Ivan Butel : âPour mon personnage, le bulletin de vote a remplacĂ© le fusil-mitrailleur. Mais peut-ĂȘtre que les idĂ©aux sont demeurĂ©s Ă lâidentiqueâ (De silence et dâor)
- Johan Faerber
- 5 févr. 2025
- 12 min de lecture

Un page turner qui ne se lĂąche pas : tels sont les mots qui sâimposent aprĂšs la lecture de ce singulier et inattendu premier roman, De silence et dâor dâIvan Butel qui vient de paraĂźtre chez Globe. Butel, rĂ©alisateur de films documentaires, se lance ici dans une enquĂȘte autour de Cha, nageur espagnol distinguĂ© aux Jeux Paralympiques de Sydney en 2000 et dont la presse dâalors rĂ©vĂšle quâil fut un activiste dâextrĂȘme gauche, condamnĂ© Ă une lourde peine de prison. Ce destin hors norme fournit lâoccasion dâun rĂ©cit qui vient sonder les annĂ©es de Transition en Espagne aprĂšs la mort de Franco, la lutte armĂ©e impossible et les idĂ©aux dĂ©mocratiques qui sây affrontent. Un rĂ©cit remarquable dont Collateral, en cette rentrĂ©e dâhiver, ne pouvait manquer dâinterroger lâauteur le temps dâun entretien.Â
Ma premiĂšre question voudrait porter sur la genĂšse de votre impressionnant premier roman, De silence et dâor qui vient de paraĂźtre chez Globe et qui se lit tel un page turner. Quâest-ce qui vous a poussĂ© Ă Ă©crire sur Cha, ce nageur espagnol distinguĂ© notamment aux Jeux paralympiques de Sydney de 2000 puis dâAthĂšnes en 2004 dont vous avez dĂ©couvert le singulier destin Ă travers un article Ă son sujet en Une dâEl Pais, âle plus grand quotidien dâEspagne : âDe la prison au podiumââ, qui rĂ©vĂšle quâavant dâĂȘtre un champion âil est un ancien activiste dâextrĂȘme gauche, condamnĂ© Ă une longue peine de prisonâ ? Quâest-ce qui vous a conduit Ă en produire un roman et non pas un documentaire, vous qui ĂȘtes scĂ©nariste et rĂ©alisateur documentaire notamment ? Pourquoi avoir prĂ©fĂ©rĂ© Ă©crire plutĂŽt que produire un documentaire sur le parcours de Cha caractĂ©risĂ© par âLa prison. Le passĂ©. La lutteâ alors quâil vous apprend notamment quâune fiction va ĂȘtre tournĂ©e sur lui ? Â
En rĂ©alitĂ©, contrairement Ă ce qui est dit dans le livre, ce nâest pas exactement dans « El Pais » que jâai dĂ©couvert cette histoire. Car Ă lâĂ©poque, je ne parlais pas un mot dâespagnol et je ne lisais donc pas ce journal. Câest seulement aprĂšs lâavoir rencontré que je commencerais Ă apprendre cette langue. Je lâai dâailleurs apprise spĂ©cifiquement pour Cha. Pour pouvoir communiquer avec lui. Câest mĂȘme assez Ă©trange dâapprendre une langue pour parler Ă une et une seule personne.Â
Jâai dĂ©couvert son histoire par un entrefilet dans le quotidien « LâEquipe ». Et ce nâest pas anodin que les choses soient nĂ©es ainsi : par le sport. Car il y a, dans son histoire, cette question qui demeure : doit-on la raconter en regardant le sportif ou bien en regardant lâancien activiste ? Jâai dĂ©couvert cette histoire quand il est revenu des Jeux de Sydney, fin 2000. Et câĂ©tait pile le moment oĂč je commençais Ă faire des films documentaires, oĂč jâavais enfin trouvĂ© ma maniĂšre de regarder le monde. Cette histoire est tombĂ©e Ă pic, en quelque sorte. Elle correspondait Ă mes aspirations du moment : partir quelque part, passer du temps sur place, trouver une histoire, essayer de la comprendreâŠÂ
