Jonas Sollberger : « La fuite me fascine, peu importe ce qui nous fait fuir » (Viens Elie)
- Johan Faerber
- il y a 60 minutes
- 7 min de lecture

Aucun doute possible : avec Viens Elie, son premier roman qui paraît chez Minuit, Jonas Sollberger signe l'un des textes les plus puissants de cette rentrée d'hiver. La veille de partir pour le recrutement militaire, le jeune Elie s'aventure dans la forêt qui entoure la maison familiale avec son oiseau, Moïse. Mais l'oiseau s'enfuit. Il disparaît. Débute alors une recherche de plus en plus fiévreuse qui ressemble à une fuite avant. Roman poétique, roman politique et écopoétique, Viens Elie trouble par sa rare puissance sensible, sa voix unique. Inutile de dire qu'au coeur de cette rentrée d'hiver rurale et vocale, Collateral ne pouvait manquer le temps d'un entretien de partir à la rencontre de cette véritable révélation.
Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre très beau premier roman, Viens Elie qui vient de paraître chez Minuit. Comment est né chez vous le souhait de raconter l’histoire de cette journée au cours de laquelle Elie, qui ne cesse de dire « je n’ai pas envie d’aller au recrutement militaire demain », part en forêt avec son oiseau Moïse avant que ce dernier ne s’enfuie et ne condamne à le rechercher, « reviens Moïse reviens sur mon épaule » ? Est-ce que l’écriture de votre texte a été déclenchée par une scène, un substrat autobiographiques précis ou bien est-il né d’une lecture ? Un mot encore sur le titre notamment au regard de l’une des deux citations qui ouvre votre roman et qui est tirée de « L’Exode », renvoie à un propos même de Moïse : en quoi a-t-elle pu influencer votre choix des prénoms de votre roman ?
Le souhait de raconter l’histoire du roman est né avec l’image floue d’une forêt et d’un personnage qui s’y aventure, tandis que d’autres essaient de le faire revenir alors que la nuit tombe. Lorsque j’ai pensé à un oiseau domestique qui s’envole, c’est devenu une image très nette, qui m’interpellait et que je sentais capable de tenir un texte sur une longue haleine. À partir de là , je ne savais peut-être pas où le personnage devait aller, mais je savais que je voulais partir avec lui. J’ai senti que cette image permettait à l’écriture de développer son propre mouvement. Je me souviens aussi avoir vu, à cette époque, quelques films, par exemple L’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie ou Le Cheval de Turin de Béla Tarr, qui ont eu un certain impact sur moi, notamment par leur traitement de la nuit qui tombe, du crépuscule. Ils ont ouvert des espaces que j’avais envie d’explorer et dont le texte pouvait se nourrir.
J’aime beaucoup l’élan qu’il y a dans cette phrase du Lévitique : « laisse partir mon peuple », je la trouve très belle et très forte. La figure de Moïse était l’une de mes préférées dans la Bible lorsque j’étais enfant. J’aimais cette image du guide. Et j’aimais me demander ce qu’il se passait si l’on perd son guide, si l’on se retrouve derrière, livré à soi-même, et que l’on doit traverser seul une mer.
Â
Â
Pour en venir au cœur de votre premier roman, Viens Elie peut se lire comme une fable écologique voire écopoétique qui lie la nature au destin d’Elie. Le jeune homme, à la veille de son recrutement, trouve refuge loin du monde hostile des hommes, dans une forêt où il va se perdre comme son oiseau : comme si la nature devenait le lieu d’une perte : « Tu ne voudrais pas te perdre dans ta propre maison ? » Comment y interpréter le rôle de la nature ? Diriez-vous qu’il s’agit d’un roman écopoétique ?
