’effet littéraire, c’est-à-dire l’importance réelle de cet auteur marocain indépendamment de l’intérêt de la recherche ; sa valeur comme pensée, style, sensibilité, singularité. Ce qui, tout de suite, pour moi, le met dans la chaîne des écritures, de la circulation littéraire, des valeurs. Les idées et les textes de Khatibi m’ont permis d’être à l’école de la différence littéraire marocaine. Ils couvrent les arts, la société, les généalogies de soi, l’anthropologie imagée de sa propre histoire et celle des autres, la question de l’identité et de la différence, la liberté de penser, le rapport au religieux, à la métaphysique. Finalement, il reste un arpenteur des idées, des formes. Pour cela je prends son œuvre comme émotion dans ma vie marquée par d’autres œuvres, d’autres émotions. Il y a souvent des circonstances qui expliquent des choix. Ce n’est pas le lieu de raconter tout cela, ça serait trop long. Ce qui importe, c’est que cela fait désormais partie de ce que vous êtes ou de ce que vous devenez même si vous vous en sépariez. Ne pas être khatibien ou spécialiste de quoi que ce soit, mais rester dans le sillage des œuvres précieuses, dans l’ombre de la bibliothèque humaine.
J.-M. D. : Vous assignez à vos carnets un rôle et une fonction – je le dirais avec mes mots – à la fois d’analyse et d’exorcisme : « Et [...] il y a les carnets comme écriture constante. C’est le genre idéal. On y consigne tout avec une ‘immense’ liberté : notes d’observations, micro-analyses, motifs sociaux, fragments poétiques, notes prises au gré des sensations, des humeurs, des émotions, des solitudes difficiles ou des sociabilités aimables ou des adversités indésirables. La démarche consiste à vivre la conciliation entre le regard et le réel, les sensations et les raisonnements, le quotidien et l’itinérant en lui... » Cette articulation en trois modalités d’écriture et une tendance affirmée pour le texte bref, le fragment, la note au vif arrachée à une situation contemplée, traversée ou subie, vous incline à une pratique existentielle de l’écriture : « Fragment par fragment, la vie s’efforce d’émerger dans les mots possibles, sans telle ou telle forme, sans ordre apparent sauf celui de leur nécessité, leur cumul de sens, pour nuancer l’hallucination du temps corrompu. Écriture comblée des hasards ; parcours où chaque élément fragmentaire n’est rien sans tous les autres comme des pas qui composent une marche ou l’idée d’un chemin. » Vais-je vous choquer – si c’est le cas, veuillez par avance excuser ma maladresse – si je considère que La Nuit humaine (2021), motivée par la mort dans son sommeil de votre fils, Nabil, n’est pas à l’origine d’un tournant dans votre poétique ? Cruellement, ce livre témoigne d’une étape et d’un approfondissement...
H. W. : Je vous reçois bien et au contraire vos remarques interrogatives rejoignent la nature de ce que je fais ou crois faire. Vous avez senti les choses à partir de votre lecture généreuse de mes textes. Je répondrai en deux temps : sur l’attrait, l’efficacité des fragments et secondement la rupture que suppose l’usage des Carnets, comme le passage à une autre forme d’écriture après avoir vécu des moments difficiles à même la chair de mon existence.
L’idée du fragment m’a toujours intéressé déjà par la lecture (Nietzsche, Cioran, les moralistes français, Barthes, etc.) et ensuite par l’écriture, déjà par le passé (Fragments d’une pensée à vivre, Cet Obscur objet du désir poétique) et maintenant par les Carnets.
Pourquoi le fragment, la note ? À cause de leur condensation, sans enflure cherchant la pertinence de l’infime, avec une économie de la forme ou de l’obsession de l’expression. En principe on écrit pour dire deux ou trois choses, l’ennui, c’est le fatras qui les accompagne.
