Gouzel Iakhina : Eisenstein, la révolution en montage (Eisen)
- Christophe Solioz

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La littérature au défi de la biographie de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein (1898-1948). Après Dominique Fernandez[i],Gouzel Iakhina relève le gant avec brio. Née à Kazan capitale de la république du Tatarstan (Russie), l’écrivaine vit depuis 2023 à Almaty (Kazakhstan)[ii]. Après ses études de l’anglais et de l’allemand, elle obtient un diplôme de l'École de cinéma de Moscou et se spécialise dans l’écriture de scénarios. Le fil rouge est patent, tant le cinéma est lui aussi une langue dont le montage est la grammaire à laquelle Eisenstein sut donner ses lettres de noblesses. Montage qu’adopte habillement la biographe dans ce roman fiction intégrant avec finesse lettres, journal intime, témoignages, coupures de presse et autres documents.
Cette subtile toile littéraire dit (presque) tout du père du montage en suivant le flux de ses principaux films : La Grève, Le Cuirassé Potemkine, Octobre, La Ligne générale, ¡Viva Mexico!, Le Pré Béjine, Alexandre Nevski, Ivan le Terrible, et Ivan le Terrible, partie II. Sur fond de révolution puis de guerre, une vie, un destin, un siècle défilent. L’écriture de Gouzel Iakhina est chirurgicale et va à l’essentiel. Les femmes ? « … pas une seule fois, pas à une seule personne, Eisen n’aurait pu dire sincèrement “je t’aime”. Il avait entendu ces mots un millier de fois de lèvres féminines, mais il était incapable de les répéter. Il aimait ses films. Il n’avait jamais aimé une femme. » Pour le reste, il y eu certes des relations pour le plaisir et pour la bonne cause… celle du cinéma.
Eisenstein. Intègre, intransigeant, entier. Sa passion, c’est le travail, le cinéma, l’art. Le tournage, le montage, et chaque fois l’obsession de réaliser un film primordial. Alors que Le Cuirassé Potemkine (1925) est en chantier, la biographe note : « Le secret ultime de l’art était déjà tout proche, à portée de main, à portée de sa pensée à moitié formulée. Et pour ce secret, il était prêt à tout sacrifier : Dieu et ses commandements, Maman et Papa, sa propre enfance, et toute sa vie, présente et future. Il était prêt à tout jeter au feu et à tout renier, pour continuer à vibrer chaque jour en inventant de nouvelles idées, pour s’approcher, soulever peu à peu le voile. »
Eisenstein, c’est aussi une sensibilité acérée pour l’Histoire. « Le temps coulait à travers lui – non pas le temps qui passe, mais le Temps historique – et coulait non sous la forme de sang, mais d’électricité, lui donnant des forces inouïes. Son travail était crucial : la Russie – tous ses cent quarante-sept millions d’habitants – attendait, avide de comprendre dans quel but elle avait fait, quelques années plus tôt, cette révolution, se prenant elle-même comme terrain d’expérimentation. Et Eisen tournait des films (ou des réponses ?) pour elle, cette immense Russie, qui s’étendait de tous les côtés de la capitale sur des milliers de kilomètres. Il ne recréait pas la Révolution, il créait une nouvelle religion et une nouvelle éthique, réécrivant Matthieu et consorts, corrigeant Aristote et Kant. Il ne travaillait pas pour le public dans la salle, mais pour tout le pays. Il ne s’exprimait pas, il exprimait le Temps. »
Sans avoir la prétention d’être le maître de l’Histoire, Eisenstein était animé par l’exigence de la transposer artistiquement. La biographie synthétise subtilement : « Que l’Histoire reste aux scientifiques, qui creusent au fond des siècles et enlèvent la poussière des squelettes, établissant des faits et découvrant des vérités cachées, avec le plus d’objectivité possible. Qu’elle appartienne à ceux qui l’ont vécue – les révolutionnaires parleront de la révolution, les soldats, de la guerre – avec toute la passion du témoignage. Qu’elle soit aux réprimés et aux victimes, qui accuseront leurs tortionnaires devant la plus haute Cour, et aux bourreaux, qui se justifieront