Au dĂ©but, câĂ©tait plutĂŽt un projet de film documentaire. Aujourdâhui, ce rĂ©cit en garde quelques traces. Il y a ainsi la description dâune archive trĂšs Ă©mouvante tournĂ©e par les activistes en prison. A dâautres moments, certains chapitres sont la description dâimages que jâai tournĂ©es sur place. Ce rĂ©cit est donc, dâune certaine façon, en partie construit sur lâabsence dâun film, sur un film-fantĂŽme dont il reste des allusionsâŠ
Pourquoi un rĂ©cit plutĂŽt quâun film ? Peut-ĂȘtre car beaucoup de choses tournent ici autour du silence de Cha. Et que cela se prĂȘte mieux Ă un texte. Car la camĂ©ra peut ĂȘtre violente, intrusive. Et que le silence face Ă une camĂ©ra nâest pas le mĂȘme que celui esquissĂ© par les mots dâun texteâŠÂ
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Pour en venir au coeur de De silence et dâor, le personnage de Cha fournit une matiĂšre romanesque inouĂŻe puisque lâhomme originaire de Vigo connaĂźt une vie dĂ©doublĂ©e, caractĂ©risĂ©e par deux fils narratifs que vous tirez tout au long de votre passionnant rĂ©cit : un premier fil raconte comment, dans les annĂ©es 1970 puis 1980, âCha a Ă©tĂ© plongĂ© au coeur de la lutte armĂ©e. Puis il en est sorti. Quâa-t-il vu et fait ? En quoi a-t-il cru ? A quoi a-t-il renoncĂ© ensuite ?â, dites-vous, soulignant combien son passĂ© est obscur. Sâajoute un second fil narratif, celui du lumineux champion paralympique de natation qui, tous les jours Ă la piscine, sous les yeux de son entraĂźneur, enchaĂźne les longueurs de crawl. Si votre rĂ©cit distingue tout dâabord ces deux fils, peu Ă peu ils finissent par tresser la mĂȘme existence : la lutte armĂ©e a Ă©tĂ© remplacĂ© par la dĂ©fense des droits des handicapĂ©s : âUn combat en a chassĂ© un autre.â Â
Ma question sera double : est-ce que finalement le coeur de votre rĂ©cit câest de montrer que de la lutte armĂ©e aux Jeux Cha ne rĂ©pond que de son affirmation : âJe crois, reprend Cha, que câest possible dâĂȘtre ensemble, de trouver des liensâ ? Enfin, pourquoi Ă©crivez-vous que le mot de TraversĂ©e paraĂźt rĂ©sumer le parcours de Cha ?Â
Oui, chez lui, une façon de voir la politique en a remplacĂ© une autre. Aujourdâhui, il sâinscrit dans le jeu dĂ©mocratique (lâexemple le plus frappant en est sa participation Ă une campagne Ă©lectoraleâŠ). Le bulletin de vote a remplacĂ© le fusil-mitrailleur. Mais peut-ĂȘtre que les idĂ©aux sont demeurĂ©s Ă lâidentique : une croyance indĂ©fectible en lâĂȘtre humain, une soif de justice. Et je mesure tout Ă fait ce que cette assertion peut avoir de provocatrice quand on parle de quelquâun qui a usĂ© des armes. Il nâempĂȘche quâil y a une forme de bontĂ© chez lui.Â
Quant Ă ce quâil dit sur lâimportance de « crĂ©er des liens », câest effectivement une des raisons dâĂȘtre du texte. La rĂ©conciliation, lâapaisement.
A un moment, dans le rĂ©cit, Cha effectue au sens propre une « traversĂ©e ». Il nage pendant une journĂ©e entiĂšre, en partant dâĂźles qui se trouvent au large de Vigo, pour regagner la rive.Â
Et, selon moi, ce moment illustre son parcours de vie. Il a traversĂ© des contrĂ©es lointaines, il est parti pour la clandestinitĂ©, il est revenu comme un « paria », en passant « par la case prison » (pour dire les choses rapidement et de façon caricaturale). Puis son statut social a encore Ă©voluĂ© et il est aujourdâhui presque un exemple de rĂ©insertion. Il montre que lâon peut changer dans la vie. Il a donc effectuĂ© un long voyageâŠUn voyage (la lutte armĂ©e) dont souvent, on ne revient pasâŠÂ Mais lui est revenu. Et, dans un ultime mouvement, il choisit⊠de ne pas raconter. Tout ceci mâa attirĂ©.
