La prison de fer sombre au soleil d'une hérésie - Notes sur "Théorie du navigateur solitaire" de Gilles Grelet
- Frédéric Neyrat
- il y a 1 heure
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Hors du commun
La lecture de Théorie du navigateur solitaire m’a rendu moins seul. Non que ma vie soit dépeuplée, ni celle d’un célibataire. Mais me voilà moins seul à oser déclarer une certaine forme de non-appartenance au monde - alors que ne s’affirme aujourd’hui que le contraire : l’appartenance totale, à la Terre ou à la nation, à une identité ou un groupe socio-économique, leur description sociologique valant pour impératif ontologique. Qu’advient-il lorsque cet impératif (moral, politique, intellectuel) est remis en cause ?
Une hérésie, qui ne se limite pas à une excommunication locale, de quelque église : elle est hérésie de monde et se risque à l’invivable – comment, en effet, vivre sans monde, hors du monde … D’où l’« héréthique » que Gilles Grelet nous propose dans ce livre à contre-courant : à toi qui te sépares du monde, il te faut une éthique pour ne pas seulement errer[1].
Éthique forcément singulière, et c’est cette singularité que ces notes cherchent à maintenir. Il ne s’agit pas exactement d’une recension, cela n’aurait pas de sens pour ce livre qui touche chacune et chacun dans son existence, dans ses choix les plus fondamentaux, dans son rapport à un monde de plus en plus difficile à supporter. Cette lecture, la mienne, invite toute autre lecteur.ice à faire de même : c’est seulement par une relation personnelle qu’il est possible d’entrer en communication avec ce livre hors du commun.
L’impératif d’appartenance totale
Avant de déplier cette éthique résistant à toute généralisation hâtive, il nous faut comprendre l’impératif d’appartenance totale, et ses conséquences, les manières de le conjurer ou de s’y soumettre. Appartenir totalement au monde voudrait dire ceci : que chaque point de soi est réductible à quelque chose de la réalité sociale, matérielle – une appartenance de classe, de race, de genre, d’espèce, pouvant s’ancrer dans le corps, les neurones et le cerveau, la matière, la nature, la culture et l’idéologie, l’histoire, la cosmologie ou encore l’information.
Cette réductibilité a de quoi être angoissante, produisant un sentiment de claustrophobie qui est peut-être, inexprimé, le mal du temps – se sentir écrasé sur Terre, seulement soumis à la loi de la gravitation … Subir les lois d’une écologie terrestre dérangée, saccagée par l’extractivisme … Être réduit à son corps … Il y a de quoi motiver la recherche, religieuse, d’un autre monde – être enfin ailleurs, y compris dans un monde virtuel, hallucinatoire.
À moins que l’on décide, ce monde-ci, de le réformer, c’est-à-dire d’aménager l’espace donné au mieux, pour les corps et les esprits ; et pour tout le monde si la réforme est portée par une idée révolutionnaire allant au-delà du simple aménagement, remettant en cause l’ordre du monde.
Et si l’hypothèse, religieuse ou virtuelle, de l’autre monde, ainsi que celle de sa transformation, politique, sont tenues toutes deux pour illusoires, littéralement nulles, vient le nihilisme, à savoir la troisième possibilité que Théorie du navigateur solitaire identifie : que rien finalement ne compte dans l’immanence du monde, comme si la Terre était celle, plate, des valeurs destituées sans espoir de création nouvelle, une fascination du rien que Gilles Grelet nomme « radicalisation mondaine », où le monde et le néant sont rendus équivalents et la politique abandonnée à elle-même.
Quitter le monde sans en chercher un autre
Sauf à envisager, nous dit Gilles Grelet, une quatrième possibilité, qui est celle que non seulement propose mais vit l’auteur : quitter le monde pour « s’en purger », mais sans en chercher un autre, sans « ajuster » les êtres humains à ce monde-ci ni leur promettant un autre monde.
