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  • Photo du rédacteurArielle Castellan

L’identité dans la B.D. : De l’identité du héros au héros sans identité…





Il n’y a rien de plus intime et de plus mystérieux que l’identité. Le pouvoir de dire « Je » est considéré par l’individu comme l’affirmation de son essence. Pouvoir dire « Je » c’est tout à la fois affirmer sa conscience et marquer son individualité. Mais sur quoi fonder cette identité ? Comment être assuré d’être bien le même ou la même à travers le temps ? Cette identité est-elle à comprendre sur le mode strict, à l’instar du principe d’identité Leibnizien (A=A) ou bien est-elle une identité substantielle, la permanence de l’être à travers le temps ?

 La bande dessinée propose, à travers les thèmes de l’identification ou de la quête de l’identité, une réflexion sur ce qui constitue l’être même de l’individu. Comme tout domaine artistique marqué par l’histoire, et l’histoire des idées, nous pouvons remarquer une évolution de la conception de l’identité du héros. Mais, en dehors des références internes au neuvième art, la bande dessinée peut nous permettre d’élucider les enjeux et les problèmes liés à cette notion. Ce problème peut se dédoubler : l’identité se formule à la fois sous forme d’équation et sous la forme d’une question. Penser l’identité sous la forme d’une équation stricte comme le suggère le principe logique se heurte, dès lors que l’individu, et non une formule logique, est en jeu au problème suivant : comment envisager que l’être demeure absolument identique à lui-même ? Cette identité devrait être comprise en termes de ressemblance ou d’égalité mais l’égalité à soi-même est-elle possible ? Graphiquement, elle l’est dans la bande dessinée, mais pourquoi ? Comment s’extériorise l’identité chez le héros de bande dessinée ?

 


L’identité du héros : une identité d’équation

 

La bande dessinée a pris son essor surtout dans la période d’après guerre, c’est-à-dire pendant les années 45-50.  On peut s’étonner de l’émergence d’un nouvel art dans une période où la conscience collective était pour le moins meurtrie, mais à y regarder de plus près, rien de plus naturel que cette émergence. Mi-graphique, mi-littéraire, le « comic strip » propose une alternative à l’art ou la philosophie tourmentés qui ont marqué cette période. Sans être un remède, la bande dessinée propose une nouvelle forme d’expression plus légère et ludique, ce qui lui permet de traiter de façon voilée des sujets graves sans raviver les plaies. Mais comme toute forme d’expression la bande dessinée est très marquée, même à son insu, par les problèmes contemporains et en l’occurrence, par la difficulté à définir l’identité. Replongeons-nous dans la conscience de l’après guerre. Les horreurs commises ont largement ébranlé l’édifice humaniste sur lequel reposait la fierté européenne et mondiale. Comment penser l’homme dorénavant alors qu’il est capable de l’ignominie la plus révoltante ? Comment accepter la position de Rousseau selon laquelle l’homme est naturellement bon ? L’idée même d’une nature humaine devient inacceptable puisqu’elle suppose que l’on puisse affirmer d’un individu qu’il incarne le mal absolu. Si l’homme possède une nature, un substrat immuable qui permette de le définir à vie, il faut admettre que l’homme n’est pas naturellement bon mais condamné à être sans se choisir. Une telle position est moralement insoutenable puisqu’elle ôte toute possibilité d’évaluer les actes inhumains commis dans les camps de concentration et ôte surtout toute possibilité de rédemption du genre humain. S’il est de la nature humaine d’être négatrice de l’homme, de telles atrocités se reproduiront encore et encore.

 

Nous trouvons le reflet de cette interrogation dans l’existentialisme de Sartre. Il s’agit pour lui de penser l’homme hors d’une nature humaine, de redéfinir l’identité en acceptant la perte totale de l’idée d’une nature humaine. L’existentialisme est un humanisme constate ainsi :

« Ce que les gens veulent, c’est qu’on naisse lâche ou héros. […] si vous naissez lâches, vous serez parfaitement tran­quilles, vous n’y pouvez rien, vous serez lâches toute votre vie, quoique vous fassiez ; si vous naissez héros, vous serez aussi parfaitement tranquilles, vous serez héros toute votre vie, vous boirez comme un héros, vous mangerez comme un héros. Ce que dit l’existentialiste, c’est que le lâche se fait lâche, que le héros se fait héros ; il y a toujours une possibilité pour le lâche de ne plus être lâche, et pour le héros de cesser d’être un héros. Ce qui compte, c’est l’engagement total, et ce n’est pas un cas particulier, une action particulière, qui vous engagent totalement. »