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Ce qui distingue De silence et dâor, câest combien dans votre rĂ©cit vous adressez explicitement les questions, de maniĂšre ouverte, qui ont pu vous conduire Ă vous intĂ©resser Ă la figure de Cha. DâemblĂ©e vous affirmez ainsi que âSon destin est profondĂ©ment liĂ© Ă lâhistoire de son pays, il cristallise la question de la violence politique.â Dans cette âlutte armĂ©e artisanale, presque familialeâ que vous Ă©voquez encore, se pose la question de la dĂ©fense dâun idĂ©al et dâun combat qui est attirant mais faut-il pour autant tout lui sacrifier ? En quoi Cha vous apparaissait-il comme une figure clef capable de poser la question de lâusage de la violence en politique contre la violence dâEtat incarnĂ©e par Franco puis par la Transition ? Est-ce pour dĂ©noncer le rĂ©gime de violence, qui perdure aprĂšs Franco, faut-il soi-mĂȘme user de la violence ?Â
La question de la lĂ©gitimitĂ© de lâusage des armes Ă lâĂ©poque est compliquĂ©e. Je peux juste dire que les temps ont changĂ© et quâil est pour nous, pour moi en tout cas, trĂšs difficile de se projeter en arriĂšre, dans ce que furent les annĂ©es 70-80. Ceux qui ont vĂ©cu un moment comme celui-lĂ disent souvent : « vous ne pouvez pas comprendre, vous nây Ă©tiez pas, vous ne lâavez pas vĂ©cu ». Câest un lieu commun, câest un peu dĂ©cevant pour nous qui arrivons aprĂšs et avons envie de les entendre raconter⊠mais je crois quâils ont en partie raison. Nous sommes dans lâincapacitĂ© de mesurer ce quâils ont traversĂ©.
A lâĂ©poque de la dictature, quand il y avait des tortures, des condamnations Ă mort et des exĂ©cutions, la question des moyens pour lutter se posait dâune certaine façon, qui Ă©tait propre Ă lâĂ©poque. Ensuite, lĂ oĂč lâhistoire de Cha devient compliquĂ©e, et donc intĂ©ressante, câest que lui et son groupe prennent les armes Ă la fin de la dictature, quand la dĂ©mocratie sâinstalle. Câest cet « anachronisme » qui pose problĂšme. On aurait envie de leur dire : « pourquoi ne vous ĂȘtes-vous pas rĂ©jouis ? Franco Ă©tait mort, vous alliez enfin ĂȘtre libres ! ». Mais, dans un geste insensĂ©, eux ont Ă ce moment prĂ©cis dĂ©cidĂ© de prendre les armes ! (En rĂ©alitĂ©, on sait que le dictateur Ă©tait mort mais que tout nâĂ©tait pas gagnĂ© pour autant, que la situation demeurait tendue et trĂšs violente, de tous cĂŽtĂ©s). Bref, le rĂ©cit sâinscrit dans ce dĂ©cor. Câest cette situation de dĂ©part (le dictateur est mort / ils prennent les armes) qui le rend tragique.Â
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Dans le prolongement de lâusage de la violence, ce qui frappe, câest combien dans De silence et dâor les questions politiques finissent par sâarticuler aux problĂšmes moraux. Ainsi dâemblĂ©e Cha est-il saisi par la question de la demande de pardon qui revient sâagissant de son passĂ© dâactiviste. Une double question sâouvre dĂšs lors : pourquoi Ă©crivez-vous que âPar-delĂ le bien et le mal, voilĂ ce que jâai reconnu dans la trajectoire de Chaâ ? A cette question vient sâajouter celle donc du pardon qui ne peut prendre son plein quâĂ la condition de savoir si le passĂ© est encore âbrĂ»lantâ comme vous le dites encore ?Â
La mention de Par-delĂ le bien et le mal est prĂ©cieuse pour moi. Elle fait le lien entre le film que je rĂ©alisais Ă lâĂ©poque (un film sur les traces du philosophe Nietzsche devenu fou Ă Turin) et lâhistoire de Cha. Je ne suis pas sĂ»r de bien comprendre ce titre du livre de Nietzsche mais disons que cela mâintĂ©resse. Que signifie se tenir par-delĂ le bien et le mal ? Je vais tenter une hypothĂšse. (Et en disant ceci, je lâinvente au moment mĂȘme oĂč je vous rĂ©ponds, je ne suis pas sĂ»r de moi)⊠Disons que lâhistoire de Cha serait lâhistoire dâun mouvement, dâune oscillation entre bien et mal. Cha est en mouvement. Il est Ă la recherche dâune forme dâĂ©quilibre. Il se demande (ou bien : je me demande) comment se tenir face Ă la question du pouvoir, de la dĂ©mocratie, de lâengagement, de la violence.Â
Et je me dis aujourdâhui que, dâune certaine façon, il a fini par trouver une juste distance face Ă ses actes, dans la façon dâen rendre compte, de concilier son passĂ© et son prĂ©sent. Cette juste distance sâincarne ici dans le repentir. Au sens pictural du terme. Le passĂ© de Cha se voit par transparence. Ce passĂ© est tellement « impressionnant » quâil affleure. Câest une des scĂšnes clefs du rĂ©cit selon moi : quand le narrateur comprend que Cha vit avec les morts, que la boĂźte oĂč il conserve ses photos-souvenirs, est comme une urne funĂ©raire.