Se séparer du monde en effectuant cette séparation dans le monde une fois reconnu non seulement qu’il n’en est pas d’autre, mais qu’il n’y en aura pas d’autre : telle est, pour Gilles Grelet, la « rébellion » réelle, qu’il explore comme navigateur solitaire, ayant un jour quitté Paris, la défense et illustration de la « non-philosophie » [2], la lutte dans le champ des idées et les mondanités féroces que celle-ci entraîne. C’est cette rébellion – terme qu’emploie l’auteur - que j’explore dans ce texte, et jusqu’où elle peut répondre à la claustrophobie ambiante, qu’elle nous assimile à Gaia ou aux réseaux numériques.
Quoiqu’on en pense, je crois en effet que cette séparation au monde dans le monde nous permet de mesurer notre rapport – politique, religieux, nihiliste - au monde, que l’on prenne ce terme au sens large ou à la manière dont l’anthropologie contemporaine parle « des mondes » au pluriel, avec le risque que cette pluralité des mondes ne territorialise l’existence et la sectorise (dans ce monde-ci ou ce monde-là), en ne laissant plus de place à ce qui se vit hors-monde, par décision ou (comme je l’expliquerai plus loin) du fait d’une politique forçant à l’errance.
Gnose, exil et rébellion
Cette position rebelle au monde, Gilles Grelet la dit gnostique. De la gnose - cette pensée para-religieuse refoulée, et historiquement persécutée par les églises qui y ont vu leur ennemi intime - il retient l’idée du rejet radical du monde. Là où les monothéismes identifient une catastrophe arrivée aux êtres humains sous la forme d’une Chute, l’expulsion d’un paradis, les gnostiques font remonter la catastrophe à un événement cosmologique précédant l’existence humaine, à savoir la production de ce monde-ci par un démiurge maléfique.
La gnose sera dès lors le savoir et les pratiques qui permettent non seulement de prendre acte que ce monde est mauvais, mais d’y échapper pour retrouver la part de soi qui le précède et n’a pas chuté avec le monde. Cette part indemne, lumière soustraite aux ténèbres du monde, à la « prison de fer noir » comme Philippe K. Dick, écrivain de gnostique-fiction la nommait, est le soi authentique à partir duquel la non-appartenance au monde est dicible[3]. Gilles Grelet retient de la gnose que nous sommes dans ce monde sans être de ce monde : « je suis ici, mais n’en suis pas », « le monde, non merci ». La condition humaine est condition d’exil.
De la gnose, Gilles Grelet rejette cependant l’idée d’un retour à la part pré-cosmologique. Abandonnée la quête du Royaume, de la Cité Divine (St Augustin) ; plus encore : c’est du point de l’échec reconnu, assumé, c’est-à-dire subjectivé de l’échec de cette quête d’un Royaume d’après la fin du monde que l’exil doit être vécu. Le monde est rejeté – c’est un geste qu’il qualifie d’« anti-politique » : le monde, on ne le réformera pas.
Mais ce rejet ne conduit ni au nihilisme de la défaite ontologique, qui fait de l’exil une errance, ni à la recherche du Royaume par-delà cette vie terrestre », qui rédimerait l’exil en l’ayant par avance transformé en pèlerinage. Tenir l’exil, donc, mot de passe de l’« héréthique » - pour une « gnose sans salut ».
Le bateau d’un sujet
L’être gnostique ne sera donc nulle part chez elle là où la maxime « cosmopolitique », soutient Gilles Grelet, énonce que l’être humain est partout chez lui et s’oppose à l’abject « chez moi c’est chez moi » identitaire.
Mais dans une page cruciale de son livre, Gilles Grelet relate un tournant essentiel non seulement de sa pensée mais de sa vie : reconnaître l’importance du « lieu » en ce qu’il ne s’oppose pas au nulle part mais circonscrit une existence. Car le lieu, tel qu’il le décrit, n’est pas une localisation, un point du territoire ou de la carte, mais ce par quoi devient sujet celui ou celle qui énonce n’être nulle part du monde. Ce lieu pour Gilles Grelet aura été son bateau.
Dans l’existence gnostique de Gilles Grelet, un bateau n’est ni véhicule de tourisme, de plaisance, de sport ou de conquête, il n’est pas objectal mais part-de-sujet. Il est ce avec quoi Gilles Grelet, navigateur ayant quitté la vie du monde, est devenu véritablement un « sujet ». Un sujet n’est pas un individu, un être atomique, c’est un « Deux » : Gilles Grelet le navigateur est « seul avec son bateau », « seul avec, seul car avec » il « forme un Deux avec son bateau ».