Dans ce sens, l’art du peu est un contre-désir par ce qu’il ne se laisse pas soumettre à tout cela et parce qu’on le suppose animé par la passion de briser. En réalité, il est en dehors de toute pensée négative, préférant simplement ce qui naît à ce qui s’étend, l’émotion de la pensée ou de l’image à leur développement. S’il est désir d’autre chose, il l’est a contrario portant le deuil de ce qui s’acharne à occuper l’espace. C’est le retour du blanc et de l’absence dans la respiration du texte ; ou le retour du délié intrinsèque aux choses car l’habitude de la perception est d’associer les choses, les événements séparés entre eux au point que nous oublions que nous faisons en réalité que passer de l’un à l’autre comme devant un film où les images se succèdent avec une telle continuité du mouvement que nous les croyons liées par le fil de l’action alors que cela n’est qu’une illusion de perception, une nécessité de l’intelligible de la représentation, un collage volontaire.
Que faut-il entendre par là ? Peut-être une éthique, peut-être aussi l’humilité expressive liée « à la brisure, à la litote, à la suggestion, à la vertu ontologique de vérifier ce qui dans l’homme est source de dépassement : l’angoisse de l’inconnu, de l’infini, de la non-totalité » (P. Garrigues). Cet épanouissement du peu fait taire le piaillement des idées, des opinions, la basse-cour médiologique, peut-être même les niaiseries rhétoriques, les suites implacablement ordonnées. Et c’est par là qu’il est semblable à son contraire, à son dehors, à son double nécessaire : l’utopie du silence.
C’est bien là que la lucidité peut trouver sa force dans le fragment : la conviction que la parole moindre a l’avantage d’être des vérités légères, irréductibles peut-être à tout système. Je dis bien peut-être car souvent on est démuni devant les règles de jeu qui se dérobent lorsque le sophisme déjoue facilement les véritables tremblements de la langue. Mais c’est toujours dans la tension antagoniste que l’écriture fragmentaire comme formes brèves de la prose ou de la narration, se nourrit, révélant des valeurs ambiguës en forme de rêve, de motifs, de jeu de contrepoints, de condensation, d’ellipse, de corps lapidaires ou d’histoires. C’est cette technique qui importe ici, là où la note n’insiste pas mais suggère, sauvée des eaux du général, de l’achevé.
L’option pour le fragment, c’est l’éloge de cette grammaire précaire des visages, des paysages, des émotions de pensée, ces choses suspendues aux lèvres, à leurs chatoiements, à la cérémonie des rencontres non arrachées au temps, traces d’une faiblesse humaine au gré des circonstances, au gré de l’atmosphère des regards qui viennent à pas légers ; dans de ce qui aime venir et fuir, dans une sorte de politesse verbale du moindre ou du suggéré. C’est multiplier les commencements, les petites continuités, les petites articulations, les pensées-phrases, les surgissements, les frappes, les « intermezzos », les tons, les atténuations, les dispersions de l’imaginaire et de l’attention, les quelques frissons de sens, les quelques ténuités de l’existence.
Cela nous délivre peut-être de la folie verbale et nous dégrise de la quête effrénée de l’expression. C’est une façon de rêver à la fois à la présence et à l’absence des mots, en préférant l’école de l’inachèvement, du fragment, de la litote, du surgissement de l’inouï, de l’inquiétude vitale de la chose isolée, que celles, nombreuses, de la pesanteur, du continu saturé, de la foi aveugle dans les certitudes de l’expression. Seul importe d’inviter les fragments de la bibliothèque, les fantômes de la littérature, l’humilité du langage, le peu nécessaire ; une parole plus sûrement secrète, inquiète, précaire comme le souffle des choses, des vérités juste esquissées, juste désirées.
C’est un songe bien sûr.
Là quelque chose hante la conscience littéraire : comment retrouver l’hétérogène, la dispersion des façons d’être, de pressentir, de mettre ensemble des formes qui sont supposées ne pas être incorporées les unes dans les autres (poésie, narration, aphorismes, analyses... autobiographèmes) ? Ici dans les Carnets la dispersion ne menace pas, elle cherche une forme d’entente qui compenserait la séparation des genres, qui sauve de l’autorité obligatoire qui ne croit que dans la continuité discursive d’un genre exclusif et dominant. C’est une liberté d’écriture, même si cette deuxième reste erratique et discontinue.