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Ce qui apparaĂźt Ă©galement remarquable dans De silence et dâor est la maniĂšre dont vous-mĂȘme vous vous situez dans le recueil de lâhistoire de Cha, la maniĂšre dont vous le cotĂŽyer et la façon dont vous devenez proches lâun de lâautre. Comment enquĂȘter sur Cha ? Telle est la question qui revient : Ă quelle distance se placer pour bien observer, vous qui indiquez vous tenir âen retraitâ ? Comment sonder le passĂ© de Cha sans ĂȘtre intrusif ou trop intime ? Vous dites notamment Ă propos du cinĂ©ma ethnographique : âIl sâagissait dâapprendre Ă sâinsĂ©rer dans un groupe avec du matĂ©riel de prise de vue, et non pas, contrairement Ă ce que lâon pouvait penser, de sâeffacer, dâĂȘtre le plus silencieux possible pour se fondre dans le dĂ©cor.â Vous concluez par une question qui paraĂźt synthĂ©tiser le rapport constant que vous avez eu avec Cha : âQue devait apporter en contrepartie pour se faire accepter ?â Est-ce que lâensemble de ces interrogations ont prĂ©sidĂ© au rapport que vous aviez avec Cha ?Â
Oui, exactement. Cette allusion Ă des cours de cinĂ©ma ethno que jâavais suivis au tout dĂ©but, au moment de commencer Ă faire des films, me touche. Câest le fil conducteur de ma relation avec Cha. Quâest-ce que signifie « prendre lâimage de quelquâun » ? Quelle lĂ©gitimitĂ© ai-je Ă raconter la vie de Cha, qui est une personne vivante, belle et bien vivante ? Quels comptes dois-je lui rendre ? Que puis-je lui offrir qui soit Ă la hauteur de ce quâil mâa accordé ?Â
Jâai eu le sentiment dâĂȘtre le dĂ©positaire de son histoire, le sentiment quâil me confiait un trĂ©sor⊠Mais que devais-je en faire ? Jâai longtemps cru que ce quâil me confiait Ă©tait du registre du secret, et que je nâĂ©tais pas « autorisé » Ă le transmettre. Jâai compris aujourdâhui quâil mâavait confiĂ© ceci pour que je le partage, au contraire. Il a fait de moi le passeur de son histoire.Â
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Une question majeure qui traverse De silence et dâor est la maniĂšre dont un rĂ©cit peut faire oeuvre de mĂ©moire. Lorsque vous retracez le parcours de Cha, vous vous attachez Ă©galement Ă explorer pour mieux le saisir ce moment mal connu de la âTransitionâ entre le pouvoir franquiste et la dĂ©mocratie, un moment violent, de vives tensions et de continuitĂ© rĂ©pressive. S'agissait-il en Ă©crivant ce livre de rĂ©pondre pour vous aux questions suivantes que vous posez : âQue se passera-t-il quand ils ne seront plus lĂ ? Qui racontera cette histoire ? Qui dĂ©crira les sons et les couleurs de ces annĂ©es-lĂ ? Qui entretiendra la mĂ©moire des Ă©vĂ©nements ?âÂ
Oui. Je dois avouer que jâai mis longtemps Ă accepter que le contexte dans lequel se dĂ©roule ce rĂ©cit soit si prĂ©sent. Jâavais du mal à « installer » le dĂ©cor (ces annĂ©es de Transition). Jâallais trop vite. Je me prĂ©cipitais sur lâhistoire de Cha, avec toutes ses Ă©tapes spectaculaires. Tout ceci un peu au dĂ©triment du contexte. Je dois ici remercier mon Ă©ditrice Valentine Gay qui nâa eu de cesse de me dire : « Prends ton temps. Raconte cette histoire comme Ă quelquâun qui ne connaĂźtrait rien de ces annĂ©es-lĂ en Espagne. Fais comme si tu la racontais Ă un enfant. Trouve les mots pour Ă©voquer la souffrance sous la dictature, la difficultĂ© pour les gens Ă parler des disparus de la Guerre CivileâŠÂ » Je suis persuadĂ© quâelle avait raison.