Sartre construit donc une philosophie qui, pour être athée, peut néanmoins être appelée une philosophie de la rédemption : l’homme n’est pas intrinsèquement lâche, héros, mauvais ou bon. Il se choisit à chaque moment et chaque action commise nous engage et engage avec nous l’humanité tout entière. Hitler a engagé l’humanité mais l’humanisme renaissant sur les cendres des souvenirs de la résistance l’a engagée aussi. L’homme forge la nature de l’homme et se définit par cette constante auto-élaboration de lui-même. Le problème que pose néanmoins une telle négation de l’idée de nature humaine est celui de l’identité du sujet. Celui-ci ne peut en effet plus être défini par la permanence d’un substrat puisque ce substrat est nié : non pas donné, mais élaboré au fil des choix de l’être. Or la bande dessinée exprime cette absence définitionnelle par la manière dont elle marque l’identité du héros. Celui-ci en effet est totalement neutre : il ne possède aucune personnalité réelle, aucune intériorité mais se trouve réduit au statut de moteur de l’action. Cette analyse a été conduite à propos de Tintin tant par Michel Serres que par Jean-Luc Marion, mais peut-être étendue à tous les héros de cette époque : Astérix, Spirou, Buck Danny, Ric Hochet sont d’une fadeur pour le moins remarquable. Ils ont d’ailleurs tous leur pendant « comique » pour leur donner un peu de relief : Obélix, Fantasio, Sonny Tuckson ou le commissaire Bourdon. Ces personnages râleurs et drôles compensent l’absence totale de personnalité réelle du héros qui ne fait qu’agir et permettre l’action. Ainsi son identité est-elle réduite [AC1] à sa plus simple expression : c’est une identité purement extérieure. A quoi reconnaît-on le héros ? A son costume. La culotte de golf de tintin, l’uniforme de Buck Danny, la tenue de groom de Spirou ou encore la veste mouchetée de Ric Hochet.

 

Franquin illustre parfaitement cet état de fait dans la case humoristique suivante :



Il faut remarquer, outre l’évident clin d’œil à Hergé, la manière dont Franquin présente les conséquences d’un tel changement de costume. Spirou n’ouvre pas simplement les bras pour permettre à Fantasio de mieux mesurer en quoi son nouveau costume l’altère mais aussi en un geste pour le moins découragé. Tout se passe comme si Spirou savait d’emblée qu’il ne lui était pas possible de changer de costume. Le regard perplexe de Fantasio laisse d’ailleurs peu de place à l’équivoque : un tel changement n’est pas simplement une modification de costume mais aussi de personnalité. Spirou vêtu comme Tintin devient Tintin.

 

Cela est d’autant plus visible dans les « comics » américains ou les mangas. Les super héros américains sont tous tributaires de leur costume : Superman ne devient tel qu’une fois son costume enfilé. Il est sinon Clark Kent, insignifiant reporter du Daily Planet. Le jeu de la double identité est à la fois le ressort de l’action et l’expression de cette extériorité de l’identité qui culmine avec le manga des « chevaliers du zodiaque » : leur armure donne toute leur force aux chevaliers qui sont, en civil, des personnages pour le moins falots.  Tout se passe donc comme si l’identité du héros n’émanait pas de lui mais de son apparence. En d’autres termes, du regard que l’on pose sur lui. Il n’est qu’action, une action évaluée et valorisée par ses répercussions sociales. L’identité alors est pensée comme une équation : tel costume = tel personnage. Et ce personnage identifié par son apparence ne prend sa valeur qu’au sein de la société dans laquelle il est plongé. Bruce Wayne, alias Batman, devient tel parce que Gotham City est une ville corrompue.

 

Cette ambiguïté de l’identité correspond d’ailleurs aussi à un autre essor : celui des sciences humaines et plus particulièrement de la sociologie. Avec les analyses de Durkheim ou de Weber le problème de l’identité tend à être déplacé du sujet à la société qui le « forme ». L’impuissance de la philosophie à dégager une solution laisse la place à un nouveau questionnement. Si l’identité ne peut être pensée par l’intériorité de l’être, ne faut-il pas alors l’envisager du point de vue de l’extériorité ? L’identité de l’individu est forgée par des déterminations extérieures et sociales que l’on peut identifier et quantifier. Le héros n’est que costume, mais être, c’est aussi se laisser modeler par un milieu, en adopter les valeurs, les coutumes… La bande dessinée ne fait que refléter un problème, dénoncer une absence de définition claire. Si l’identité n’est plus, il faut alors la construire comme une pure détermination extérieure. Mais une telle détermination est-elle suffisante ? N’y a-t-il pas, en chacun d’entre nous, un noyau intime, une présence à soi qui résiste à la somme des déterminations extérieures ?



