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Grégoire Sourice : « Pour continuer à écrire sur le lotissement et faire exister autrement mes avatars sur Le Bon Coin, j’ai compris qu’il fallait aller vers le roman »(SecondeMain)

  • Photo du rédacteur: Johan Faerber
    Johan Faerber
  • il y a 16 heures
  • 9 min de lecture

Grégoire Sourice (c) Adrien Bardi
Grégoire Sourice (c) Adrien Bardi



Aucun doute possible : avec SecondeMain, Grégoire Sourice ne signe pas seulement son premier roman mais l’un des romans les plus remarquables de l’année. Paru aux éditions José Corti, ce récit, bref, incisif et elliptique, raconte l’histoire singulière de HB, jeune étudiant revenu chez ses parents, qui retrouve un ami d’enfance qui poste sur un site de revente en ligne, Seconde Main, des objets de toute sorte. Magnétique et ambiguë, leur amitié renouée guide vers une narration de plus en plus étonnante et riche avec un rare sens du rythme. Une forte réussite que Collateral ne pouvait manquer de saluer en rencontrant son jeune auteur le temps d’un entretien.

 

 


Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre fascinant premier roman, SecondeMain qui vient de paraître chez José Corti. Comment vous est venu le désir d’écrire sur HB, jeune étudiant qui revient vivre chez ses parents, dans leur petit village, après une intervention chirurgicale et dont le formulaire d’entrée à l’hôpital indique : « âge : vingt-quatre ans ; profession : néant ; pratique sportive : néant » ? Comment vous est également venu le souhait de lier son destin à ce site internet singulier, SecondeMain car « comme plusieurs millions de personnes, il a un compte sur ce site de petites annonces » et « a toujours trouvé curieux que les choses les plus vastes – des immeubles, des hectares de terrains – y côtoient des objets infiniment plus petits – des graines ou des vis » ? Comment, enfin, ce titre s’est imposé à vous ?

 

J’ai passé mon enfance et mon adolescence dans un lotissement, dans le petit village qui s’appelle Les Aulnes dans le livre. Puis je suis parti vivre en ville. J’ai longtemps considéré que cette forme d’habitation – un pavillon bâti sur une ancienne parcelle agricole raccordée aux différents réseaux – était la plus normale qui soit et qu’il n’y avait pas grand-chose à en dire. En 2020, je suis retourné habiter plusieurs mois dans un lotissement, près d’Amboise cette fois-ci. J’ai été surpris par ce que j’y voyais, et j’ai commencé à publier des petites annonces aberrantes sur Leboncoin à propos d'objets typiques du lotissement (tondeuse, gravillon, jeu de sept familles, etc.). Mon premier avatar s'est appelé Roussin37, en hommage à Rossinante, le cheval de Don Quichotte. Cet alter-ego m’a offert un moyen d'expression pour mettre en jeu la trame matérielle du mode de vie pavillonnaire. En publiant sur LBC, Roussin37 s’adressait directement aux personnes qui vivaient autour. J’ai ainsi publié une trentaine d’annonces et entretenu plusieurs correspondances avec des usager.e.s, puis j’ai été banni à la suite de la mise en vente d’un dispensateur (dont la petite annonce ouvre SecondeMain). La perte de cette identité numérique a été assez douloureuse. Il m’a fallu quelques semaines pour créer Sancho37 (banni pour avoir vendu une prothèse de hanche) puis PeroPerez13 (qui est toujours actif). Pour continuer à écrire sur le lotissement et faire exister autrement ces avatars, j’ai compris qu’il fallait aller vers le roman : créer des personnages, des doubles de moi-même ou de mes proches, qui auraient eux-mêmes des avatars sur des sites ou des applications. Ensuite, j’ai préféré travestir Leboncoin en SecondeMain, pour éviter de nommer à longueur du livre une entreprise qui bannissaient mes avatars. Marie de Quatrebarbes et Maël Guesdon, des éditions Corti, ont ensuite suggéré de faire de ce nom le titre du livre.

 

 

 

Pour en venir au cœur de SecondeMain, votre récit se structure autour de relations à la fois proches et distantes des personnages entre eux, qui, toutes et tous, gravitent autour de HB. Si cette difficulté à lier connaissance et à échanger est signalée d’emblée puisque « c’est difficile de lier une complicité avec les autres. Lui-même continue d’être divisé », elle se cristallise avec force avec les liens aussi bien tendus que distendus que HB entretient avec un de ses anciens amis, qu’il retrouve, Jérémy Loy qui, lui, passe des annonces sur SecondeMain. Ce qui frappe, c’est combien ces relations se placent sous le signe de la maladie, de la convalescence de presque tous les personnages qui tour à tour s’éloignent et se rapprochent de HB dans une ambiguïté, parfois sexuelles, parfois défiante. Comme si toutes les existences étaient un matériau de seconde main que HB exploitait pour écrire, lui qui veut devenir romancier : « Il aimerait écrire un long roman mais n’y parvient pas, accumulant plutôt des observations sur son téléphone, des bribes, les étapes d’un trajet qu’il remet à plus tard. »

Qu’est-ce qui vous intéressait en particulier dans ces relations ambiguës où tout fonctionne sur l’implicite, des non-dits furtifs ? Pourquoi avoir fait de son souhait de HB de devenir romancier une manière d’écran à la réussite de ses relations interpersonnelles ?

