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  • Photo du rédacteurLouise Chennevière

Louise Chennevière : « J’ai la voix de Duras au creux de l’oreille »



Louise Chennevière (c) RMN


Depuis Comme la chienne paru chez POL en 2019, à la manière d’une déflagration, Louise Chennevière incarne une des voix les plus vives et les plus ardentes de notre contemporain. Difficile de ne pas évoquer en sa compagnie la présence capitale de Duras dans une œuvre promise à un très bel avenir. Pour Collateral, elle a accepté d’évoquer son héritage Duras au présent.

 


Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ? Quel a été votre réaction après la « rencontre » avec cette écrivaine ?

 

            Je ne sais plus, je ne sais pas, comme si elle avait toujours été là, avant que je le sache même avant que je ne commence à écrire. C’est terrible dès que je parle d’elle j’ai l’impression de me mettre à sonner comme elle – j’ai sa voix au creux de l’oreille. Le premier souvenir peut-être c’est quand même peut-être Écrire et la mouche qui se fait attraper par la toile, le lent combat de la mouche et de l’araignée. Je sais que j’étais toute jeune et j’avais moi aussi une fois regardé une mouche mourir – je me suis dit alors c’est aussi ténu que ça écrire, c’est bien ce qu’il me semblait. Après je me suis dit aussi, alors c’est comme ça que tu vas finir, toute seule dans une maison avec beaucoup de whiskey. C’est ce destin qui m’a semblé tout de suite être le mien dont j’essaye depuis lors, je crois, de me libérer. C’est peut-être seulement parce qu’elle a été au bout de cela : la solitude d’une femme qui écrit dans le silence d’une maison, qui boit – qu’il m’est désormais permis d’y échapper. Parce que c’est tout de même assez récent tout ça, des femmes qui écrivent et qui en vivent et Duras a été la première à me montrer que c’était possible.

 

 

Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué.e ? Pourquoi ces choix ?

 

            Le livre c’est peut-être Détruire dit-elle – pourtant je ne saurai plus aujourd’hui dire exactement pourquoi, et je me refuse à le relire juste pour répondre comme il le faut à ce questionnaire, je dirai juste ce dont je me souviens, ce qu’il m’en reste : le souvenir d’une après-midi de printemps, c’était l’exacte veille du jour où le président dystopique qui gouverne ce pays allait déclarer le confinement, déjà les commerçants prévenants avaient refusé que je m’installe à l’intérieur pour boire un café et je m’étais donc installée sur un banc qui longe les rails de la petite couronne, il faisait chaud, ç’avait été une lecture brève exaltée et brutale – une illumination, ou extase dirai-je si je ne craignais pas le romantisme de ce terme hérité d’une longue et mâle lignée de poètes qui arrive aujourd’hui au bout de la course, alors. Enfin ce dont je me souviens c’est d’une violence inouïe et pourtant sans éclat. Voilà ce qu’elle est parvenue à dire la violence que fait régner le silence sur nos existences et surtout, sur les subjectivités embourbées dans ce fait femme. Le souvenir confus de cette lecture m’évoque les premières lectures des livres de Faulkner : on est happé dans cette confusion, dans un tourbillon, un maelström dirait-il, on ne comprend pas bien et pourtant on comprend exactement ce de quoi il en retourne, la vérité qui gît au fond de ce trouble. C’est la puissance de l’œuvre de Faulkner et de celle de Duras, restituer dans la langue le trouble dans lequel se manifeste à nous notre vie. Qui n’est jamais une affaire de communication, ou de chronologie.

 

            Emily L. C’est un personnage absolu, qui émerge du fin fond des temps, depuis le début de ce toujours dans lequel les femmes sont condamnées à se taire, à ne pas écrire, c’est une femme trimballée sur la mer avec un homme – celui qui a dérobée, dissimulée son œuvre, son œuvre écrite. Parce que cette œuvre lui faisait peur, parce que cette œuvre le niait. Cette œuvre c’était la liberté d’Emily, celle d’une femme de se tenir seule dans la langue, sans besoin de personne et ça lui était insupportable. Dans Écrire Duras écrit ça, qu’il ne faut pas lire aux amants les textes que l’on écrit, que les amants ne peuvent pas les supporter. Emily L. est une femme alors elle ne proteste pas, sa liberté poétique n’est pas doublée de cette liberté existentielle qu’il lui faudrait affirmer – et cela témoigne bien d’une forme de schizophrénie qui hante les subjectivités féminines. Comment la liberté mettons créatrice d’une femme peut encore terriblement être entravée par une aliénation affective. Alors Emily L. n’écrit plus, mais elle ne vit plus vraiment non plus. Je crois que c’est vraiment peut-être pour moi le personnage le plus mythologique de Duras, le plus évanescent et pourtant le plus lourd.

