Isabelle Pandazopoulos : « De la tranquillité ? Moi je crois qu’ils ont surtout besoin d’avoir de quoi penser le monde qui les entoure ! » (Mordre l’orage)
- Cécile Vallée

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Fanny est documentaliste dans un collège à Argenteuil. Elle vit à Paris avec Guillaume, professeur dans le supérieur, et leur fille Bérénice qui passe son bac. Hadrien, l’aîné, a déjà quitté le foyer. Tout bascule quand elle reçoit des appels d’une notaire à propos de l’héritage de sa mère adoptive et qu’un incendie se déclare dans l’immeuble où sa fille passe la soirée chez une amie. C’est ce qui l’a fait mordre l’orage. Dans ce roman, Isabelle Pandazopoulos mêle le thème de la maternité à des problématiques sociétales, notamment celles de l’Education nationale, milieu qu’elle connaît bien, sans que cela nuise à l’efficacité de l’intrigue.
« Ses vieux réflexes revenaient comme une maladie chronique. Elle préférait mordre plutôt que s’effondrer, craignait d’être plainte, d’avoir l’air pauvresse – elle serrait les poings –, ce qu’elle n’était pas, n’avait jamais été, ne serait jamais. Jamais. Peau vive, tête haute. »
L’histoire de Fanny se dévoile autour de trois dates qui correspondent aux trois parties du roman : 2016, l’année de la bascule, 2018, celle de la séparation et de son installation à la Manille et 2023, l’année de la reconstruction. Les blancs de ce fil chronologique et le passé de Fanny se découvrent au fur et à mesure dans une savante construction romanesque que nous ne trahirons pas.
Le personnage de Fanny n’est ni une victime ni une héroïne. Si elle s’en sort, c’est pas à pas, avec des doutes, des difficultés. Elle s’est fait la promesse de « ne jamais jamais ressembler aux gamins démunis qu’elle avait croisés dans les foyers », sans pour autant chercher à se fondre dans la classe sociale des héritiers. En classe prépa littéraire au lycée Fénelon, elle ne se rapproche pas de ses camarades qu’elle observe « de loin comme une entomologiste » : « Fanny n’avait pas les codes. Ni les mots ni l’allure, mais elle s’en foutait. Elle avait l’habitude de la solitude et des regards surpris quand elle apparaissait quelque part ». La rencontre avec Guillaume ne change pas beaucoup la donne. Fanny s’insère tant bien que mal dans sa belle-famille mais devient documentaliste dans un collège d’Argenteuil, choix que son mari dénonce quand le couple vacille, comme lui rapporte sa fille : « C’est papa qui m’a fait comprendre que tu aurais pu choisir de travailler dans un collège normal, avec des gens normaux, comme nous, avec une vie joyeuse, alors que cette pauvreté, cette misère, on dirait presque que tu t'y complais ».
Guillaume n’a pas compris que Fanny incarne ceux et celles qui ne renoncent pas à donner accès à la lecture à tous. Ce n’est pas une complaisance à côtoyer la misère mais la certitude que la lecture peut encore se transmettre, notamment à ceux qui en sont le plus éloignés comme les élèves de l’établissement réputé difficile dans lequel elle anime le CDI, rend vivant un club de lecture et collabore avec ses collègues autant qu’elle le peut. Il n’y a pas de miracles mais de petites réussites. Elle doit également lutter contre une nouvelle problématique : la frilosité voire le puritanisme et la censure qui commencent à se manifester envers les livres. Le père d’une élève s’indigne ainsi de la lecture du Blé en herbe de Colette jugé trop sulfureux pour sa fille : « ils étaient horrifiés par l’intensité des sentiments, la violence, le désespoir des héros. Rien de positif, rien d’engageant, le tout d’une tristesse affolante. Est-ce qu’ils pensaient sincèrement que les adolescents d’aujourd’hui avaient besoin de ça pour affronter l’avenir ? » Ces arguments révèlent bien la méconnaissance de la littérature et de l’adolescence de ces nouveaux censeurs. La narratrice rappelle à juste titre que c’est la littérature conseillée à la jeunesse qui est attaquée en premier sous couvert de la protéger comme c’est le cas aux Etats-Unis où Le Journal d’Anne Frank, Maus ou 1984 ont été interdits aux jeunes lecteurs.
Fanny est à nouveau confrontée à cette censure quand elle s’occupe du bibliobus après son déménagement dans la Nièvre. La responsable de la médiathèque, très frileuse et consensuelle, lui reproche de proposer Crimes exemplaires de Max Aub qu’elle trouve « malsain, dangereux même ». Après une petite pique sur les romances dont elle qualifie la lecture d’« indigeste » mais qu’elle rend tout de même accessibles, Fanny lui rétorque qu’il y a de nombreux lecteurs qui « ont besoin que ça gratte, que ça dérange et surtout pas que ça les console ». Elle lance alors le club de lecture « Et si on lisait des livres interdits ? ». Elle dénonce plus largement l’hypocrisie sociale à propos de la lecture : il est convenu de se lamenter sur le fait que les jeunes lisent de moins en moins mais dans le même temps on ne cherche qu’à censurer et diminuer voire supprimer les subventions nécessaires comme c’est le cas pour le Bibliobus, symbole de cet accès à la lecture pour tous : « Les mêmes questions revenaient tous les jours et elles avaient le bruit des mitraillettes. Est-ce que Bibliobus mérite les dépenses qu'il occasionne ? Comment répondre à cette question débile ? Comment évaluer le souvenir que Héraclès avait laissé dans la tête de Nabil ? Combien ça valait ? Un plein d'essence ? Deux ? Puisque c'était l'enjeu depuis que la Russie avait envahi l'Ukraine faisant flamber le prix des matières premières ».