 

C’est une question difficile. Il y a une quinzaine d’années, un ami, Léo, m’a adressé un reproche : « On dirait que tu ne vis des choses que pour les écrire. » C’est une phrase qui m’a aidé à construire le personnage de HB (ce qui confirme les insinuations de Léo). HB se place en observateur, voit dans chaque événement l’opportunité d’écrire, en même temps qu’il est incapable d’avoir un rapport désaffecté à ce qui arrive. Il ne sait pas trouver la bonne distance. Par ailleurs, Jeanne Favret-Saada, dans Les mots, la mort, les sorts a choisi comme terrain de recherche le bocage mayennais, à quelques kilomètres des Aulnes. À travers l’étude de la sorcellerie, elle décrit avec précision comment le silence et la rigueur des conventions sociales ont instauré un climat paranoïaque, marqué par la défiance interpersonnelle et le désir de s’exposer le moins possible aux autres. J’ai l’impression qu’il y a dans SecondeMain une lutte pour prendre la parole. Comme l’a remarqué David Bonnand, tous les personnages écrivent : des petites annonces, des notes préparatoires, des mails, des discours, des posts sur des forums. Cette lutte pour l’expression, elle est aussi bien interne à chaque personnage (l’empêchement de HB à écrire un roman par exemple), qu’entre HB ou Jérémy Loy. Coline, la sœur de HB, est celle qui affronte le silence avec le plus de courage, notamment en prenant la parole pendant le vide-grenier ou en exigeant de son frère qu’il ne parle pas à sa place.

 

 

 

Ce qui ne manque pas de frapper dans SecondeMain, c’est la place croissante puis rapidement frénétique qu’occupent bientôt les petites annonces sur le site. Si, sous la plume de Jérémy Loy et son pseudo PeroPerez13, « Toutes sont écrites sur le même ton délirant, vendent des choses qui n’existent pas, des biens qui existent à peine », elles ouvrent à une réflexion plus large sur la place des objets dans nos existences. Pour certains internautes, elles peuvent problématiser, dites-vous, « notre rapport à la consommation », mais surtout elles consomment les hommes et les femmes : elles les ont comme avalés. C’est ce que comprend d’emblée Jérémy Loy qui, chez ses clients à qui il livre à domicile pour Freeze Car des produits surgelés, a commencé à être obsédé par les objets : il ne pouvait pas « ne plus regarder les objets – il pouvait bien traverser ces maisons comme un somnambule – et se débarrasser, chez lui, de tout le superflu – il précise qu’il habite encore chez sa mère. » En quoi SecondeMain interroge, non pas uniquement sociologiquement, mais existentiellement la place des objets dans nos vies ?

 

Le pavillon induit une quantité d’objets considérable. Chaque maison dans chaque rue de chaque lotissement abrite à peu près les mêmes choses, qui finissent au bout d’un temps plus ou moins long sur SecondeMain, dans les recycleries ou les poubelles. C’est évidemment insoutenable. J’ai voulu aborder la question de la place des objets dans nos vies non depuis des discours critiques, mais en focalisant l’écriture sur la matérialité et l’inscription temporelle des objets. Par ailleurs, tous les personnages du livre ont un rapport singulier aux objets et sont traversés par des pulsions d’accumulation (Coline et ses figures par exemple) ou un désir faire le vide (Jérémy Loy). Bernardx22 cherche un moyen pour ne plus rien consommer et considère les objets comme des égaux. La fin propose une autre forme d’hybridation. Tout ce travail autour de nos relations aux choses poursuit Le cours de l’eau, mon précédent livre, dans lequel je m’intéressais à la manière dont le droit nomme, classifie et ordonne les choses du monde. La différence ici, c’est que je m’intéresse davantage au devenir déchet des objets et des êtres.

