Écrire la vie : la parole d’Annie Ernaux au cinéma avec Claire Simon et Judith Godrèche
- Sara Durantini
- il y a 51 minutes
- 7 min de lecture

En tant que femme qui écrit et qui s’interroge sans cesse sur le sens du geste d’écrire, sur la narration à partir de soi, j’ai relu récemment la réflexion de Simone de Beauvoir selon laquelle il faut sortir de l’enfermement de soi et en soi pour faire un saut vers l’objectivité. Je trouve que cette réflexion est d’une telle actualité qu’elle se place au cœur du débat culturel et littéraire contemporain, précisément dans la période historique que nous traversons, où l’intimité est souvent exposée et marchandisée. Être à la première personne, face à son propre moi, se demander à qui appartient le visage reflété dans le miroir (comme se le demandait Colette-Renée Néré dans La Vagabonde) constitue le premier défi pour qui veut regarder le moi en face afin de pouvoir ensuite en sortir, le traverser sans en rester prisonnier, et atteindre cette objectivité qui n’est pas une froide distance, mais la capacité de transformer son expérience personnelle en acte politique, lié à des structures sociales, économiques et culturelles.
Parmi les écrivaines qui ont réussi à soustraire le moi à la pure confession pour en faire un instrument d’analyse collective, Annie Ernaux occupe une place centrale. Son écriture ne cherche pas l’exceptionnalité du vécu, mais son exemplarité ; bannissant tout ornement stylistique, ce qui compte est la précision presque clinique, chirurgicale de l’observation. Écrire, pour Annie Ernaux, signifie enregistrer, noter, exposer sa propre vie comme on exposerait un document d’archive. Première et unique femme française à avoir reçu le prix Nobel de littérature en 2022, ce qui rend son œuvre nécessaire aujourd’hui est la tension constante entre autobiographie et sociologie, entre mémoire individuelle et histoire collective. Ernaux ne « se » raconte pas, elle raconte la classe sociale dont elle est issue, le désir d’émancipation, le corps féminin comme champ de bataille symbolique, l’éducation sentimentale au sein d’un système de pouvoir (de genre et de classe).
Cette posture ne s’est pas imposée d’emblée. Au début, dans les années soixante-dix, Annie Ernaux concevait encore la littérature comme un roman, et le roman comme transfiguration du réel. Les Armoires vides naissait dans ce cadre : une voix fictionnelle, une structure narrative reconnaissable, capable de raconter, déjà sans ornements stylistiques, l’avortement, la fracture sociale, l’expérience d’une fille de petits commerçants accédant aux études supérieures. Avec La Femme gelée, au début des années quatre-vingt, la distance à la fiction s’est encore réduite et le « je » est devenu plus exposé, moins protégé ; la narration s’est rapprochée d’une modalité ouvertement autobiographique. C’est avec La Placeque s’est produit le saut décisif : non seulement la voix a changé, mais l’idée même de littérature. Ernaux a abandonné la transfiguration au profit d’une « écriture plate », qui ne cherchait pas à élever l’expérience, mais à la restituer dans sa nudité sociale. Écrire a alors signifié assumer « une posture d’écriture [...] exploration de la réalité extérieure ou intérieure, de l’intime et du social dans le même mouvement, en dehors de la fiction » et introduire les « photographies en prose », des photographies racontées, des images décrites, restituées sous forme d’ekphrasis. De cette manière, la photographie devient le modèle implicite d’une langue qui veut enregistrer la réalité telle qu’elle apparaît, sans surcharges ni effets de style. Cette réflexion se radicalisera dans les textes suivants. Dans Une femme, le livre consacré à sa mère, Annie Ernaux met définitivement au point cette modalité que l’on qualifiera d’ « auto-socio-biographique », c’est-à-dire une écriture qui part de soi mais le dépasse aussitôt, en l’inscrivant dans un horizon historique et social. La mère y est évoquée par images, par instantanés qui restituent une posture, un geste, un vêtement, une manière d’être au monde. Ce n’est pas la mémoire sentimentale qui guide le récit, mais une succession de scènes fonctionnant comme des photographies mentales ; au sein de ce portrait, chaque image retient ce qui est sur le point de disparaître, sans pour autant céder à la nostalgie. La photographie, là encore, devient un instrument d’analyse. Le même procédé traversera Passion simple, où le corps de l’amant est rappelé par fragments visuels, par apparitions soudaines qui reviennent comme des photogrammes (à l’image de la scène évoquée à l’ouverture du livre, les images d’un film pornographique) ; dans Journal du dehors, où les images ne sont plus intimes mais urbaines (visages croisés dans le métro, vitrines, périphéries, panneaux publicitaires) et où l’écriture adopte le rythme d’une caméra enregistrant ce qui défile devant elle ; dans L’Événement, où l’expérience de l’avortement est reconstruite comme une série de scènes nettes, presque cliniques, chargées de tension visuelle. C’est toutefois dans Les Années que ce dispositif atteint sa forme la plus accomplie. L’incipit (« Toutes les images disparaîtront… ») n’est pas seulement une déclaration poétique, mais l’annonce d’un montage et, de fait, le livre progresse par accumulation de photographies en prose, d’images collectives, de fragments de films, de publicités et de slogans. Il n’y a pas de « je » dominant, mais une voix qui traverse les époques comme une suite de photogrammes ; la mémoire individuelle se dissout dans la mémoire collective et le récit, porté par une écriture qui fonctionne par cadrages successifs, semble avancer selon un mouvement d’apparitions et de disparitions.
