Annie Ernaux & Judith Godrèche : Mémoire, consentement et émancipation féminine (Mémoire de fille)
- Sara Durantini

- il y a 2 jours
- 8 min de lecture

La première fois que j’ai lu Mémoire de fille d’Annie Ernaux, j’avais depuis longtemps dépassé l’âge de dix-huit ans, le même âge que la fille de ‘58. J’avais depuis longtemps laissé derrière moi ses insécurités, cette incapacité à savoir comment se comporter, ce besoin de plaire pour se sentir appartenir à un groupe, attitudes typiques de celles qui n’avaient pas reçu les outils sociaux et culturels nécessaires pour s’orienter dans le monde des adultes. De nombreuses années s’étaient écoulées depuis cet apprentissage si difficile de la vie adulte et pourtant, lorsque j’ai ouvert Mémoire de fille pour la première fois, tout est remonté à la surface. Comme une vague qui se brise sur le rivage et entraîne avec elle ce qui semblait s’être déposé au fond, le livre d’Annie Ernaux a fait resurgir des images et des émotions que je croyais enfouies : le désir d’appartenance, la honte, le consentement, la sensation constante d’être déplacée, de ne pas être à sa place. Submergée par ce magma émotionnel que le temps avait simplement enseveli, j’ai reconnu, en lisant Annie Ernaux, quelque chose qui m’avait appartenu à moi aussi. Malgré la distance temporelle qui séparait la jeune fille que j’avais été au début des années 2000 de celle racontée par Ernaux, j’ai vu clairement le mouvement intérieur et collectif qui emporte tant de jeunes filles cherchant désespérément leur place dans le monde et finissant par se mesurer à travers le regard des autres. À partir de ce moment-là, j’ai emporté Mémoire de fille avec moi. J’ai emporté avec moi ces corps de fille, la fille de ‘58 et la fille que j’avais été, ces corps féminins capables de se fondre en un seul corps. Je les ai portés avec moi pour me rappeler combien est fragile la frontière entre le désir et le consentement, entre le besoin d’être vue et le risque de se livrer au regard des autres, entre la recherche de sa propre voix et la tentation de n’exister qu’à travers la reconnaissance d’autrui. Je les ai portés avec moi pour me rappeler combien le chemin vers l’appropriation de soi, pour une femme, n’est jamais linéaire mais constamment accidenté, un chemin qu’il faut conquérir morceau par morceau, parfois au prix d’un coût humain considérable. Voilà ce qu’a été pour moi Mémoire de fille : l’un de mes livres de l’éveil. Un livre qui n’a jamais cessé de m’interroger et qui est revenu à plusieurs reprises au centre de mon travail de recherche sur la voix des femmes, sur la place des femmes, sur le désir, la honte, le consentement sexuel et les rapports de pouvoir qui traversent les corps féminins, jusqu’à mes travaux les plus récents consacrés à ses adaptations théâtrales et cinématographiques.
Lorsque j’ai appris que Judith Godrèche travaillait à l’adaptation cinématographique de Mémoire de fille, je me suis demandé comment il était possible de traduire en images un livre qui ne raconte pas seulement ce qui est arrivé à une jeune fille durant l’été 1958, mais aussi la longue et douloureuse tentative de la rejoindre à nouveau. Une jeune fille qui, tout en appartenant à une époque et à une histoire bien précises, finit par parler à beaucoup d’autres. À partir de son je, comme l’a observé Judith Godrèche, émerge un nous qui a traversé des générations entières et continue d’interroger le présent.
Mais avant même le regard de Godrèche, c’est la voix d’Annie Ernaux qui m’a frappée : sa lettre écrite après la présentation du film dans la section Un Certain Regard du 79e Festival de Cannes. “J’ai regardé le film de Judith Godrèche avec une émotion très vive et d’une nature particulière. Comme si mon livre trouvait là sa réalisation […] en même temps était devenu, grâce au film, quelque chose de plus vaste, général, une histoire, une mémoire de fille”. J’ai trouvé ces mots profondément émouvants, cette conscience que le livre, tout en restant fidèle à son origine autobiographique, devient à travers le cinéma de Judith Godrèche, à travers son regard et sa manière de travailler, quelque chose de plus vaste encore. Tout aussi émouvante est la conclusion de cette lettre, lorsque Ernaux évoque Simone de Beauvoir et Le Deuxième Sexe.
