"Madame deâŠ" ou lâunivers qui ne finit pas dâĂȘtre
- Benoit Gautier
- 20 nov. 2024
- 6 min de lecture

Les Ćuvres dâart sont dâune infinie solitude ;Â
rien nâest pire que la critique pour les aborder.Â
Seul lâamour peut les saisir, les garder, ĂȘtre juste envers elles.
Rainer Maria Rilke â Lettres Ă un jeune poĂšte
Madame de⊠de Max OphĂŒls ressort en version restaurĂ©e, soixante-neuf ans aprĂšs sa sortie, presque jour pour jour. Film fĂ©tiche des plus grands cinĂ©astes, de Jacques Demy Ă Paul Thomas Anderson, tous accros Ă ce chef-dâĆuvre adaptĂ© du roman Ă©ponyme de Louise de Vilmorin, dont OphĂŒls isole une phrase : « Elle eut lâimpression de nâavoir plus dâimportance ; elle se demanda ce quâelle faisait sur terre et pourquoi elle vivait ; elle se sentit perdue dans un univers qui ne finit pas dâĂȘtre ».Â
Madame de⊠(Danielle Darrieux), acheteuse compulsive, cache ses dĂ©penses astronomiques Ă son Ă©poux. Pour Ă©ponger une dette, elle met au clou une paire de boucles dâoreilles avec diamants en forme de cĆur. Le gĂ©nĂ©ral de⊠(Charles Boyer) les rachĂšte puis les offre Ă une maĂźtresse (Lia Di Leo) en cadeau de rupture. Elle-mĂȘme les revend au baron Donati (Vittorio De Sica), ambassadeur italien, qui sâĂ©prend de Madame de⊠et lui offre les bijoux Ă son tour.
DĂ©couvrez ou souvenez-vous de la malle voyageuse du baron Fabrizio Donati dans Madame de⊠Gros plan sur le bagage qui ouvre une sĂ©quence au mouvement de camĂ©ra sophistiquĂ©. Une main colle une Ă©tiquette sur la malle dĂ©jĂ constellĂ©e de destinations. Le plan sâĂ©largit. Le baron Donati attend la fin de lâinspection de lâemployĂ© des douanes. Madame de⊠surgit, suivie de sa dame de compagnie. Le pas pressĂ©, empreinte de cette allure un brin hautaine des femmes convaincues de leur sĂ©duction. LâhĂ©roĂŻne sâarrĂȘte au guichet. Ses yeux croisent le regard de Donati, sâattardent. Juste le temps de se laisser dĂ©sirer. Madame de⊠sâen va, sâĂ©vanouit dans un rideau de brume. Dans un noir et blanc ou plutĂŽt un gris Ă©pais, laiteux, opaque. Apparition. Ensevelissement dans le brouillard.Â
La sĂ©quence de la rencontre entre le baron Donati et Madame de⊠est dâessence wellesienne parce que lâobjet â la malle, la paire de boucles dâoreille, la boule Ă neige dans Citizen Kane â dĂ©termine le dĂ©roulement du rĂ©cit comme un personnage Ă part entiĂšre. Si la malle de Donati Ă©voque bien sĂ»r le voyage, elle traite aussi symboliquement de son contenu, du poids du bagage qui sâalourdit au fil des missions diplomatiques. Telles, au grĂ© de lâHistoire, les errances de Max OphĂŒls. Juif sarrois nĂ© en 1902, migrant dâAllemagne vers la France, de la France vers les Ătats-Unis, des Ătats-Unis vers la France, avant de mourir en Allemagne, Ă Hambourg, en 1957. Sâexiler de pays en pays, câest apparaĂźtre et disparaĂźtre, sâescamoter de façon plus ou moins furtive : image de Madame deâŠÂ dans le regard de Donati. Sâexiler, câest entretenir une mĂ©moire kalĂ©idoscopique, parcellaire, fantasmĂ©e et dĂ©sordonnĂ©e : identiques Ă celles de Max OphĂŒls, de Charles Foster dans Citizen Kane.