 

            Ces quelques lignes tirées d’Écrire que je sais confusément par cœur, c’est quelque chose comme : Ce que je reproche aux livres en général c’est qu’ils ne sont pas libres, ils sont fabriqués, réglementés organisés, elle dit qu’il y a même des jeunes qui écrivent des livres comme ça, elle dit : des livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Tout ce que j’espère c’est que j’écris des livres qui portent en eux, un peu de nuit.

 

 

 

Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?

 

  Son acharnement dans la langue – son acharnement à faire entrer tout absolument tout dans la langue et surtout ce qui ne peut pas y entrer, le silence, l’amour et l’oubli. Elle ne cesse de dire comme si elle voulait faire entrer le monde dans sa parole mais la seule chose qu’elle semble dire vraiment, c’est tout ce que l’on ne dit pas, ce que l’on tait, c’est l’absolue solitude, ce qui est impossible à dire donc et qui pourtant est dit là toujours en creux de ses textes. Alors que je réfléchis là, je me dis qu’elle est parvenue à faire plier la langue, à l’extraire de tous les imbroglios dans lesquels elle est empêtrée, dans tous ces carcans dans lesquels les sciences du XXème ont essayé de la faire tenir, sociologique, linguistique etc… pour lui permettre d’exprimer la forme même de la subjectivité moderne, qui est je crois, justement, cette solitude. Solitude collective forgée dans l’oubli.

 

 

La « modernité » de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice a-t-elle inspirée votre œuvre ?

 

   Oui bien sûr, lire Duras ça forge une écriture, je dirai ça forge une liberté dans l’écriture. Parce que l’intention orale chez Duras ce n’est pas une volonté de restituer quelque oralité sociologique, tiens si j’ajoute ce mot là ça fera prolo, et celui-là ça fera bourgeois, c’est quelque chose qui m’insupporte ça, le désir de singer des habitus de classe, et quel qu’il soit, c’est-à-dire le désir de faire vrai, un réalisme plat qui consiste en une pure reproduction de l’existant, et donc des rapports de pouvoir. Le réalisme de Duras est existentiel, absolu et généreux : il fait le crédit de cette existence à toutes les subjectivités. Dans une interview bouleversante elle dit quelque chose comme cela, non il n’y a pas de petites gens dans mes livres, il y a des gens. L’oralité ce n’est pas une question de sociologie, c’est une question de subjectivité – les classes on les entend parler toute la journée. Ce que l’on n’entend pas c’est cette voix qui parle dans la tête de tous, cette voix qui parle aussi j’en suis sûre dans la tête des animaux et des forêts. Dans Écrire encore : ça rend sauvage l’écriture, on rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps.

 

 

Duras encore ou on la confie à l’histoire littéraire ?

 

Encore encore encore – même si souvent, je dois l’admettre, elle m’agace un peu, elle m’agace comme quelqu’un qu’on connaît trop bien, dont on peut en quelque sorte anticiper les tours et les détours, c’est un truc de vieux couple, souvent quand j’ouvre un livre je me dis ah voilà qu’elle recommence, et pourtant chaque fois ça fonctionne, il n’y a rien à faire, chaque fois je suis bouleversée. Parfois je la moque un peu quand même, la recette de la soupe aux poireaux par exemple, quand elle dit, ou bien le suicide ou bien la soupe aux poireaux. Et pourtant alors même que j’écris cela je réalise que c’est vrai, c’est l’un ou l’autre. Aussi je dois bien admettre que je suis pour l’abolition de l’histoire littéraire – qu’un livre qui tombe dans l’histoire littéraire c’est qu’il ne nous parle plus, alors pourquoi s’en soucier ? Si seulement on voulait cesser avec cette obsession de l’histoire littéraire je crois qu’on cesserait de dégoûter des générations d’élèves de la littérature. Ah et je dois tout de même dire pour finir, qu’il y a une chose qui me reste absolument hermétique, pour l’instant et pour toujours peut-être je ne sais pas, c’est le cinéma de Duras.


(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)





Louise Chennevière, Mausolée, POL, août 2021, 160 pages, 15 euros

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