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La photographie en toutes lettres : l’exposition entre regard et mots

  • Photo du rédacteur: Sara Durantini
    Sara Durantini
  • il y a 42 minutes
  • 5 min de lecture

Claudine Doury, Artek, Le camp Kiparisini, Crimée ARTEK, 1994 Collection d’entreprise Neuflize OBC © Claudine Doury
Claudine Doury, Artek, Le camp Kiparisini, Crimée ARTEK, 1994 Collection d’entreprise Neuflize OBC © Claudine Doury


Cela faisait déjà de nombreuses années que j’avais lu, pour la première fois, un extrait de L’Usage de la photo d’Annie Ernaux et Marc Marie. Je me souviens de cette lecture comme d’un moment de faim insatiable. J’étais affamée des mots d’Ernaux, habitée par un besoin avide et irrépressible de me nourrir de cette écriture. Ce qui alimentait sans cesse ce besoin, c’étaient des mots inédits, un alphabet littéraire qui, pour moi, n’avait pas de précédent et qui, au fil des pages de L’Usage de la photo, se déployait avec une force dévastatrice, faisant voler en éclats tout autre écrit et s’imposant dans mon imaginaire. Dans ces quelques pages, cet extrait que j’avais imprimé, envoyé par une personne qui m’était chère, faisait le récit, en mots et en images, du regard porté par Annie Ernaux et Marc Marie sur le moment vécu. Or, ce que les photographies prises allaient restituer de ce même moment semblait entrer en contradiction avec ce récit. En immortalisant des objets, des vêtements abandonnés sur le sol, des chaussures, des draps et des sous-vêtements, des intérieurs de chambres d’hôtel, d’appartements et de maisons, Ernaux et Marie construisaient une stratification du regard dans laquelle l’œil qui avait vécu la scène était appelé à se confronter d’abord à la mémoire, puis, dans un second temps, au regard restitué par l’appareil photographique. Une entreprise, celle menée par Ernaux et Marie au cours de leur relation, qu’Ernaux elle-même rattachait à « la mise en images effrénée de l’existence qui, de plus en plus, caractérise l’époque. Photo, écriture, à chaque fois il s’est agi pour nous de conférer davantage de réalité à des moments de jouissance irreprésentables et fugitifs ».

Photographie et écriture. Cette association m’a toujours fascinée car, s’il est vrai que je viens du monde de l’écriture, il est tout aussi vrai que, dans ma vie, les photographies ont donné forme à ce que le temps semblait vouer à la dispersion, recomposant des chronologies, restituant des visages et des lieux. Les photographies ont ouvert, en un certain sens, certaines chambres de la mémoire que je croyais perdues, me replongeant dans des lieux qui, presque jamais, ne ressemblaient à ceux que j’avais laissés. Proust écrit que « le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant », et je ne crois pas que ce soit un hasard si, dans certains de mes travaux, ce sont les images, et le regret qu’elles portaient avec elles, qui m’ont guidée à travers une géographie de la mémoire où le temps ne suivait plus une succession ordonnée, mais avançait par retours, suggestions et brusques résurgences.

Le regard devient, dans cette perspective, central pour s’immerger dans l’histoire, qu’elle soit personnelle ou collective, pour l’interpréter, pouvoir intervenir en elle et, ainsi, la raconter, la mémoire jouant à cet égard, un rôle tout aussi fondamental. Comme l’écrivait John Berger, « voir vient avant les mots ».

La photographie en toutes lettres, l’exposition présentée à la MEP jusqu’au 13 septembre, s’inscrit dans cet interstice, entre le regard qui saisit et la parole appelée à interpréter ou à accompagner ce qui est observé. Une exposition collective qui réunit trente-six artistes et autour d’œuvres issues de la Collection d’entreprise Neuflize OBC et des collections de la Maison Européenne de la Photographie. Commissariée par Clothilde Morette et conçue à l’occasion des célébrations du bicentenaire de la photographie, La photographie en toutes lettres renonce à toute progression chronologique comme à toute prétention à un classement hiérarchique, pour construire une sorte d’abécédaire du regard. Chaque lettre engendre un mot, et chaque mot devient le point de rencontre de photographies issues de contextes et de territoires différents. Ce qui en émerge est un dialogue qui bouleverse tout principe de succession et d’appartenance, transformant chaque photographie en fragment d’un récit collectif. Dans le même temps, ce sont précisément les lettres de l’alphabet qui, par les associations qu’elles font naître, interviennent sur les images et réécrivent, chaque fois différemment, l’histoire que la photographie elle-même raconte.

