top of page

Asmaa Azaizeh : Journal d’un corps en temps de guerre (Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre)

  • Photo du rédacteur: Khalid Lyamlahy
    Khalid Lyamlahy
  • il y a 2 heures
  • 8 min de lecture


Asmaa Azaizeh (c) Dirk Skiba
Asmaa Azaizeh (c) Dirk Skiba



Dans la postface de sa traduction du troisième recueil d’Asmaa Azaizeh, l’universitaire et traducteur marocain Chakib Ararou a raison d’inviter le lectorat à ne pas réduire ce livre à « un texte de circonstance » ni à « la chronique événementielle du drame palestinien ». Dès l’injonction paradoxale du titre, la tentation est en effet grande de lire la poésie d’Azaizeh à travers le seul prisme de la guerre génocidaire qui se poursuit à Gaza, malgré un cessez-le-feu signé en octobre 2025 et récemment qualifié d’« illusion meurtrière » par le porte-parole de l’Unicef. En dépassant son contexte d’énonciation et de réception, la poésie exigeante d’Azaizeh donne à lire les ébranlements d’un corps qui traverse les guerres et se réinvente au fil des blessures et des déplacements.



La guerre, objet poétique déconcertant


Pour saisir la portée du projet poétique d’Azaizeh, il faut d’abord noter la grande diversité de ses activités. Poétesse, performeuse, journaliste et curatrice palestinienne, Azaizeh est née en 1985 à Dabburieh, en basse Galilée. En 2012, elle devient la première directrice du Musée Mahmoud-Darwich à Ramallah. Traduite en plusieurs langues, sa poésie figurait déjà dans l’Anthologie de la poésie palestinienne d’aujourd’hui réalisée par le poète marocain Abdellatif Laâbi (Points, 2022). Outre trois autres recueils de poésie, elle a publié en 2024 un récit autobiographique sous le titre L’Année des petits musées. Ayant longtemps résidé à Haïfa, elle s’est récemment installée en Angleterre.

Paru en arabe en 2019, le recueil se distingue par sa capacité à condenser la guerre dans des images qui traduisent autant l’altération des paysages que la dérive tragique des repères : « Mon village paisible comme une colombe dormante / résigné comme un mouton à l’abattoir ». Si le rythme des bombes imprègne les poèmes d’Azaizeh et en façonne les incantations et les ruptures, son écriture ne cesse de se confronter à la guerre comme objet poétique presque impossible, du moins instable et déconcertant, à l’image du poème éponyme : « La guerre occupe mes pensées. Mais je n’ose pas écrire à son sujet. Je fouette les métaphores, puis les supplie. La douleur me fait décrire une balle. Puis je me replie sur la description d’une gifle sentimentale ».

Ce sentiment de désarroi n’empêche pas la poétesse de restituer l’univers de la guerre à travers des évocations bouleversantes : perte des amis emportés par le bruit des machines, irruption des tanks dans les cours des maisons, odeur confuse des cadavres massacrés, effacement violent des visages et des noms. La guerre, nous rappelle Azaizeh, se vit avant tout dans les corps qu’elle entrave, traverse et déforme : « Je suis devenue sourde quand on a battu les tambours de la guerre sur mes tympans / les chansons m’ont traversé les entrailles comme des chevaux en fuite ».



Blessures et incarnations


Le traducteur suggère, à juste titre, que le recueil d’Azaizeh peut se lire comme « le journal d’un corps de femme assiégé par les guerres et que la brutalité de l’occupation pousse à reprendre encore et encore chacune des questions qui le travaillent jusqu’à ses derniers retranchements ». Ici, la guerre occupe la chair et les os, s’installe dans les cordons ombilicaux des mères et le sang des nouvelles urgentes. « Ce sont les griffes de la conscience et les crocs de la sensation qui s’enfoncent dans mon corps », constate la poétesse. Tantôt rythmée par l’amertume diffuse, tantôt livrée à l’expérience de l’égarement, la poésie reste indissociable de la blessure corporelle et de ses mutations : « Mes cicatrices se sont changées en haïkus / impatients comme la tempête / qui s’épuisent au premier mot / et s’échappent sur un seul pied ».