Avant la prĂ©paration technique dâun plan, OphĂŒls qui fut acteur dans sa jeunesse Ă Sarrebruck puis metteur en scĂšne de deux cents piĂšces et opĂ©rettes en Allemagne, Suisse et Autriche, rĂ©pĂšte dans lâespace du dĂ©cor avec les comĂ©diens de ses films. Non pas comme au théùtre, mais dâune façon sensorielle, organique. La prise de pouvoir dâune aire de reprĂ©sentation par un corps est un phĂ©nomĂšne animal. Les mouvements des corps et la musique des timbres de voix dĂ©cident de la chorĂ©graphie de la camĂ©ra. ParticuliĂšrement sur le plateau de Madame deâŠÂ oĂč le cinĂ©aste aime sâĂ©loigner dans les coins dĂ©serts pour y chuchoter des monologues Ă son Ă©gĂ©rie, Danielle Darrieux, et la plonger dans un Ă©tat de rĂ©ception intuitif, Ă©motionnel. OphĂŒls la dirige dans deux films : La Ronde (1950), Le Plaisir (1952). Ă propos de son interprĂ©tation subtile comme un ouvrage de dentelle dans Madame deâŠ, il dĂ©clare : « Quelle sublime comĂ©dienne ! Regardez ce tendre mouvement de lâĂ©paule. Regardez ses yeux mi-fermĂ©s. Et son sourire, oui, son sourire qui ne sourit pas, mais qui pleure ou qui fait pleurer. Comme câest drĂŽle : un sourire peut faire pleurer, et dâautre part, une chose toute triste peut provoquer un rire insouciant. Danielle, câest la vie. Jâadore travailler avec elle ! Elle sait parfaitement sâimbiber de mes convictions, comme une idĂ©ale Ă©ponge intellectuelle, pour les faire Ă©goutter oĂč, sâil le faut, les dĂ©verser dans les scĂšnes Ă jouer, avec une prĂ©cision de mathĂ©maticien. Je lâadore ! ».
DĂšs la prĂ©paration du film, OphĂŒls insiste sur la vacuitĂ© de son hĂ©roĂŻne. Il la conçoit vide par nature, au sein dâune classe sociale aisĂ©e qui favorise sa frivolitĂ©. Le rĂ©alisateur ne demande pas Ă Danielle Darrieux de remplir la coquille creuse de son personnage, mais de lâincarner. Performance accomplie dans une neutralitĂ© inouĂŻe. Darrieux dĂ©bute le film comme une page blanche, en totale adhĂ©sion avec la superficialitĂ© du monde qui lâentoure, en accord avec un univers qui ne finit pas dâĂȘtre de et dans son confort. Câest la puissance de sa passion pour Donati qui lui fait prendre conscience de lâinsignifiance de son existence. Pour noircir cette femme au point de lâĂ©touffer sous le poids des conventions bourgeoises, le rĂ©alisateur conçoit un mouvement, innove une pulsation incessante. Un tempo Ă la fois superficiel et tragique qui montre lâĂ©volution mĂ©lodramatique de lâhĂ©roĂŻne dans une succession perceptible dâĂ©vĂ©nements. Dans Liebelei (1933), le premier grand succĂšs cinĂ©matographique de Max OphĂŒls tournĂ© en Allemagne, un couple danse une valse tantĂŽt dans un costume, tantĂŽt dans un autre. Ce procĂ©dĂ© trouve son aboutissement dans la succession de bals qui unissent Madame deâŠÂ au baron Donati.
Premier bal en plan large : EntourĂ©s de figurants, Danielle Darrieux et Vittorio De Sica valsent et rient. Leur conversation futile est inaudible.Â
Second bal en plan moyen : Autres costumes. Le couple parle encore mais ne sourit plus. De rares silhouettes Ă©voluent autour dâeux.
TroisiÚme bal en plan américain : Autres costumes. Les deux danseurs parlent, mais de longs silences séparent leurs rares propos. Aucun danseur ne les entoure.
QuatriÚme bal en gros plan : Autres costumes. Le couple valse toujours mais se tait. Il se regarde intensément, trÚs grave. La salle est désertée.

Par le mouvement de lâimage et les diffĂ©rents cadrages, lâintimitĂ© des amants se resserre. Leur isolement au fil des plans traduit la gravitĂ© de la passion sur la frivolitĂ© des mondanitĂ©s. Au final, la dĂ©sertion des danseurs puis lâĂ©puisement des musiciens symbolisent le rejet des sentiments adultĂ©rins de Madame de⊠par les rouages de la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre. La progression mentale de lâhĂ©roĂŻne se morcellent en instants Ă la fois sĂ©parĂ©s et unis. Parti pris de mise en scĂšne qui rejette de façon naturelle le plan fixe, contraire au mouvement de la vie selon Max OphĂŒls. Avec la mobilitĂ© autodidacte de sa camĂ©ra, issue de son expĂ©rience dâacteur et de metteur en scĂšne de théùtre, le cinĂ©aste conçoit une chorĂ©graphie emprisonnante pour Madame de⊠Mouvement perpĂ©tuel qui se termine par un procĂšs social sans appel.
Madame de⊠se rend, se donne tout entiĂšre Ă lâamour alors quâautour dâelle les figures masculines se prĂȘtent, mais finissent toujours par se dĂ©rober. Le visage de lâhĂ©roĂŻne croise des miroirs qui ne nous offrent pas des reflets de sa fĂ©minitĂ©, mais une projection de sa mĂ©taphysique. RĂ©vĂ©lĂ©e par lâesthĂ©tique de Max OphĂŒls, cette approche ne provient pas dâun genre, le womanâs picture, mais de la propre rĂ©flexion du cinĂ©aste â sa pensĂ©e par lâimage â de la psychĂ© fĂ©minine. MalgrĂ© la dĂ©faillance de ses choix, la lĂ©gĂšretĂ© de ses jugements, la femme ophĂŒlsienne, de Lettre dâune inconnue (1948) Ă Â Lola MontĂšs (1955), fait preuve dâauthenticitĂ©, dâentĂȘtement amoureux, mais ses sentiments sans fissure sont trahis par les prisons dorĂ©es ou sordides que lui offrent les hommes, jougs de sociĂ©tĂ©s sur le dĂ©clin, programmĂ©s pour entretenir la mascarade du dĂ©sir, lâalimentation du plaisir. Dans de tels contextes sociaux et Ă©conomiques, la puretĂ© des inclinaisons est exclue. Celle qui transgresse cet interdit nâa pas le droit de parole, encore moins celui de sâaccomplir. Dans un univers qui ne finit pas dâĂȘtre, Madame de⊠ne tombe pas amoureuse du baron Donati, mais sâouvre au royaume infini des sentiments. Elle traverse le miroir de la frivolitĂ© Ă la profondeur, plonge en elle-mĂȘme, court Ă sa perte, le paye cash de sa vie.
Madame de⊠Max OphĂŒls, Rizzoli film S.p.a, Franco London Films, Les Acacias, 1h45, avec Danielle Darrieux, Charles Boyer, Vittorio De Sica, Lia Di Leo. Reprise le 6/11/2024 dans les salles.