 

 


Si, dans SecondeMain, HB affirme d’emblée souhaiter écrire, la question de l’écriture d’un roman s’impose comme une des clefs de l’intrigue. Elle est clamée dès les premières pages : HB retourne chez ses parents dans le but d’écrire : il transforme la réalité elle-même en flux continu d’écriture possible : « Il veut passer du temps avec ses parents – « les étudier comme un scientifique » – et avec sa sœur, Coline, qui habite un appartement au milieu du bourg ». Au point de constater : « Il aimerait écrire un long roman mais n’y parvient pas, accumulant plutôt des observations sur son téléphone, des bribes, les étapes d’un trajet qu’il remet à plus tard. » Mais, étonnamment, c’est son ancien meilleur ami, Jérémy, qui possède une écriture, celle des petites annonces, qui s’impose : « Écrire les descriptions des choses dont il se débarrassait lui avait procuré un plaisir auquel il ne s’attendait pas. Être précis, valoriser par des mots choisis et sincères un bien dont il avait profité, était très différent des discours qu’il servait à ses clients pour leur vendre des glaces ou des noix du Brésil surgelées. Comme s’il avait trouvé le moyen de parler de ce qui l’obsédait : les objets, les meubles, toutes les choses avec lesquelles on vit. »

Au point que le roman semble céder la place à la poésie. Diriez-vous que SecondeMain voit l’affrontement générique entre poème et roman à travers les aspirations de ces deux personnages ? En quoi s’agit-il d’un récit où deux écritures entrent en concurrence ?

 

Je ne dirai pas que ces deux genres entrent en concurrence. Des petites annonces sont reproduites telles quelles, des traductions de poèmes de Maria Antonia Moneda apparaissent vers la fin du roman. Dans Poétique remarque, Jacques Roubaud écrit que « la prose contemporaine est rongée de poésie », peut-être dans le sens où la mémoire de certaines formes perdure. Dans SecondeMain, peut-être que le poème, en tant que forme répondant d’une contrainte ou d’une économie (celle de la versification notamment), hante la narration. Ce n’est pas simplement un débat formel. Si l’on considère les moyens d’expression de chacun des personnages, le seul qui échoue à dire, c’est HB, car il semble incapable de borner son propos. Par ailleurs, il me semble qu’il s’agit d’un livre plutôt elliptique. Je l’ai beaucoup relu, en ayant tendance à supprimer les adverbes ou les adjectifs au fur et à mesure. L’écriture de ce livre n’a donc pas échappé à cette attraction pour le silence ou la crainte de trop en dire qui caractériserait ce bocage d’où je viens. Plusieurs romans de poètes m’ont accompagné pendant l’écriture, je pense notamment à Space, de Gabriel Gauthier, qui est un livre qui a une quantité considérable de fins, ou au cycle de George Miles, de Dennis Cooper, dans lequel il reprend, d’un livre à l’autre, la figure de son ami. Entre la multiplication des fins, la variation autour d’un même motif, ou la possibilité d’insérer dans la narration des poèmes, on se rend compte que le roman est très accueillant. C’est pour ça que pour moi il n’y a pas de concurrence.

 

 


Ma dernière question voudrait porter sur les influences d’écriture qui ont été les vôtres pour ce premier roman. Si Ballard apparaît nommément dans votre texte, quelles sont les œuvres qui ont pu vous accompagner dans l’élaboration de SecondeMain ?


D’abord il a fallu apprendre les « trucs » du roman, ce qui n’a pas été facile. Guide et Salopes, de Dennis Cooper, m’ont donné l’impulsion et m’ont aidé à articuler désir et cruauté. Ses autres livres, et notamment God Jr ou J’ai fait un vœum’ont accompagné tout au long de l’écriture. De Ballard, c’est surtout un de ces derniers livres, Kingdom comes. Les choses de Perec et La Tour d’Hélène Bessette m’ont accompagné pour décrire nos rapports aux objets.  A celles qui ne meurent pas, d’Anne Boyer et Journal du cancer d’Audrey Lorde m’ont aidé à écrire sur la maladie de Coline. Don Quichotte a façonné l’identité de mes avatars. Un rude hiver, de Queneau, a été un modèle pour le rythme. Les Élixirs du diable et L’Homme au sable de E.T.A. Hoffmann m’ont aidé à produire ce sentiment d’inquiétant familier. Tout va bien se passer de Nathalie Quintane, Les nouvelles de Pétersbourg de Gogol, Colonie de Philip K. Dick et La divine forêt de Giuseppe Bonaviri ont été déterminants pour écrire la fin. Dans le livre, on croise également la fable d’Illico, Presto et Chaos prélevée dans Les œuvres de Maître Tchouang (traduction de Jean Levi). J’en oublie forcément, mais par cette liste je voudrais dire que SecondeMain doit à beaucoup d’autres livres.




Grégoire Sourice, SecondeMain, José Corti, mars 2026, 168 pages, 19 euros



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