On comprend dès lors ce besoin primordial chez la poétesse de redéfinir sans cesse son identité, de s’incarner dans telle espèce vivante ou tel symbole d’exclusion, de résilience ou de défi : « je suis l’épi corrompu jeté hors du pré confisqué / je suis le champ que sillonneront les chenilles du blindé / je suis l’épouvantail qui effraiera le blindé / je suis l’oiseau qui se posera affamé sur son canon ». Si d’autres espèces et éléments naturels traversent le recueil (pierre, chameau, arbre, oiseau, tortue, loup, vipère, chevreau etc.), le rapport à la terre, et au souterrain en particulier, demeure l’élément structurant de l’identité aussi bien individuelle que collective : « Mon moi est un souterrain creusé dans les entrailles de la terre » ou encore : « nous conservons nos chansons et les cadavres de nos bien-aimés que la guerre a changés en engrais / même si nous sortons / nous continuerons de croître à ses racines comme des parasites ».

À y voir de près, il y a dans la poésie d’Azaizeh une tension permanente entre le souterrain et l’aérien, entre le corps et son environnement, entre les racines d’une vie assaillie de toutes parts et ses branchages qui traversent les lieux d’oppression et de régénération. D’un poème à l’autre, on voit défiler des grottes et des murs, des cavernes et des forêts, des désirs transformés en tigres et « des monstres froids et stupides » s’échappant du visage de la poétesse. La métaphore bestiale permet de conjuguer la capacité d’adaptation et la détermination à affûter les armes poétiques : « Je deviens une bête. J’astique mes crocs devant le miroir, sans attendre de proie. J’aiguise mon regard pour mieux pleurer. J’habitue mon odorat au parfum de la mort, pour épeler les nouvelles et pleurer les victimes comme font les humains ».



Mémoire des oppressions


Ici et là, Azaizeh quitte les frontières du corps pour pointer l’hypocrisie d’un monde qui continue de clamer « qu’‘humanité’ veut dire ‘bien’ dans les dictionnaires », alors que l’Histoire se présente désormais sous les atours d’un « boutiquier fiable et élégant ». Dans les poèmes dominés par une ironie mordante comme « Invitation à une farce au cirque », la poétesse passe en revue les visages de la censure et de l’oppression : « Dans ce respectable cirque, interdit d’écouter la bouche ouverte, interdit de se souvenir, interdit de caresser le pelage des animaux ». La forme théâtrale du poème, rythmée par la répétition et l’interruption des scènes, répond au besoin de mettre en scène la faillite générale face au drame palestinien.

Si la mort traverse le recueil de part en part, elle est souvent le lieu d’un apprentissage ancré dans la mémoire de la poétesse, à l’image de cette évocation du massacre d’Hébron de 1994 quand un colon israélien avait tué 29 Palestiniens dans la mosquée d’Ibrahim : « J’appris la première leçon : / le squelette brisé sur le poster est mon squelette / et le sang sur mon tablier / est le mien ». Mais la mort dépasse le contexte historique pour devenir le motif qui réinvente l’image poétique : « Les amandiers sont morts en salle d’opération cardiaque, les chevaux de noces ont voilé leurs yeux de henné et se sont suicidés ». Dans le poème « Quelques mots dans le cercueil », Azaizeh va plus loin en imaginant une scène où des femmes étrangères lavent sa propre dépouille : « Quel au-delà, étrangère ? / je suis encore absorbée par ce monde, je ne m’en allégerai qu’à ma mort ».

On l’aura compris : au-delà de tout critère thématique ou circonstanciel, la poésie d’Azaizeh est portée par un profond questionnement des expériences physiques et émotionnelles, qu’il s’agisse d’une peur ancienne qui revient, d’un désir de joie difficile à assouvir ou d’un « chagrin sans goût ni parfum », impossible à situer dans le temps. Là encore, seul le recours à la force de l’image poétique permet de traduire l’état de la poétesse : « je suis triste comme une lune penchée / ou une oie dans un lac glacé ». Si la célébration du mouvement ouvre parfois la voie à un apaisement, les traces des blessures demeurent vives : « J’ouvre des pistes de danse pour me rappeler à quoi le bonheur ressemble / je scrute les premiers arrivants pour me souvenir de leur douleur cachée sous les costumes de danse ».



Fractures et ancrages


Une autre tension qui structure le recueil est celle qui se noue entre la guerre et l’amour, deux expériences souvent entremêlées dans le poème : « J’écris des poèmes sur l’humanité et la laideur des guerres / sur la solitude existentielle / sur l’amour que traîne un corbillard ». L’expérience amoureuse est le siège d’autres maux inguérissables, d’autres fractures intérieures qui déchirent la peau, creusent la chair et réactivent souvent le parallèle avec la mort : « L’amour est aveugle comme les massacres / mais les massacres / ne nous causent pas de détours ».