Le héros sans identité

 

Une telle absence de définition ne peut cependant être acceptée sans être en même temps dénoncée. Une identité purement extérieure n’est pas une identité à proprement parler mais bien plutôt un moyen de compenser l’absence d’identité. Nous l’avons vu, tous les personnages de bande dessinée cités précédemment sont « transparents ». Ils n’ont aucun caractère, aucun signe distinctif hormis leur costume. Or on ne peut penser l’identité comme un simple costume que l’on enfile. Cette difficulté a d’ailleurs été bien vue par les auteurs de « comics » qui font des crises identitaires de leurs héros un des axes de leurs aventures depuis une bonne dizaine d’année. Ainsi Clark Kent a-t-il remis en cause son costume et Spiderman a-t-il voulu cesser d’être un justicier déguisé et caché de tous. L’irruption d’un questionnement sur la gestion de leur double identité par ces héros marque l’irruption d’une conscience collective d’un manque, d’une perte que des solutions « par l’extériorité » ne suffisent pas à compenser. Parce que se définir par un costume ou une détermination sociale n’est pas se définir mais se laisser définir par autrui. Remettre en cause l’idée d’une nature humaine ne peut aller jusqu’à priver l’être d’un ego, d’un soi qui lui soit propre et ne se réduise pas à une simple identité sociale. L’énoncé des informations contenues sur ma carte d’identité ne suffira jamais à me définir, ni même l’énoncé de mes préférences vestimentaires. Tout cela dit quelque chose de moi, mais ne me dit pas qui je suis, ni ne le dit à autrui.

 

Il est à noter que cette difficulté a été perçue et exprimée de façon très différente par deux auteurs de bande dessinée contemporains : Makyo et Van Hamme au travers de deux œuvres majeures, Grimion gant de cuir et la fameuse série XIII. Rappelons brièvement la trame de Grimion gant de cuir. Le héros, Grimion, naît affublé d’une patte de chat au lieu de sa main droite. Rejeté par ses parents, il quitte son village et cherche à percer le secret du mystère de sa naissance, le mystère de son identité. Celle-ci ne lui sera révélée qu’au terme d’une quête initiatique où il devra apprendre à être lui-même et non le double d’un autre dont il a « usurpé » la place. Au terme de cette quête, lorsqu’il comprend qu’être c’est tout à la fois s’oublier et s’accepter, il devient lui-même et perd cette patte de chat. Il n’a plus besoin de signe distinctif puisqu’il est enfin lui-même. Cette quête identitaire se retrouve dans la série XIII car le héros n’a pas d’identité propre, pas même de visage puisque son visage a été modifié par chirurgie esthétique. Les 10 premiers tomes de la série mettent en scène la recherche de son identité sociale réelle du personnage, qui, devenu amnésique, ne sait plus qui il est. Il devra donc s’efforcer de retrouver non seulement son identité juridique, mais aussi refuser les identités qui ne lui correspondent pas et que l’on essaye de lui faire endosser. Le ressort ici ressemble à celui du Voyageur sans bagages d’Anouilh. Le héros amnésique se voit proposer plusieurs identités possibles. Une seule lui correspond et il le sait toujours intuitivement. La seule différence est que le « héros » de Anouilh choisit de devenir « autre » par dégoût de lui-même alors que XIII, alias Jason Fly va s’identifier avec son identité sociale réelle. Mais cette identification est insuffisante à exprimer le personnage et la suite de ses aventures l’amène à se découvrir autant que la quête de son identité juridique. Cette dernière n’est donc jamais considérée comme exhaustive de l’individu. La retrouver ne marque jamais que le début de la quête de XIII qui d’ailleurs ne l’endosse jamais tout à fait puisque ses proches ne l’appellent pas Jason. Ainsi ces deux œuvres illustrent-elles parfaitement l’insuffisance d’une détermination extérieure de soi : on n’endosse pas une identité, on la forge. La bande dessinée est en ce sens plus existentialiste qu’il n’y paraît. Ce que le héros cherche, c’est son essence et retrouver son identité sociale ne met pas fin à sa quête mais en marque le commencement.