Pour comprendre le projet de Judith Godrèche, je suis partie d’une question apparemment simple : pourquoi précisément Mémoire de fille ? Mémoire de fille n’arrive pas de manière isolée dans le parcours de la réalisatrice. En 2023, Godrèche écrit et réalise Icon of French Cinéma, une mini-série en six épisodes dans laquelle elle met en scène, à travers son propre alter ego et sur un registre souvent ironique et auto-ironique, certaines des zones les plus obscures de l’industrie cinématographique française. L’année suivante, elle réalise Moi aussi, un court métrage né des témoignages de dizaines de femmes recueillis après ses prises de parole publiques. Dans les deux cas, le travail sur la mémoire individuelle s’entrelace avec la volonté de mettre au jour des mécanismes collectifs de domination masculine et de silenciation. Considérés sous cet angle, le livre d’Annie Ernaux et le parcours artistique de Judith Godrèche semblent se rejoindre précisément dans cette tentative de nommer ce qui, pendant longtemps, est resté sans mots. Pour l’une comme pour l’autre, ce passage du je au nous constitue le cœur même du geste artistique. Lorsque Godrèche affirme qu’à partir du jed’Ernaux émerge un nous, elle semble décrire non seulement le livre d’Ernaux mais aussi son propre parcours récent. Un autre mot traverse l’adaptation cinématographique : la distance.
Dans la lettre que Godrèche adressa à Annie Ernaux avant de la rencontrer, elle écrivait : “que des années nous séparent et pourtant, l’écart est une chose que nous avons en commun. Le temps que ça prend. Dans le paysage de nos vies, pour pouvoir formuler, mettre des mots sur les choses”. Il est difficile d’imaginer une définition plus juste de l’ensemble du projet ernauxien. Dans Mémoire de fille, l’enjeu est de trouver la distance nécessaire pour pouvoir nommer les événements, pour pouvoir les regarder sans en être de nouveau submergée, pour parvenir à comprendre ce qui est réellement arrivé à la jeune fille de 1958 et quelles conséquences cette expérience a eues sur le reste de sa vie. C’est sans doute pour cette raison que, revenant sur la genèse du film, Godrèche prononce une phrase que je considère comme décisive : “Je me suis mis à imaginer, à inventer des personnages qui pourraient incarner certaines phases de sa construction psychique, de son chemin vers l’engagement et l’émancipation”. Cette phrase contient à elle seule l’énoncé de sa poétique de l’adaptation. Godrèche cherche à rendre visibles, à travers les images, les corps et les relations, ces processus intérieurs qui, dans le livre, prennent forme à travers la réflexion et l’écriture. La question de l’adaptation devient alors plus profonde encore : elle concerne la transposition cinématographique d’un processus de prise de conscience et de réappropriation de soi. Ce n’est pas un hasard si Godrèche parle de la réincarnation de la jeune fille de ‘58 par le cinéma : lui redonner un visage, une voix, une présence physique, et la mettre en dialogue avec la femme qui l’observe cinquante ans plus tard. Il ne s’agit donc pas d’adapter une histoire, mais de filmer le geste même de la mémoire, le mouvement par lequel Annie Ernaux tente de rejoindre la jeune fille qu’elle a été.
Si la mémoire constitue le noyau du projet de Godrèche, le regard en représente le dispositif fondamental. La réincarnation de la jeune fille de ‘58 ne concerne pas seulement sa présence à l’écran, mais aussi la manière dont elle est observée et restituée au spectateur. “Je voulais regarder ce qu’elle regarde, que le spectateur puisse être entièrement à sa place à elle. J’ai énormément travaillé là-dessus en amont, pour qu’elle ne soit jamais perçue à travers le regard de H”, affirme la réalisatrice. Dans cette déclaration se condense toute une réflexion sur le pouvoir du regard, qui traverse aussi bien le livre d’Annie Ernaux que notre présent. Dans Mémoire de fille, en effet, le problème n’est pas seulement ce qui arrive à Annie durant l’été 1958, mais la manière dont la jeune fille finit progressivement par se regarder elle-même à travers les yeux des autres : les yeux de H, du groupe des moniteurs, des autres jeunes filles, des codes sociaux qui régissent l’appartenance et l’exclusion.