Fanny finit par acheter le bibliobus à la médiathèque pour en faire une librairie itinérante et organiser des veillées de lecture.
« Ils étaient son ossature, ils lui avaient tenu la main pour traverser la rue, l’avaient bercée quand elle n’arrivait pas à dormir, l’avaient chatouillée, grondée, entourée, accompagnée, et surtout n'avaient cessé de chuchoter à son oreille la même rengaine, Ne t'inquiète pas on est là. »
Fanny ne fait pas partie de ces adultes qui reprochent aux adolescents de ne pas lire et qui ouvrent eux-mêmes rarement un livre. Dès son enfance, elle est une lectrice au quotidien. De foyer d’accueil en foyer d’accueil, ce sont les quelques livres qu’elle possède qui lui servent de véritable famille :
« ses quatre comtesse de Ségur, le premier tome de Sissi, un Fantômette, trois volumes des Contes et légendes et surtout Mon bel oranger qu'elle connaissait presque par cœur, ces dix livres, c'était son trésor, et curieusement autour d'elle, tout le monde a accepté cette idée, peut-être que c'était pour ça qu'elle aimait tant les lire et les relire, pas seulement à cause de ce qu'elle y trouvait mais parce qu'ils lui donnaient une épaisseur qu'elle n'aurait jamais eu sans eux. »
Les livres l’accompagnent toute la journée. Elle ne peut pas s’endormir sans avoir lu, a toujours un livre dans son sac et, le jour de son divorce, alors qu’ils attendent, elle sort Terra Alta de Javier Cercas et recnnaît en avoir trois dans son sac « pour un aller-retour en train dans la même journée, c’est le minimum ! » Un jour, dans la médiathèque, elle joue à « Pif-Pioch » avant de se confronter à une réunion pénible. Le jeu consiste à prendre un livre les yeux fermés et à lire la page sur laquelle on tombe. Fanny précise qu’elle tente toutefois d’éviter les rayonnages bien-être et développement personnel. Ce jour-là, elle tombe sur un magnifique passage de Pessoa qu’elle prend en photo, « un diamant caché au fond de son sac » qui lui permet de supporter la réunion et qui lui apporte un éclairage sur ses préoccupations.
Quand elle s’installe dans la petite maison dont elle a hérité dans la Nièvre, elle déballe d’abord ses livres et en fait des piles puis Lionel vient l’aider à monter sa bibliothèque : « Elle commença à classer ses livres. Il fallait choisir celui qu’elle glisserait en premier sur l'étagère. Ce fut toute une histoire. Lequel aurait cet honneur-là ? Lequel pour supporter la charge symbolique de la première pierre à partir de laquelle elle allait bâtir la suite ? »
La jeune Fanny est une lectrice éclectique. A douze ans, elle veut acheter la Recherche sur une brocante. Le vendeur lui cède devant sa détermination tout en lui disant qu’elle n’y arriverait pas. Elle bute effectivement pendant quelques années à la page 52 mas finit par se plonger dans la prose de Proust. Pour autant, elle s’insurge contre l’élitisme. Elle dénonce celui de son enseignante d’hypokhâgne qui « lui avait déconseillé de citer Horace McCoy dans ses dissertations, ce n’est pas ce genre de littérature qu’on s’attend à lire dans vos devoirs, ce petit sourire entendu, On achève bien les chevaux, Guillaume était d’accord avec la prof, Guillaume était toujours d’accord avec les profs, il savait ce qu’il fallait lire, dans le ton, de bon ton, pas un mot plus haut que l’autre, pas un cheveu qui dépasse ». Elle défend également la littérature de jeunesse telle que la conçoit et la pratique l’autrice elle-même : sans édulcorants. Une littérature qui aborde les sujets douloureux pour accompagner les jeunes lecteurs. Elle cite des classiques de Marie-Aude Murail et Olivier Adam, Une bouteille dans la mer de Gaza de Valérie Zenatti, Tout contre Léo de Christophe Honoré.
Isabelle Pandazopoulos partage également sa propre bibliothèque à travers les épigraphes d’Annie Ernaux, de Melvin Burgess et d’Antoine Dole mais aussi les livres de la première étagère de Fanny : « les Quarto – V. Woolf, Proust, V. Hugo, Hannah Arendt, Sylvia Plath, Annie Ernaux – quelques Pléiades, et les œuvres complètes de Barthes ». Elle évoque Etats des lieux de Deborah Levy, « une autrice dont elle avait l'impression de prendre des nouvelles, comme d'une vieille amie, même âge, mêmes désillusions, obligée comme Fanny de tout réinventer [...] Fanny adorait sa fausse légèreté sous laquelle pulsait le chagrin, comme une main tendue ou un fil à nouer ».
Mordre l’orage est une ode à la lecture de toutes les littératures et prouve que le souffle romanesque ne s’oppose pas à une représentation sagace du réel. Si certaines problématiques sociétales, dont l’épisode des gilets jaunes, sont peut-être un peu rapidement abordées, ce qu’elle dit de l’Education nationale, notamment sur le ministre de cette période est très juste et très bien résumé : cette « saloperie de ministre […] démantelait méthodiquement tout ce qui marchait dans les écoles, toute possibilité de travailler ensemble. […] sa réforme du bac et du lycée était une véritable catastrophe, profonde, qui allait abîmer les jeunes, mais pas seulement ».
Comme dans son précédent roman, Les sept maisons d’Anna Freud, l’autrice propose un portrait de femme qui trouve sa voie dans ses failles.

Isabelle Pandazopoulos, Mordre l’orage, Actes Sud, aout 2026, 319 pages, 22,50 euros


