'Le Projet Barthes' de Sylvain Maurice et Vincent Dissez : « Tant que la langue vivra »
- Delphine Edy
- il y a 54 minutes
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On se souvient de la conférence-performance de Fanny de Chaillé Désordre du discours, à partir de la leçon inaugurale de Michel Foucault au Collège de France prononcée le 2 décembre 1970. Avec le comédien Guillaume Bailliart, tous deux avaient cherché à donner du corps à cette pensée à partir de l’archive. « Parce que penser c’est bouger, comment ça bouge quand ça pense ? »
Dans une forme qui a, elle aussi, tout de la conférence-performance, Sylvain Maurice convoque au plateau le cours de Roland Barthes, La préparation du roman (donné durant les deux hivers 1978 et 1980). Dans ce nouveau projet scénique, il poursuit son compagnonnage avec Vincent Dissez (initié par le magnifique Réparer les vivants de Maylis de Kerangal): le comédien offre son corps et sa voix à Barthes avec une générosité et une concrétude telles qu’elle sont capables de redonner vie - le temps du spectacle - au penseur brillant et sensible, mort bien trop tôt, il y aura 46 ans le 26 mars prochain.
Tout commence in medias res. « Si quelqu’un pouvait transmettre ses notes du cours à une étudiante qui en a besoin... » Le dispositif est posé en quelques secondes : nous voilà au Collège de France, Roland Barthes vient d’entrer dans la salle de cours. De public de théâtre, nous voilà devenu.es auditeur.ices. À moins que les choses ne soient pas si simples… Le théâtre n’a pas dit son dernier mot !
Des 760 pages du cours, il n’en reste que 40. Cette opération de compression dramaturgique permet de réduire l’effet de dilatation de la langue orale et augmente la vitesse de la pensée, de sorte qu’elle souligne avec force et acuité la structure même du discours. Au cours de la performance (1h env.), quelques notes de piano et des bruits de machine à écrire, épaissis par des bascules lumière, créent des effets de suspension (changement de séance/temporalité, reprise du souffle, repli intérieur…), mais jamais d’interruption brutale : le flux est continu et nous tient de bout en bout.
Ce cours n’en est pas un stricto sensu. Il s’agit davantage d’une performance orale : Barthes s’adresse bien sûr au public du Collège de France, mais il improvise également et se lasse aller à des détours et des entrelacs qui lui permettent de tisser les fils d’une pensée en construction. Avec ce désir qui se révèlera à la toute fin : il aurait aimé qu’à la fin du cours, le livre soit écrit et édité. La préparation du roman concomitante de son écriture, voilà une belle définition de la recherche-création ! Cela n’arrivera pas, et ce projet est donc aussi celui de la mise en acte d’un empêchement. Mais il n’y a rien de beckettien dans tout ça, car, pour Barthes, c’est la spirale qui est « la figure progressiste de l’action humaine » : tout revient toujours, mais à une autre place, un autre niveau. Que serait-il advenu de ce roman empêché ? Sa mort brutale n’a pas permis de rendre possible cette question.
Le dispositif imaginé par Sylvain Maurice permet de prolonger ce désir et ces questionnements. Roland Barthes et Vincent Dissez parlent d’une même voix, hybridant ainsi recherche et création : ce ne sont plus le cours et le roman qui s’écrivent en même temps, mais le cours et la performance, qui est, elle, bien réelle et présente. Le processus barthien se voit donc actualisé : ce sont les doutes, les mises en question, la distance critique vis-à-vis de soi-même qui permettent d’avancer, et tout cela est fragile et puissant à la fois.

Le plateau est sobre : un rectangle blanc délimite l’espace de jeu, figurant l’estrade. Une petite table en bois et une chaise le complètent. Quelques objets y sont disposés : une tasse de café, un sucrier, un verre d’eau, un cendrier, des cigarettes et un briquet, une règle, des feuilles de papier et deux stylos. Ce dispositif qui figure « la structure de la table de travail » se mettra en mouvement dans la dernière partie du spectacle pour mettre en pratique « le travail du plan à faire », à l’aune de la « technique du rectangle imaginaire ».