C’est à se demander d’ailleurs si, à suivre ce que l’auteur nous dit, il puisse exister du sujet sans lieu dans le nulle-part du monde. Être sujet, ce serait nécessairement : être-en-lieu dans le nulle-part ; sans lieu ne reste que l’appartenance au monde (géo)localisée ou l’errance, qui d’ailleurs elle-même n’échappe pas aux triangulations des satellites.
Deux
D’où l’héréthique de Gilles Grelet : si tu as su voir et entendre que, comme être humain, tu ne fais que passer et que ce monde n’est pas le tien, trouve le lieu qui te permettra d’habiter l’inhabitable. Ce lieu peut être un bateau, ou un phare nous dit-il aussi dans son livre.
Mais on sent bien que cela pourrait être beaucoup de choses, pourquoi pas une maison, une tente peut-être – faisons-nous autre chose, nous-autres, que bivouaquer sous l’impensable ? Et pourquoi pas un instrument de musique, le Deux-de-sujet de John Coltrane avec son saxophone ténor dans Ascension, le Deux-de-sujet de Virgina Woolf et sa chambre-à-elle ? Il faudrait faire la cartographie historique des Deux par lesquels de l’humain comme humain se tient dans l’abîme du temps.
Être humain
Car le lieu ainsi pensé n’est pas outil, mais « institution », qui pour Gilles Grelet est « ce qui donne aux hommes de tenir debout », non pas en les socialisant, comme le monde le fait, mais en les subjectivant contre leur mondanisation.
Compris en ce sens, le bateau du navigateur solitaire est une institution, soit ce qui rend possible du sujet humain. C’est l’une des puissances de ce livre, que de chercher à nouveau les conditions de possibilité de l’humanité personne par personne, alors même que les institutions disparaissent sous nos yeux (Antoinette Rouvroy documente cet effondrement) au profit de la production asubjectivante de temps de cerveau disponible et jetable (capitalisme, réseaux sociaux, intelligence synthétique).
Gilles Grelet dit « homme » sans cesse, ce qui n’a pas été sans me chagriner, et que je remplace, donc, par humain, être humain, humanité. On ne me dira pas que c’est sacrifier à une mode sociale et langagière, puisque c’est précisément attenter au monde qui n’aura été que d’hommes ; à reprendre ce terme tel quel, on le réinstitue – mais comme réinstitution désubjectivante – dans le sujet. Rebelles de la gnose sans salut, encore un effort pour devenir sujets-autres-que-du-mond’homme !
Enracinement transcendantal
Or le lieu ne suffit pas : essayer de vivre sans sortir de chez vous et ayant coupé presque toute communication avec les autres … Ne vivre que sur un bateau, à savoir dans ce « lieu flottant », c’est s’exposer à l’invivable : la mer comme « inconsistance dévorante » certes dévore le monde, le dissout dans le navigateur solitaire, mais très vite aussi dissout la personne qui s’y embarque ; il lui faut une « constance », et Gilles Grellet l’a trouvé en Bretagne, cet « enracinement ».
Pas la Bretagne identitaire, ni même « mystique » dit-il, mais indépendante. Indépendante, comme pays, de la France. Indépendante du monde même, et se rejoue à nouveau la place de la gnose dans la pensée de l’auteur, car la Bretagne n’est pas seulement contre le monde mais « anté-mondaine », venant avant le monde, d’une préhistoire « transcendantale ». Transcendantale car on comprend bien que ce n’est pas d’un monde d’avant le monde dont il est question avec la Bretagne, mais de quelque chose d’avant le temps de la création catastrophique du monde seul.
Un « finisterre » au bord du monde
On ne peut certes proposer d’héréthique généralisée sans nier la singularité de l’expérience de Gilles Grellet, et c’est d’ailleurs bien pourquoi il en donne une « théorie », soit ce qui refuse d’en proposer un mo(n)de – pas une philosophie, pas une sagesse qui universaliserait trop vite en court-circuitant le singulier ou plutôt l’unicité de la coupure-de-monde.