et donneront leur version. Qu’elle aille aux mères dont les fils sont morts à la guerre, pour épancher leur douleur, et aux enfants qui ont honte de leurs pères, pour devenir meilleurs. Aux peuples, persécutés ou florissants, maîtres ou vassaux. Aux religions, reconnues ou interdites. Aux collègues réalisateurs, aux émigrants, aux aventuriers du bonheur. Et même aux peintres, si leur orgueil dépasse leur conscience. Elle peut appartenir à tous, tant qu’elle n’appartient pas qu’à un seul. Que chacun raconte ses histoires – son Histoire. Et alors, dans cette multitude de voix s’élevant à travers les siècles, les descendants pourront distinguer l’espoir. Le monopole de la mémoire, lui, est criminel, conclut Gouzel Iakhina, car il dépossède les autres. Et avant tout, ceux qui ne sont pas encore nés. »
On le devine, le rapport au pays se décline lui aussi de manière cinématographique. Ainsi, au retour d’un séjour au Mexique : « Eisen était rentré du Mexique, non dans l’URSS qu’il avait quittée, mais dans un nouveau pays, étonnamment familier, qui semblait constitué de ses premiers films. Ce sentiment lui était venu dès les premières heures moscovites, alors qu’il roulait sur la ceinture des Jardins, son sombrero sur le front, tentant de se protéger de la réalité sous les amples bords du chapeau. Et plus longtemps il allait vivre en Union soviétique, plus il se convaincrait que les lois de la nouvelle existence soviétique n’étaient autres que les règles et les dispositifs de l’art cinématographique qu’il avait un jour proposés, lui, Eisenstein. » Gouzel Iakhina suggère ici à demi-mot de comprendre l’Union soviétique par les pellicules d’Eisenstein plutôt que d’interpréter ses films – et la vie de son réalisateur - par l’histoire de son pays. À suivre.
Touche par touche, le portrait d’Eisenstein prend forme. D’abord, comme une évidence, une passion dévorante : « Chaque jour de tournage était comme une gorgée de drogue. L’électricité, dans ses veines, poussait son corps à une course incessante sur le plateau de tournage et autour, faute de quoi il aurait implosé ; elle changeait les répliques en cri, les cris en gémissement. Ses pensées coulaient en un flot rapide et dense, en cascade ; alors que les autres tentaient encore de comprendre son idée, il en avait déjà trouvé une autre, et même plusieurs – et devait tout réexpliquer. […] Au cinéma, il vivait dans une intensité nouvelle, jamais connue auparavant. » La biographie remarque finement : « Il n’y avait pas de frontière entre le créateur et sa création, ni entre ce qu’on avait coutume de nommer le masculin et le féminin. Eisen se fondait dans cette absence de frontière, comme la lumière du soleil disparaît dans les vagues, entièrement. »
Ensuite, les métamorphoses d’un génie. Tel un fil d’Ariane, les masques permettent de saisir la complexité d’une personnalité sensible à l’extrême : « Il faisait le clown, cachant son angoisse sous des blagues et des tours parfois à la limite de la grossièreté. Mais sous son masque de clown – il était bien placé pour le savoir ! –, c’étaient les yeux d’un enfant terriblement effrayé qui regardaient le monde. » Ce jeu des masques préfigure l’aspect faustien du réalisateur russe. Campant sur ce point de vue, un saisissant panorama s’offre à nous : « Bien sûr, Eisen était Faust ! On pouvait d’ailleurs s’étonner que cette histoire soit absente de sa liste de désirs professionnels. Tamerlan, la peste du Moyen Âge, l’infanticide Godounov : il était avide de filmer tout cela ; mais le sujet qui semblait le plus proche de lui, ce moule de son propre destin, n’était pas dans sa liste. Tout comme Faust, Eisen fouillait les cultures et les sciences, les époques et les géographies, pour en tirer la connaissance. Et tout comme Faust, il trahissait et vendait tout ce qu’il avait reçu contre cette connaissance. Pour La Grève, il avait trahi rien moins que la mission du cinéma : il avait choisi une cruauté indicible, inacceptable, ouvrant la boîte de Pandore. Pour Potemkine, il avait sacrifié l’amour maternel : personne n’avait encore tué les mères si diversement et si cruellement à l’écran ; et l’on ne pouvait montrer de telles scènes qu’en cessant d’aimer. Pour Le Pré Béjine, il avait donné l’amour paternel. Pour Octobre, il avait renoncé à toutes les femmes, les montrant comme des monstres, et pour Ivan le Terrible, il avait renié l’histoire de son pays, c’est-à-dire renié sa Patrie. »