 

En ce sens l’indice graphique d’une détermination prend une signification nouvelle : la patte de chat de Grimion ou la mèche blanche de XIII (qui est la marque laissée par la balle reçue dans le premier tome de la série, balle responsable de son amnésie) ne sont plus des signes extérieurs de la permanence d’une intériorité mais bien au contraire les signes extérieurs qui dénoncent l’absence de cette intériorité et invitent le héros à la découvrir ou la redécouvrir. Il s’agit donc de comprendre l’insuffisance d’une détermination étrangère à l’individu lui-même, car elle ne rend pas compte de son être intime, de ce qui le distingue des individus soumis aux mêmes déterminations. Après tout, la seule distinction entre Spirou et Tintin est qu’ils ne vivent pas les mêmes aventures. En tant que héros ils sont purement superposables et interchangeables, au moins en droit. Or penser l’individu en ces termes est réducteur ou plutôt insuffisant. Nous ne sommes ni l’énoncé de notre carte d’identité ni une pure action. Il faut bien ramener les deux à un « quelque chose » qui en soit l’origine. C’est-à-dire que la bande dessinée témoigne à sa manière de la carence contemporaine d’une pensée de l’identité. Faire de l’individu une détermination sociale ou un pur devenir ne rend pas compte de la permanence d’un rapport en soi dont témoigne toute prise de conscience. Si je pose la question : « qui suis-je ? » c’est bien que je me sais être davantage qu’un réseau de définitions qui expriment mon extériorité, c’est-à-dire ce que je suis. En d’autres termes, la bande dessinée nous montre que « ce que je suis » n’est pas superposable à « qui je suis ».

 

Le paradoxe donc, c’est qu’en jouant sur l’identique, la bande dessinée met en lumière les insuffisances de la définition contemporaine de l’identité. Le héros est graphiquement identique mais être identique à soi ne signifie pas être soi-même. Etre identique à soi c’est poser l’identité dans la représentation extérieure de l’individu et non plus en son intériorité. On n’envisage alors que des déterminations artificielles ou du moins nécessairement considérées comme telles du point de vue de la subjectivité. L’identique à soi n’est qu’une réponse partielle au problème de l’identité. Et plus encore, l’identifiable se dérobe. Si le héros est identifiable par son costume c’est qu’il n’a aucune substance, aucun autre signe par lequel il puisse être lui-même. L’identifiable marque donc l’aporie de l’identité, exprime un vide, une absence d’essence que l’action ne suffit pas à compenser. Mais en même temps, la bande dessinée nous montre aussi que pour insuffisante qu’elle soit cette réponse est pourtant la nôtre. Nous identifions un individu par ses déterminations sociales et juridiques mais nous avons renoncé à élaborer d’autres définitions qui rendent compte de la question « qui suis-je ? ».

 

 

  La bande dessinée doit donc nous inviter à réfléchir sur le paradoxe de la notion d’identité. Ce que nous tenons pour acquis se dérobe au contraire et échappe à toute définition extérieure de type social ou juridique. L’individu n’est pas un simple costume identifiable par son milieu, ses actions, ses proches. L’identité ne peut être pensée en termes logiques sans réduire l’être à un pur apparaître vidé de toute substance. Or ne nous méprenons pas : la bande dessinée, en tant qu’art, ne fait jamais que refléter et exprimer les apories de notre pensée, elle ne les crée pas de toute pièce. Ainsi nous invite-t-elle à réfléchir au danger qu’il y a à substituer à la question « qui suis-je ? » la question « que suis-je ? ». Or cette substitution a bien lieu : nous définissons l’homme par son histoire, son milieu sociologique, ses aptitudes psychologiques… Van Hamme l’a d’ailleurs bien vu puisqu’il nous propose dans une autre de ses œuvres S.O.S bonheur la vision « prospective » d’une société où l’identité de l’individu serait tout entière résumée dans sa « carte universelle ». Une carte à puce qui contiendrait toutes les informations juridiques, sociales et économiques (bancaires) de l’individu. Cette carte serait reliée à un ordinateur central. Or être rayé de l’ordinateur revient à une condamnation à mort dans ce monde puisque vous n’y existez plus : vous ne pouvez plus rien faire, rien acheter ni même être « reconnu » par vos proches. La bande dessinée nous rappelle alors que substituer à la question « qui suis-je ? » la question « que suis-je ? » c’est s’exposer à retomber dans le même totalitarisme que celui auquel l’homme voulait échapper.

 

 


 

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