Mais on peut apposer à la solitude du navigateur théorique d’autres expériences, et à chacune et chacun l’on pourrait dire : si tu cherches à être humain(e), trouves-toi non seulement le lieu radical avec lequel du sujet s’instituera, mais aussi l’enracinement qui te permettra de ne pas flotter. L’enracinement est – nom devenu commun – « finisterre » – monade donnant sur l’abîme : là où finit la Terre ; finitude terrestre - et le lieu un sub-jectant.
Avant le monde
C’est cependant tout le dispositif de Théorie du navigateur solitaire qui s’avère anté-monde et non-appartenant : la mer « vient avant ; c’est l’anté-monde », elle « n’est pas plus du monde que d’un autre monde » ; « l’institutionnel précède le prothétique » ; « un lieu est dans le monde mais n’en est pas » ; « je ne suis nulle part chez moi » ; la Bretagne est « anti-mondaine d’être anté-mondaine, de venir avant l’histoire du monde », « n’étant pas du monde », « elle est toujours l’indépendance même », etc.
Les métaphores – « un bateau est un finisterre mobile » - et analogies – « la théorie est à l’humain […] ce que le bateau est au marin » - traduisent, je crois, une communication pré-ontologique plus profonde, telle qu’elle apparait dans l’idée que la mer « d’abord, elle-même navigue » ou que livre est « une manière de finisterre ». J’ai du mal à penser que ce n’est pas le tout du monde qui est transi par la non-appartenance radicale que Gilles Grellet traduit de son existence singulière en théorie. Ce qui compte dès lors est non seulement d’en faire l’expérience, mais d’en faire une vie. Une vie de ce que pourtant l’existence humaine est, l’existence la plus ordinaire qui soit – la plus commune donc, j’ajoute.
Commun
J’ajoute ainsi un terme, commune, dont l’enjeu n’est pas absent du livre de Gilles Grellet, qui parle du peuple breton comme « peuple négatif, le peuple de ceux qui n’ont pas de peuple » - ce qui est un calque des formules de Georges Bataille sur la « communauté négative », « la communauté de ceux qui n’ont pas de communauté », mais calque ancré dans un lieu.
C’est que la communauté, comme la politique, ne sont manifestement pas absentes de ce livre, comme l’atteste ce splendide passage : « Être pauvre, c’est avoir tout ce qu’il faut sans rien de trop, sans superflu […]. Aussi éloignée de la misère que de la richesse, la pauvreté seule est humaine, rien qu’humaine. Sortir de la pauvreté, ce n’est pas seulement entrer dans le monde ; c’est, ni plus ni moins, sortir de l’humanité ». S’il y avait une politique de la communauté venant de cette théorie, elle proviendrait de l’anti-monde.
Politique d’une anti-philosophie
De l’anti- donc de l’anté-monde proviendrait cette politique : j’insiste sur cette hypothèse précisément pour une raison de communauté et de communication pré-ontologique. Le monde est sans dehors et sans autre monde, soutient Gilles Grellet au cours de son livre, tout en indiquant sa proximité avec les « pensées du dehors » (Gilles Deleuze, le premier Michel Foucault, etc.) qui selon lui commettent l’erreur d’ajouter à la dimension gnostique – ce monde-ci n’est pas tout - un intérêt pour le monde, une « cosmopolitique », ou une « géopoétique » (Kenneth White) nous affranchissant de tout « localisme borné », de tout identitarisme, et donc cherchant à donner lieu à l’autre monde.
Or Gilles Grellet, pour se démarquer des pensées du dehors, accomplit un geste plus classique peut-être qu’il ne lui semble, il faudrait dire un geste moderne plutôt, et exemplairement manifesté … par la philosophie - que pourtant il récuse - consistant à couper la tête d’un système, philosophique ou/et théologique, tout en en gardant le corps. On coupe le moment spéculatif de Hegel (Karl Marx), la convergence à l’infini chez Leibniz (Gilles Deleuze), le messie du messianisme (Jacques Derrida), etc. Et Gilles Grellet nous propose une gnose sans gnosticisme, comme il y aura eu dans la pensée contemporaine un « messianisme sans messie » (Jacques Derrida), un « marxisme sans garantie » (Stuart Hall), etc.
