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Matthias Zschokke : Un arrondi de l'infini (Pierre le Gris)

  • Photo du rédacteur: Guillaume Augias
    Guillaume Augias
  • il y a 1 heure
  • 2 min de lecture

Matthias Zschokke (c) DR
Matthias Zschokke (c) DR


Nous connaissons tous le principe visuel nommé vase de Rubin. Popularisé notamment par les images d'Épinal, il s'agit d'un dessin en apparence évident – comme un vase –, mais qui en y regardant de plus près cache d'autres formes — par exemple des têtes de profil qui se regardent. Une fois ces nouvelles formes aperçues, elles prennent pour ainsi le devant de la scène de notre regard et le dessin initial n'est plus du tout aussi évident.


Tel semble être le mode de fonctionnement de l'écrivain suisse d'expression allemande Matthias Zschokke, dans son nouveau très beau récit, Pierre le Gris qui vient de paraître chez Fiction & Cie au Seuil, avec ici son personnage de Pierre, dit Saint-Blaise. Partant d'un motif simple, on annonce à Pierre dès le début du roman la mort accidentelle de son fils, le récit emprunte très vite un itinéraire de délestage et nous fait bientôt douter de ce que nous avons lu de prime abord.


Cette errance narrative n'est cependant jamais totale, à commencer par ce détail qui n'en est pas un : la mort rôde à chaque coin de page. Tel le père de ce Pierre à la vie si grise qu'elle le qualifie, ascendant dont on apprend que, «quand son couteau de poche fut officiellement considéré comme une arme et qu'il ne put plus l'emporter en avion, au tribunal ni à la mairie, son univers s'effondra, il décida de mourir et il mourut.»


Anecdotique et brutale, la mort est aussi chez Zschokke absurde et ridicule. Elle fait penser au quotidien du jeune Antoine Doisnel chez Truffaut, et d'ailleurs une scène d'attraction foraine évoque la scène du rotor géant dans Les Quatre Cents Coups. Pierre y emmène un jeune garçon nommé Zéphyr que le hasard a placé sur sa route. Le hasard, qui sait, est peut-être l'autre nom des remords de la grande faucheuse.


Pierre/Saint-Blaise prodigue à Zéphyr de nombreux conseils pour mener sa vie. Il en dispose d'une réserve des plus conséquentes dont n'auront rien su sa femme, qu'il confesse peu connaître, et leur fils, que nous ne connaîtrons pas davantage. Parler aux objets, se passionner pour la nidification des merles, observer les boutonnières ou encore compter le nombre de quartiers des mandarines…

«Va ton chemin et sois heureux si aujourd'hui on te laisse tranquille.»


Toute en narrations gigognes et descriptions précises, la langue si singulière de Matthias Zschokke – par ailleurs dramaturge et scénariste – envoûte autant qu'elle désarçonne. On ne se trouve ni du côté de Thomas Bernhard, malgré l'apparent cynisme des sentiments, ni dans les environs d'un W. G. Sebald, malgré la digression élevée au rang d'art. On pense plutôt à sa compatriote francophone Elisa Shua Dusapin, dont la douceur mélancolique vaut ici comme horizon asymptotique.




Matthias Zschokke, Pierre le Gris, Le Seuil, "Fiction & Cie", janvier 2026, 176 pages, 20 euros

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