La biographe sait cependant porter son regard au-delà de cette dimension faustienne. Comme par magie, la prose cède alors la place à la poésie pour nous guider dans les arcanes du réalisateur alors en séjour à Almaty (Kazakhstan) dans les contreforts du Tian Shan : « Le printemps soufflait sur son visage, tout près, embrassant presque ses lèvres, et il le respirait. La jeunesse effleurait son visage, tendrement, comme seuls savent le faire les souvenirs, et il la respirait. Il respirait ses espoirs jamais réalisés, comme si chaque fleur émettait, en plus de son odeur, un rêve de jeunesse. Des rêves d’inspiration pas entravée par des chaînes, de pensées tournées vers l’essentiel. De joies sur le chemin de la perfection, des secrets attendant l’explorateur. D’audace de l’esprit et des milliers d’eurêkas promis à l’humanité. De liberté de percer le temps et l’espace par la pensée, le corps, la création. Du bonheur d’approcher la grandeur sans craindre de l’amoindrir dans le tapage de la vie. De pureté des intentions du créateur et du spectateur, et de leur confiance dans le monde. De tendresse envers les temps futurs, de duo entre le passé et l’avenir, et de la main de l’art, partant d’hier pour se tendre vers demain, sans diriger, mais consolant, offrant… »
Si au cinéma l’image prime, Gouzel Iakhina sait trouver les mots pour présenter le plus grand réalisateur et théoricien du cinéma soviétique. Véritable tour de force, sa remarquable biographie suggère de nouvelles interprétations des films d’Eisenstein qui tous, d’une manière ou d’une d’autres, visent à l’universel comme le souligne la biographe à propos d’Ivan le Terrible : « Ivan apparaissait comme un ange déchu : son visage, si beau, si inspiré dans la scène d’ouverture montrant son couronnement, était tout aussi affreux et inanimé à la fin du film. Ce n’était pas un monstre sadique, mais une âme malheureuse, un martyr, dont le génie monarchique était à la mesure du pays qui lui avait été confié, une victime qui montait à l’autel du sacrifice pour voir son pays prospérer. Son élan, des cieux à l’enfer, en un quart de siècle de règne, de ses espoirs de jeunesse à sa vieillesse abominable, était le sujet du Film. Un élan qui se dirigeait toujours vers le haut, mais qui l’emmenait immanquablement dans les bas-fonds de l’esprit humain. Et dont le nom était : pouvoir absolu. » Dans ce portrait d’Ivan le Terrible (1530-1584), premier Tsar de Russie, il y beaucoup d’Eisenstein qui souhaitait filmer tant la beauté pure que les passions infernales à l’image de ce qui le tourmentait.
« Coupez ! » À nous maintenant de tourner notre propre film en faisant nôtre cette réflexion d’Eisenstein alors à Moscou sous les bombes nazies : « Si je survis, je devrai vivre autrement, plus intensément… »

Gouzel Iakhina, Eisen, traduit du russe par Maud Mabillard, Noir sur Blanc, Lausanne, 2026, 520 p., 27 euros
Événement prévu pour le 7 septembre 2026 : projection de Le Cuirassé Potemkine suivi d’une rencontre avec l’écrivaine Gouzel Iakhina à Paris, informations ici : https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/cine-rencontre-le-cuirasse-potemkine-suivi-dune-rencontre-avec-lecrivaine-gouzel-iakhina/
Notes
[i] Dominique Fernandez, Eisenstein, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Grasset, 2004.
[ii] Après ses débuts littéraires avec le roman à succès Zouleikha ouvre les yeux (Noir sur Blanc, 2017), Gouzel Iakhina publie d’abord Les Enfants de la Volga (Noir sur Blanc, 2021) puis Convoi vers Samarcande (Noir sur Blanc, 2023).