Cela me parle d’autant plus que mes tentatives de penser l’exister comme dehors-à-même-l’être consiste ni plus ni moins qu’à perpétuer un geste anti-ontologique ; à cette différence qu’un tel geste a toujours été selon moi à l’œuvre dans la philosophie et qu’on ne dénie cette co-présence qu’à forclore de la philosophie sa part anti-philosophique (de façon insigne en supprimant Socrate de Platon, autrement dit en interdisant le non-savoir propre au savoir, l’atopie de toute Cité, etc.). Et j’ai lu aussi, comme Gilles Grellet, les écrits gnostiques en y cherchant un nom de l’exil, comme hors-monde sans pré-existence. Est-ce là le dernier geste possible de la philosophie existentielle, de ce que je nomme souvent pour ma part exologie, ou de « l’anti-philosophie » telle que Gilles Grelet la propose ?
Communisme de l’incréé
Peut-être pas si l’on distingue pré-existence et incréé. Reprenant à notre compte un sens de la pensée « mystique », que Gilles Grellet rejette, on pourrait tirer du sermon de Maître Eckardt intitulé « Pourquoi nous devons nous affranchir de Dieu même » une certaine forme de non-appartenance au monde qui ne reconduise pas l’idée d’un autre monde tout en ne fermant pas le monde sur lui-même et ne refusant pas pour autant l’idée de dehors et de sortie.
Au lieu de poser l’existence d’un Soi qui n’aurait pas chuté avec le monde, on posera l’incréé du monde - la plume de Lucifer qui n'est pas tombée, que Victor Hugo sauve dans La fin de Satan, c’est l’absente de toujours, comme la fleur « absente de tout bouquet » de Stéphane Mallarmé. En haut du Sinaï mystique, on verrait au travers des yeux du non-créé, qui n'est pas Soi mais le non-Soi. Ange négatif. Le retour gnostique se change en revenir mystique consistant à remonter le fil du temps, de la création vers l’incréé - la liberté. Car c’est en tant qu’incréée que l’être humain(e) est souverain(e), puisque cette souveraineté n’est pas annulée par celle de Dieu qui, iel-même, n’est créateur.ice qu’en regard des créatures. L’incréé est sans créé et sans créant, donc sans Dieu, et se libérer de Dieu est atteindre à la liberté radicale qui est la vérité de notre être incréé.
Dans ce même sermon, nous lisons aussi : « C'est pourquoi nous prions Dieu d'être libérés de Dieu et de recevoir la Vérité et d'en jouir éternellement là où les anges les plus élevés et la mouche et l'âme sont égaux ». C’est que l’incréé est le commun pré-ontologique absolu, qui circule partout, dans les êtres humain(e)s mais aussi dans les autres-qu’humains et les pierres. D’où l’égalité radicale des êtres humains, des anges et des mouches, un communisme de l’incréé qu’il serait dommage de ne pas faire entrer dans le monde : sortir du monde est aussi faire entrer en lui la puissance de libération[4].
Cosmopolitique pour les errants
C’est pour cela que je ne refuse pas l’éventualité d’une cosmopolitique, une fois marquée cette double polarité de l’entrée et de la sortie. Garder donc la politique est aussi une manière de rappeler qu’il y a des êtres qui ne sont nulle part chez elles parce qu’elles sont expulsées, persécutées, rejetées du monde, incapables ni de rester là où ielles sont, ni de franchir les frontières.
Quand règne ce qu’Etienne Balibar nomme une « cosmopolitique inversée » où l’étranger est l’ennemi, chercher l’inversion de cette inversion, l’inversion de cette guerre à l’étranger, aux « errants » comme le dit Balibar, est une nécessité éthique[5]. Et c’est justement là où les parois de la « prison de fer noir » doivent fondre au soleil du commun ; plus seulement celui d’une hérésie.