C’est là que se logent certaines des questions les plus profondes du livre : la honte, le besoin d’appartenance, la difficulté à nommer ce qui est arrivé, mais aussi la question du consentement. Autant de questions que Godrèche met en scène à travers un usage particulièrement subtil de la caméra, en restituant le point de vue de la jeune fille, de sorte que le spectateur puisse entrer dans le regard de la jeune Annie, voir, vivre et souffrir à travers ses yeux. L’expérience de la jeune fille de ‘58 est ainsi racontée sans reproduire le mécanisme même qui l’a rendue vulnérable.
L’adaptation de Godrèche arrive à un moment historique particulièrement significatif. Mémoire de fille est publié en 2016, aux portes du mouvement #MeToo, le film paraît près de dix ans plus tard, dans un contexte profondément transformé par les réflexions sur les violences de genre, les rapports de pouvoir et les formes à travers lesquelles le regard masculin a contribué à construire la représentation des femmes. La réponse de Godrèche semble orientée vers la remise au centre de questions que le livre contenait déjà sous une forme puissante et souvent douloureuse : le désir d’appartenance, la honte, l’asymétrie du pouvoir, la difficulté à nommer ce qui est arrivé.
Si ces pages nous paraissent aujourd’hui si actuelles, c’est aussi parce que le débat sur le consentement sexuel a acquis, ces dernières années, une importance sans précédent. En France, des mobilisations qui ont suivi le mouvement #MeToo à l’affaire Gisèle Pelicot, jusqu’à l’adoption par le Sénat de la loi introduisant dans le Code pénal une définition du viol fondée sur le consentement, le débat public a contribué à rendre plus lisibles des dynamiques qui, pendant longtemps, étaient restées confinées à l’expérience individuelle des femmes. Lue sous cet angle, l’adaptation cinématographique de Mémoire de fille réalisée par Judith Godrèche prend la valeur d’une œuvre située au croisement de la mémoire, de la politique et de la représentation. Elle interroge la manière dont le cinéma peut aujourd’hui raconter le désir, la vulnérabilité, le pouvoir et la construction de l’identité féminine sans reproduire les dispositifs qui, historiquement, les ont déformés.
J’écris ces lignes depuis l’Italie, un pays où la réflexion sur le consentement sexuel peine encore à trouver une place aussi structurée dans le débat politique, public et dans l’éducation sentimentale. C’est aussi pour cette raison que je continue de revenir à la jeune fille de ‘58, parce que les questions qui traversent son corps et son expérience continuent de concerner beaucoup d’entre nous. Le besoin d’être reconnues, la difficulté à nommer la violence lorsqu’elle se confond avec le désir d’appartenance, le long travail nécessaire pour se réapproprier sa propre voix n’appartiennent pas seulement à l’après-guerre. Au contraire, ces questions habitent toujours notre présent et continuent de nous demander de trouver les mots, les images et les outils capables de les raconter.
Transposé sur grand écran, le dialogue entre Annie Ernaux et Judith Godrèche parle d’une condition féminine transversale qui traverse les frontières géographiques, culturelles et générationnelles. Si le livre a eu le mérite d’éveiller ma conscience du consentement et de toutes ces zones grises où le désir d’être acceptée risque de se confondre avec le renoncement à soi-même, le film semble recueillir cet héritage pour le projeter dans le présent, en le transmettant à une nouvelle génération de spectatrices et de spectateurs.
J’emporte avec moi, et j’invite chacune et chacun à en faire autant, la jeune fille de ‘58 qui a trouvé les mots pour nommer ce qui lui est arrivé, donnant ainsi une voix à d’autres jeunes filles et à d’autres femmes. Et chaque fois qu’une mémoire individuelle se transforme en conscience collective, quelque chose se fissure dans le silence qui, trop longtemps, a protégé les structures de la domination masculine. Continuons à les fissurer, ces structures, car, comme l’écrivait Audre Lorde, “je ne serai pas libre tant qu’une seule femme ne sera pas libre, même lorsque ses chaînes sont très différentes des miennes”.