L’idée des Carnets est devenue essentielle parce que foyer de rencontre entre l’existence et la littérature au point que je continue de noter régulièrement, le second tome (La Rumeur des jours qui tombent) est chez l’éditeur et le troisième (Amor Fati) s’annonce et s’énonce. Cela fait sourdre le détail, l’infime, le peu, le mémoriel, le corps des instants, les vérités difficiles, le sentiment de la langue… Joyce disait qu’il rêvait mettre un monde dans une coquille de noix.
Par rapport au second aspect, il faut bien dire qu’il y a à la fois une continuité par la poésie, la réflexion littéraire et une nouvelle pulsion par les Carnets commencés peu de temps après le deuil comme pour réaffirmer les pas devant les portes dérobées, chercher l’abri quotidien, vivant, respirant dans l’utilité du langage, et dans une sorte de « sentiment océanique », et une extension de la vie de manière précise ou imagée que ce que le monde réel propose ; sauvegardant l’étonnement, parfois l’enchantement, la matière frémissante de ce qui se sent ; brisant la roche qui est en soi ; rendant les pierres aussi douces que l’eau qui glisse dessus. Le deuil a provoqué cela, de la fureur à l’éblouissement c’est un peu cela qui recommence chaque fois avec les Carnets dans leur tremblante souveraineté. Et c’est ça qui fait peut-être que ça continue encore comme possibilité de vie.
J.-M. D. : En conclusion de cet entretien, puis-je ramasser en une tournure, et en une seule, ce que m’inspirent l’exposé de vos conceptions de la littérature et votre pratique d’écriture ? Pour vous, et selon vous, écrire, c’est une raison de vivre, n’est-ce pas, car elle implique « augmentation de soi, rêve de langage, vie dans la vie » (D’un lieu à l’autre) ?
H. W. : Je pense assumer cela, mais parfois je ne sais pas ce que représente vraiment cette augmentation que peut favoriser l’écriture, parce que le geste finit par devenir une partie de soi, l’exception passe à la règle. Mais ce qui importe, c’est de garder et de progresser dans sa propre tradition. Et finalement une vérité est là comme synergie subjective impérative (voir la réponse à votre première question). Valéry disait : « Tantôt je vis, tantôt je pense. » Je ne dirais pas : « Tantôt je vis, tantôt j’écris. » Il y a des moments où l’un mène à l’autre par aimantation, par correspondance. Bien sûr aucune obsession, aucune aliénation ici, mais un désir de réduire l’écart entre l’une et l’autre.
Il reste un point dont je pense vouloir parler tout en craignant de succomber à un romantisme anachronique de soi. C’est la question de la fêlure. C’est par celle-ci que mon langage cherche le passage. Il y a une tension sourde, une blessure lumineuse à chaque fois depuis le recueil Un Chant dans l’étroitesse des jours et la première étape des Carnets, celle de La Nuit humaine.
La fêlure libère. Elle ôte à l’écriture sa valeur fonctionnelle et permet à l’acte d’écrire d’être consubstantiel à l’existence. C’est par elle qu’un certain langage et pas un autre, vient. D’où vient-elle, cette fêlure ? De l’écart, de la situation délicate dans la société, du refus de s’aligner au conformisme ambiant, des amours difficiles, du deuil, de la désaffiliation, des amitiés toxiques, des solitudes pas toujours heureuses, des tourments secrets inavouables, des désespérances nocturnes, etc.
Mais tout cela ne s’évoque pas pendant l’écriture car celle-ci a ses règles, son inventivité, son esprit ; tout cela reste derrière comme arrière-pays du présent. C’est ainsi que les agencements se font, révélant la nécessité du passage au langage et à la reformulation de ce qui m’habite, en s’ouvrant sur les possibilités de réponses littéraires et sur la restauration de la vie éclatée. La fêlure n’est pas de l’ordre de la complaisance : elle s’intègre en soi comme vérité humaine, comme une sorte d’amor fati avec le risque de ne jamais cesser de devenir un « désirant » littéraire, une sensibilité sans entrave. Voilà un peu ce que je peux dire, ce que je peux rêver de dire alors qu’en vérité beaucoup de choses restent dans la gorge, dans le cœur du silence...