Mesurer la non-appartenance
Je ne pense pas que Gilles Grelet accepterait mon passage de l’hérésie au commun, puisqu’en jeu serait une libération du monde. Pourtant, je l’ai dit, c’est bien d’un « homme rien qu’un homme », un humain rien qu’humain dont il est question, l’humain « restitué à lui-même » où « résonne quelque chose de l’homme ordinaire de François Laruelle ». Je ne vois donc rien là d’excluant tout un chacun(e).
Est-ce trop demander, que le monde soit libéré ? Ou une forme d’angélisme, que je revendique. L’humaine rien qu’humaine, dégagée du monde, des impératifs de production et donc de l’affairement, de la prédilection pour les mains – « l’homme a des mains faute d’avoir des ailes, et pour ne pas en avoir » - et la production, Gilles Grelet la nomme ange, « un ange en devenir ». Ne faire que passer, écrit-il plus loin, c’est avoir des ailes.
Il faudrait prolonger cette analyse de côté de l’iconographie, celle des anges qui ont plus que souvent des ailes et des mains : n’est-ce pas cela, à la fois la finitude et l’accès à ce qui s’en détache, à l’infini ? Que nous ne soyons pas totalement appartenant au monde est une chose ; en conclure que nous ne le sommes pas du tout est périlleux et, en effet, voué à l’échec – à ce que le bateau échoue contre un récif réel.
Dès lors, quel est le degré d’appartenance au monde ? Comment, ou faut-il, amplifier cette non-appartenance ? Ou la convertir en politique commune, et là encore selon quelles pratiques, quels symboles et diaboles ? Comment s’arracher au monde pour mieux le libérer ? De quelle ascension manque la politique de libération et son attachement pour l’appartenance totale ? Ce sont ces questions par lesquelles je m’adresse à un peuple si ce n’est d’anges, tout du moins d’humains qui cesseraient d’en venir aux mains.
Silence et écriture
Voilà donc la lecture que je propose de ce livre nécessaire, c’est-à-dire un livre qui nous fait voir combien d’autres livres sont non-indispensables - un « anti-livre », « piégé, qui voudrait se saborder et saper tous les autres ». Cela tient sans nul doute à ce qu’a découvert Gilles Grelet dans le silence de la mer, qui dévorait jusqu’à sa parole. Il explique qu’il a dû former une autre parole, une « parole de silence », afin d’éviter que le silence de l’individu seul ne parle tout seul et fasse revenir le « fantôme » du monde, une sorte de On parlant sans consistance, un « brouhaha sourd » qu’il fallait conjurer.
Ce livre est cette conjuration. Il n’avait pas besoin d’être écrit pour exister mais pour être lu, nous dit Gilles Grellet. Héréthique de l’écriture : écrit comme ce qui finit-(par-)se-taire.

Gilles Grelet, Théorie du navigateur solitaire, HKP, avril 2026, 136 pages, 15 euros
Notes :
[1] Je n’indiquerai pas les numéros de page où trouver les citations du livre de Gilles Grelet, car mon but dans ce texte n’est pas de prouver mes dires par des normes universitaires (somme toutes récentes), mais d’accompagner un livre dans son existence. À chacune et chacun, comme je l’indique par la suite, de faire son parcours, solitaire, dans ce livre.
[2] Je laisse à d’autres le courage de parler de la « non-philosophie » et de son histoire, à laquelle Gilles Grelet a participé, mes tentatives de lecture des livres de François Laruelle (instaurateur du champ « non-philosophique ») ayant été infructueuses – ils n’étaient pas pour moi ces livres, à supposer qu’ils aient été adressés à quelqu’un et cherchant à secommuniquer, ce dont je doute.
[3] Je développe ces idées dans « Fuir le monde, fuir l’empire : gnose et lignes de fuite (ou la rencontre de Gilles Deleuze, Félix Guattari et Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî dans l’astronef de Philip K. Dick) », texte à ce jour inédit.
[4] J’ai développé ce thème ici : « Oui clandestin : communauté mystique et opacité subjective » (TQR, 2025, https://lestempsquirestent.org/en/numeros/numero-4/oui-clandestin-communaute-mystique-et-opacite-subjective).
[5] Etienne Balibar, Cosmopolitique : des frontières à l’espèce humaine. Écrits III (Paris, La Découverte, 2022).