Tout au long du spectacle, Vincent Dissez se meut sur le plateau, comme celui qui cherche ses mots et comment les adresser. Ses gestes et ses mimiques sont ceux d’une pensée en acte : on le voit littéralement penser. Reprenant l’idée kleistienne développée dans l’Essai sur l'élaboration progressive des idées par le discours (Heinrich von Kleist,1878), le dispositif artistique matérialise le fait que l’élaboration d’une idée part d’un brouillard intérieur qui ne parvient à se formuler que dans l’opération de clarification par la parole adressée à un.e autre. De sorte que l’activité conceptuelle n’est autre que celle de la création. Magie de l’acte performatif selon le principe : « je le dis, et c’est vrai, je suis Barthes »
Empruntant à Dante l’idée de Vita nova – on se souvient qu’il s’agit de l’affirmation d’une refondation de soi-même – Barthes explique que ce désir n’intervient pas forcément au mitan de la vie (« Nel mezzo del cammin di nostra vita »), mais à n’importe quel moment, dès lors qu’on décide de rompre avec l’ordre habituel des jours et des activités. Lui-même entend délaisser le travail théorique pour se lancer dans un « grand projet » qui intègrerait chaque instant de la vie et de l’écriture. Puisque « les jours sont comptés », il y a urgence à faire. Dans la version scénique de Sylvain Maurice, Barthes écrit un hymne à « une certaine langue », seule à même de donner clés et impulsions pour « entrer en littérature ». Les détours par ses lectures (Flaubert, Proust, Chateaubriand, Mallarmé...), ses expériences personnelles et ses souvenirs lui permettent de formuler une série de pépites (savamment sélectionnées par Sylvain Maurice) qu’on garde en soi pour toujours. À partir du souvenir de la couturière à domicile qu’il a connue à Bayonne et des femmes de sa vie cherchant à éviter que leurs bas filent, l’idée qu’écrire, c’est « poser un doigt pour stabiliser l’imaginaire » ; ou le fait qu’ « entrer en vieillesse », soit toujours une « rupture » et non une « continuité ».
Il y a une grande joie, une profonde jouissance, une vraie jubilation même qui se dégagent de ce spectacle, le sentiment de vivre une expérience unique, ensemble, au présent. Quand les ombres de la silhouette du comédien se déploient sur les murs latéraux de la petite salle du théâtre de l’Échangeur, à jardin et à cour, on a tout à coup le sentiment d’être au cœur d’une machine à penser la littérature, habitée par Barthes et ses doubles. « Tant que la langue vivra », Barthes y voyait un formidable titre. Et voilà que le théâtre s’en empare : il ne s’agit pas de faire entendre des archives, mais de créer du vivant. Barthes fut à la fois l’intellectuel majeur de son temps qu’on connait et un homme secret et sensible ; Vincent Dissez est lui aussi, à la fois, personnage et personne, et, dans le présent du spectacle, toutes ces identités s’hybrident et nous rappellent que, pour certains, si la vie et l’art ne font qu’un, ce n’est que dans le dispositif adressé qu’il est possible de combler les interstices et d’écrire au présent un récit à partager.
Une autre raison du désir de faire de sa vie une « Vie » tient probablement au fait que l’existence de Barthes cumule toutes les lacunes imaginables qui, toujours, invitent au comblement. Le manque initial : la mort du père ; la parenthèse : le sanatorium ; le caché : l’homosexualité ; le discontinu : l’écriture fragmentaire ; le manque final : l’accident bête. Ces trous, ces carences appellent le récit, le remplissage, l’explication.
Tiphaine Samoyault, Roland Barthes, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2015, p. 39.

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Le spectacle est à découvrir jusqu’au 21 mars au Théâtre L’échangeur à Bagnolet (métro ligne 3 Gallieni : 20h00 du lundi au vendredi, 18h samedi [relâche mercredi 18] .
Deux rencontres sont prévues le lundi 16 mars
à 17h - avant la représentation du soir - l’Académie populaire du théâtre et des arts du récit (APTAR) propose un cercle de lecture : « Du « dernier » Barthes jusqu’au premier, redécouvrir l’unité d’une œuvre »La rencontre alternera les extraits lus à voix haute par des participants volontaires, avec des temps d’analyse éclairés par les artistes et les experts.Ce cercle est ouvert à tou.tes, notamment destiné aux étudiant.es qui souhaitent approfondir une connaissance directe de l’œuvre de Roland Barthes.Il sera animé par Françoise Gomez, présidente de l’APTAR et chercheuse en théâtre.
Entrée gratuite sur inscription à l’adresse : frgomez@nordnet.frPuis, à l’issue de la représentation - dialogue avec Tiphaine Samoyault et Mathieu Messager.
Directrice d’études à l’EHESS depuis 2021, essayiste et critique, Tiphaine Samoyault a consacré à Roland Barthes une grande biographie intellectuelle en 2015. Elle est fondatrice et membre du comité de rédaction de la revue en ligne En attendant Nadeau et publie chaque semaine « le feuilleton littéraire » du Monde des Livres. Son dernier ouvrage, Toutes sortes de Misérables, paraît au Seuil en mars 2026.
Mathieu Messager est Maître de conférences à l’université de Nantes. Spécialiste de théorie littéraire et de Roland Barthes, il a publié deux ouvrages sur cet auteur (Roland Barthes, Paris, PUF, coll. « Que sais-je? », 2019 ; Barthes/Quignard. L’idée de littérature au tournant du 21e siècle, Rennes, PUR, 2021). Il est le directeur de la revue en ligne Revue Roland Barthes et travaille depuis 3 ans à l’édition numérique des notes inédites de Roland Barthes conservées à la BnF (le projet « ArchiBarthes »).