Avec beaucoup de pudeur, il arrive aussi que la poésie d’Azaizeh s’arrête sur des fragments qu’on devine autobiographiques, comme les mains paysannes du père ou la voix inoubliable de la mère. Quand la poétesse évoque ses grands-parents, on entend dans son prénom « Asmaa », qui veut dire « noms » en arabe, l’écho de ces générations de Palestiniens dont les patronymes ont été effacés par la machine de l’occupation qui annihile jusqu’à l’origine : « vous et moi n’avons ni descendance ni géniteurs : / nous passerons notre vie entière à corriger la première scène ».

Chez Azaizeh, ce travail de correction passe par la nécessité de réaffirmer l’ancrage géographique et culturel de sa poésie. Avec sa Place des Fiacres et son quartier de Wadi al-Salib, la ville de Haïfa, symbole de la rupture historique que fut la Nakba en 1948, est omniprésente dans le recueil : « La ville s’injecte dans mes racines comme la guerre dans le spectre des cimetières ». Cette fusion de l’espace et du corps s’étend à d’autres géographies, que ce soit en Palestine (le vieux Jérusalem, le village de Lajjun, la Vallée d’Ibn Amer), en Syrie (le mont Qassioun qui surplombe Damas, la région de Hauran, la plaine du Ghâb) ou ailleurs (Bagdad, Beyrouth, le mont Sinaï).



Solidarités et dialogues poétiques


Le lecteur attentif de la poésie d’Azaizeh pourra également apprécier le réseau d’influences, d’amitiés et de solidarités qui irrigue son écriture. On trouvera notamment un poème nommé en référence à un morceau de musique partagé par l’écrivaine et journaliste palestinienne Rasha Hilwi, un autre dont le titre est emprunté au poète roumain Mihai Eminescu, sans oublier le poème inspiré par l’incarcération dans les années 1970 du grand poète bahreïni Qassim Haddad : « Je parle de la détention de Qassim, privé de visage comme un autel d’église, et qui maintenant s’affole et me flagelle ». Loin d’être fortuites, ces références éclairent l’esprit d’une poésie à l’écoute du monde et des expériences des autres poètes, comme le soulignent les précieuses notes du traducteur. Ainsi, on apprend que le poème « Mais les hyènes ne m’ont pas mangée » est inspiré d’une phrase du poète palestinien Salmane Natour (« Les hyènes nous mangeront si nous perdons la mémoire »), initiant un dialogue à distance où se reflète la menace omniprésente qui pèse sur le vécu palestinien :


Salmane, j’ai perdu la mémoire

mais les hyènes ne m’ont pas mangée

Elles continuent à me guetter

chaque fois que je me suis apitoyée sur mon sort

elles l’ont senti d’avance

Chaque fois que j’ai embaumé un instant d’amour, leurs crocs l’ont déchiqueté

 

Lire Azaizeh c’est se plier à l’exercice ardu qui consiste à suivre les soubresauts d’une expérience poétique unique dont l’univers foisonnant se décline, non sans heurts, au gré des déplacements géographiques et des résonances politiques ou artistiques, de la Bosnie à la Palestine, du poète grec Constantin Cavafy au chanteur de flamenco espagnol Diego el Cigala, d’Oum Kelthoum à Edith Piaf, du prophète Joseph à la déesse mésopotamienne Ishtar.

 

Dans sa courte mais dense postface, Ararou, qui a signé l’année dernière une belle traduction de Marwan Makhoul, souligne que le style poétique d’Azazieh « cherche à se confondre avec le rythme palpitant, torrentueux et accidenté du corps, qui porte une vérité libérée des pièges rhétoriques ». Sa traduction, à la fois juste et dynamique, réussit précisément à prolonger cette quête de rythme et de vérité. On en vient à suivre le cheminement de la poétesse et à partager ses interrogations sur ce que peut la poésie, comme dans ce fragment d’un poème dédié à un activiste et écrivain palestinien assassiné par les forces d’occupation en 2017 : « Le jour où une balle a transpercé la tête de Bassel Al-Aʿraj comme par hasard je me posais plus que jamais la question fatidique du public de la poésie ». Si les échos des guerres successives et les débris des vies et des mémoires de tout un peuple hantent la poésie d’Azaizeh, son écriture esquisse, par la présence et les élans du corps, les contours de la condition palestinienne : « La survie est une longue corde épaisse tendue entre deux rives / sur laquelle nous poussons nos corps, sans jamais atteindre l’autre côté ».








Asmaa Azaizeh, Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre, traduit de l’arabe par Chakib Ararou. Editions du Commun, 88 pages, 17 euros





 

bottom of page