A comme adolescence, B comme Bourgogne, C comme conte… peut-on lire sur le site de la MEP qui présente l’exposition. La contamination entre photographie et parole, elle-même issue d’une lettre de l’alphabet, y apparaît avec force et évidence. Dans un entretien récent, Sophie Calle, l’une des artistes présentes dans l’exposition collective, a expliqué qu’en associant mots et images, elle avait trouvé un moyen « pour que mes mots aident mes images et que mes images aident mes mots ». Cette réciprocité constitue l’un des nœuds de l’exposition, qui s’oriente vers un espace de contamination où chaque langage agit sur l’autre, en modifie la perception et, parfois, en remet en question l’apparente évidence. La photographie peut alors engendrer une (ré)écriture en agissant sur le sens du mot, sur ses évocations et ses suggestions, tout comme la parole peut restituer à la photographie des significations que le regard, à lui seul, n’avait pas su ou pu reconnaître.

En m’immergeant dans cet espace de contamination, un autre concept, formulé en son temps avec force par Susan Sontag, résonne clairement : celui de l’appropriation en relation avec la photographie. « Photographier, c’est en effet s’approprier ce que l’on photographie. C’est établir avec le monde une relation particulière qui donne un sentiment de connaissance et, par conséquent, de pouvoir ». À partir de la réflexion de Sontag, le parcours de l’exposition semble accomplir un second geste d’appropriation, cette fois sur les images elles-mêmes. Les photographies sont soustraites à leur contexte d’origine, rapprochées d’autres photographies et confiées à une lettre, puis à un mot, qui oriente à nouveau le regard porté sur elles et, avec lui, leur lecture. De nouvelles possibilités narratives se créent ainsi, se déployant depuis l’artiste jusqu’à tous ceux qui s’immergeront dans l’exposition, en passant par le regard de la commissaire. De cette manière, les spectateurs et les spectatrices pourront, à leur tour, modifier ce qu’ils observent en fonction de la lettre qui accompagne le contenu visuel.

Plus simplement, en lisant B comme Bourgogne, j’ai immédiatement pensé à Colette : avant même de découvrir quelle photographie était associée à cette lettre, mon esprit avait déjà commencé un voyage métaphysique et une tentative d’appropriation du contenu, en l’ancrant dans ma mémoire et dans mon expérience. Un mouvement d’appropriation qui atteint un niveau supplémentaire, en résonance avec notre époque historique et sociale : le besoin de photographier une situation avant même de l’avoir réellement vécue. Il ne s’agit donc plus, ou plus seulement, de ce qu’Annie Ernaux affirmait à propos de notre besoin contemporain et frénétique de mettre l’existence en images, mais de l’image elle-même qui en vient à anticiper l’expérience, jusqu’à conditionner notre manière de vivre le quotidien. La photographie n’intervient plus seulement après coup, pour conserver une trace de ce qui a eu lieu, elle tend à se superposer à ce que nous sommes en train de vivre et, d’une certaine manière, à le précéder.

La photographie en toutes lettres raconte aussi cela. Comment à travers un diaphragme, en ouvrant et en refermant différents niveaux d’appropriation et de contamination, dans un jeu de renvois entre photographie et écriture, entre regard et langage, une question demeure ouverte, à laquelle, du moins personnellement, je ne saurais répondre : l’exposition nous invite-t-elle réellement à ralentir, à interrompre cette voracité visuelle qui nous pousse à consommer une image à l’instant même où elle apparaît, ou se contente-t-elle, sans la juger, de photographier avec lucidité notre présent, la manière dont aujourd’hui nous regardons, nommons et consommons le monde à travers les images ?

 




Exposition : La Photographie en toutes lettres, MEP, Maison européenne de la photographie, jusqu’au 13 septembre 2026.

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