C’est à partir de cette grammaire visuelle que le passage vers le cinéma et le théâtre est apparu comme une conséquence presque naturelle. En effet, le cinéma comme le théâtre ont reconnu dans les textes d’Annie Ernaux ce langage de l’image et du montage qui leur est propre. Pour n’en citer que quelques exemples, en 2008 L’Autre de Pierre Trividic, adapté de L’Occupation ; puis le documentaire de Michelle Porte, Les mots comme des pierres – Annie Ernaux écrivain, ainsi que J’ai aimé vivre là de Régis Sauder, construit à partir de textes d’Annie Ernaux. Plus tard, le film d’Audrey Diwan (Lion d'or à la 78e édition de la Mostra de Venise) a restitué L’Événement avec une radicalité visuelle qui dialogue directement avec l’austérité de l’écriture d’Ernaux, tandis que Passion simple de Danielle Arbid a tenté de donner corps et rythme cinématographique à la suspension amoureuse du livre. Parallèlement, le théâtre a multiplié ses relectures, démontrant combien cette parole, déjà dépouillée et frontale sur la page, est intrinsèquement scénique. L’Événement a donné lieu à des lectures comme celle de Marianne Basler au Théâtre de l’Atelier en 2024 ; L’Occupation a été porté au Théâtre Princesse Grace en 2019 ; Les Années au Théâtre de la Maison du Peuple en 2020 ; Mémoire de fille est entré au répertoire de la Comédie-Française en 2023, avant d’être adapté par Sarah Kohm, Veronika Bachfischer et Élisa Leroy au Théâtre des Abbesses entre novembre et décembre 2025. En Italie également, souvent en collaboration avec la maison d’édition qui traduit l’ensemble de son œuvre, L’orma editore, la voix d’Ernaux a trouvé de nombreuses interprètes, telles que le trio artistique composé de Daria Deflorian, Monica Piseddu et Monica Demuru, ainsi que le trio Arianna Ninchi, Francesca Fava et Anna Paola Vellaccio (avec la participation de Giulia Basel), confirmant une réception qui dépasse les frontières linguistiques et nationales.
Récemment, les projecteurs se sont tournés vers le docufilm de Claire Simon, Écrire la vie – Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens. Depuis toujours attentive aux dynamiques de genre, aux rapports de pouvoir et aux lieux où se construisent identités et appartenances, Claire Simon a manifesté, dès ses premiers courts-métrages, un intérêt constant pour les vies marginales et pour les espaces de formation. De Récréations à Apprendre, son regard se pose sur des lieux où la vie quotidienne devient matière narrative et politique : écoles, hôpitaux, espaces publics où se rendent visibles les inégalités de genre, de classe et d’opportunités. C’est là que l’œuvre de Simon rencontre celle d’Annie Ernaux. Toutes deux interrogent la transmission générationnelle et le passage d’une expérience individuelle à une conscience collective. À travers Écrire la vie, Claire Simon entre dans les salles de classe, observe enseignants et élèves, enregistre le moment où les mots d’Annie Ernaux sont lus, discutés, contestés, reconnus. La caméra devient témoin de la rencontre générationnelle, celle entre les mots d’Ernaux et les regards des jeunes qui les lisent, selon une approche que l’on pourrait qualifier d’ethnographique. Le film s’interroge sur ce qui se produit lorsque l’écriture plate d’Ernaux rencontre des subjectivités diverses, éloignées par leur origine ou leur condition des situations racontées dans les livres, et qui trouvent pourtant des points de contact inattendus dans la honte, le désir d’émancipation, la conscience de leur propre position sociale. Écrire la vie met en lumière la capacité des jeunes à élaborer des questions complexes lorsqu’on leur accorde espace et écoute. C’est dans ce périmètre que semble se dessiner le fil rouge reliant la parole cinématographique de Claire Simon à celle, phototextuelle, d’Annie Ernaux, en montrant comment l’écriture, en tant qu’acte politique et pratique de conscience, trouve dans le cinéma un lieu privilégié de résonance. Comme l’a déclaré Claire Simon lors des Giornate degli Autori à Venise en 2025, les jeunes cherchent toujours à comprendre si une histoire « fonctionne », si elle peut les mener quelque part. En ce sens, lire Ernaux devient un exercice de reconnaissance : il s’agit d’ « écrire la vie », de donner forme à ce qui nous traverse tous, au-delà de toute barrière générationnelle ou sociale. C’est dans cette capacité à franchir les frontières que se mesure l’universalité de la parole d’Annie Ernaux, récemment explorée également à travers l’adaptation cinématographique de Mémoire de fille signée Judith Godrèche (dont le tournage s’est récemment terminé). Actrice et réalisatrice qui, ces dernières années, a replacé au centre du débat public français la question des violences de genre (de son discours aux César jusqu’au court-métrage Moi Aussi présenté à Cannes en passant par son tout dernier récit Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux) Godrèche promet, avec cette adaptation, de porter à l’écran le corps féminin comme lieu de mémoire et de prise de parole, et de montrer comment la transmission devient verticale lorsqu’un corps accueille et restitue une expérience qui n’est pas la sienne, mais qui demeure profondément reconnaissable, universelle.
L’œuvre d’Annie Ernaux, tout comme le travail de Claire Simon et celui qui, je l’espère, pourra devenir l’adaptation portée par Judith Godrèche, montrent combien il est urgent de mettre en œuvre la pensée de Simone de Beauvoir, précisément à une époque comme la nôtre, où l’autonarration risque de se réduire à une surface consommable. C’est là que se joue la responsabilité de celles et ceux qui écrivent et qui interprètent, dans la capacité de transformer l’expérience en conscience partagée, de donner forme à cette vie qui nous traverse et qui, par transmission et proximité, devient un patrimoine commun.
Claire Simon, Ecrire la vie — Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens, France, 2025, 90 minutes.