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Un des aspects les plus Ă©mouvants de De silence et dâor est la maniĂšre dont votre roman rend hommage Ă la figure de votre pĂšre, Michel Butel. PrĂ©sent dĂšs lâĂ©pigraphe, son souvenir accompagne le rĂ©cit du destin de Cha comme vous lâavancez : âLâhistoire de Cha raconte, Ă sa façon, la dĂ©faite du terrorisme dâextrĂȘme gauche et de la violence rĂ©volutionnaire. Dont mon pĂšre et sa gĂ©nĂ©ration ont Ă©tĂ© les acteurs ou les tĂ©moins.â En quoi, comme vous le dites encore, il sâagit Ă la fois, Ă travers Cha, de rendre hommage Ă votre pĂšre mais aussi de sauver de lâoubli ces annĂ©es de militantisme, celui du âmonde de vos parentsâ ?Â
On entre ici en terrain sensible. Mon pĂšre ne connaissait rien Ă lâEspagne, je ne sais mĂȘme pas sâil y a mis les pieds un jour, il nâa jamais rencontrĂ© Cha, leurs histoires et parcours de vie nâont rien Ă voir, ils ne sont pas de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration et je lui ai trĂšs peu parlĂ© de ce travail. Mon pĂšre me laissait faire et câĂ©tait dĂ©jĂ Ă©norme. Mais il est vrai quâil est prĂ©sent, comme en creux, dans ce rĂ©cit. Notamment sous la forme dâune jolie phrase en exergue (une phrase quâil a un jour prononcĂ© Ă lâoral et qui a Ă©tĂ© retranscrite dans un livre dâentretien â et non pas une phrase Ă©crite. Je ne sais pas pourquoi je prĂ©cise cela mais voilà ⊠Peut-ĂȘtre que ce qui est prĂ©sent, câest sa voix.)Â
Et je fais donc aussi allusion Ă lui Ă lâoccasion dâun paragraphe sur lâĂ©poque, sur ces annĂ©es de violence politique. Tout le monde le dit : en France, il nây a pas eu « dâannĂ©es de plomb » (comparativement aux autres pays dâEurope occidentale). Je crois que mon pĂšre et ses amis, de la gĂ©nĂ©ration 68, ont protĂ©gĂ© leurs enfants et que câest pour cela quâils ne sont pas allĂ©s plus loin. Nous avons Ă©tĂ©, nous enfants de 68, protĂ©gĂ©s, Ă©pargnĂ©s. Mais, cela aussi, je lâinvente en vous le disantâŠ
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Ma derniĂšre question voudrait porter sur les influences qui ont Ă©tĂ© les vĂŽtres dans lâĂ©criture de votre premier roman. Quels sont les autrices ou les auteurs qui ont pu accompagner la rĂ©daction de De silence et dâor ? Est-ce que des travaux dâhistoriennes ou dâhistoriens ont pu guider votre goĂ»t du rĂ©cit ? Â
Jâai davantage lu la presse que des livres pour me documenter. Les quotidiens espagnols continuent encore aujourdâhui de traiter la question de la mĂ©moire historique. Jâai notamment dĂ©couvert le journal « Publico » qui a une rubrique Ă part entiĂšre intitulĂ©e « MĂ©moire publique » et qui revient inlassablement sur les diffĂ©rents aspects de la question, de la Guerre Civile au franquisme, les fosses communes, les tortures, lâimpunitĂ©âŠ
A part cela, jâai fait en sorte que ce rĂ©cit ressemble Ă ceux que jâaime lire ! Jâai lâimpression de relire un peu toujours les mĂȘmes livres. Je recherche sans me lasser ce genre de texte : ce qui touche Ă lâengagement radical, souvent sous la forme de lâenquĂȘte. Ce sont davantage des romans que de la non-fiction, Je pense rĂ©cemment au livre Le dimanche du souvenir (Darragh McKeon, Belfond, 2023) avec ce moment trĂšs Ă©tonnant oĂč le rĂ©cit du narrateur bascule pour inventer la vie dâun activiste de lâIRA. Je me souviens aussi de Mes RĂ©volutions (Ari Kunzru, Plon, 2008), sur le thĂšme qui me fascine de lâinfiltrĂ©. Ou encore les livres de Atxaga, qui Ă©crit en langue basque, avec la prĂ©sence de la question de lâETA. Jâai enfin rĂ©cemment Ă©normĂ©ment aimĂ© CitĂ© engloutie (Marta Barone, Grasset, 2021) dans lequel la narratrice enquĂȘte sur le passĂ© de son pĂšre en Italie. Et aussi le magnifique Impossible Adieux de la Prix Nobel (Han Kang, Grasset, 2021) , avec ce personnage de la documentariste, ce qui mâa touchĂ© car ce nâest pas si frĂ©quent en littĂ©rature.Â

Ivan Butel, De Silence et d'or, éditions Globe, janvier 2025, 256 pages, 22 euros
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