Pendant l’écriture, il était important de mettre Élie et la forêt au même plan, et aussi de ne pas faire de différence entre Moïse, la forêt et Élie. Dans ce sens-là , oui, je peux dire que la nature et le destin d’Élie sont liés. La forêt est un lieu très accueillant, bien qu’elle soit aussi dangereuse. Elle possède un aspect élémentaire. Et en plus de l’aspect sensoriel comme le vent, les odeurs, la lumière, il y a aussi l’aspect émotionnel qu’on peut ressentir envers la forêt, comme la peur par exemple. Il y a des terrains vagues et de nombreuses choses s’y passent. En entrant dans ce lieu, Élie quitte le monde des hommes, qui ne lui parvient plus que sous la forme d’appels lointains. Partir de la maison et du village pour entrer dans la forêt était une manière de passer de l’extérieur vers l’intérieur, pour entrer dans quelque chose d’autre. C’était une façon de pouvoir enfin écouter ce qui bouge en Élie : comment résonne le son des cloches, comment coule la rivière, comment parlent à l’intérieur d’Élie les autres personnages absents. Tout cela, bien sûr, avec l’urgence de retrouver Moïse, qui devient toujours de plus en plus intense, avec la nuit qui tombe. Dans le village, il y a trop de bruit, et ce n’est pas le bon bruit. Il y a trop d’ordre, et ce n’est pas le bon ordre. Cette écoute n’aurait pas été possible dans ce contexte. Il fallait laisser cela derrière soi et partir.
Â
Â
La seconde fable qui structure Viens Elie est cette fois pleinement allégorique : Elie part dans la forêt comme dans un territoire inconnu et angoissant où la perte de son animal de compagnie signifie une perte de repères mais aussi un refus manifeste du passage à l’âge adulte. Cette promenade prend la forme non d’une errance mais d’une fuite face à ce que, d’emblée, son père qui s’attaque présente ainsi : « demain Elie devra aller au recrutement militaire qu’Elie le veuille ou non puisque c’est obligatoire » avant de prendre soin d’ajouter : « C’est une expérience qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie. C’est déterminant pour la suite ». Mais Elie y réticent. En quoi avez-vous conçu votre récit comme une épopée du refus et de la fuite ? Une entreprise de désertion comme le refus d’une militarisation galopante qui sature nos sociétés ? Diriez-vous ainsi qu’on peut lire Viens Elie comme un roman politique ?
Je dirais que chaque lecture a bien sûr sa légitimité. Je voulais raconter la tristesse de perdre une chose à laquelle on tient, comment cela peut nous faire perdre nos repères, et je voulais raconter cette recherche de l’oiseau qui se transforme en une fuite. La fuite me fascine, peu importe ce qui nous fait fuir. J’ai toujours voulu rester au plus proche de la voix intérieure d’Élie, être là , dedans, avec les images et les sons qui vivent en Élie et lui sont propres. Pour moi les questions politiques, de ce point de vue-là , sont des éléments qui font partie de l’extérieur, sur lesquels je ne voulais pas me concentrer. Ces questions se posent peut-être dans le village, dans la maison, mais Élie, justement, quitte ce lieu, et je pense que pour Élie, ces questions ont une toute autre résonnance. J’ai voulu me concentrer sur la notion de la fuite, avec l’insistance du personnage qui devient aussi l’insistance de la langue. Comment peut-on fuir d’une image ou fuir dans une image qui vit en nous, fuir d’un son ou fuir dans un son qu’on entend ? Pour moi, ce qui comptait avant tout, c’était la fidélité d’Élie à Moïse, et il s’agissait de suivre ce sentiment, et d’en quelque sorte fermer les yeux au reste. C’est comme ça qu’Élie fait pour traverser la forêt, pour traverser la Mer Rouge sans Moïse, en suivant ce sentiment de fidélité, avec la phrase qui s’étire et qui accumule, comme une accumulation qui dessine un mouvement vers le haut. J’aime l’idée qu’avec l’insistance, les appels et les cris d’Élie deviennent comme une prière.
Â
Ce qui frappe également à la lecture de votre texte, c’est combien Viens Elie repose sur un véritable défi formel : celui de raconter en presque une seule et unique phrase l’intégralité de votre récit. Cependant, le formalisme n’y est pas pesant mais au contraire sensuel, et au milieu de la nature même, extrêmement naturel. Aucun artifice de dispositif ne s’y fait entendre tant cette longue phrase s’éprouve comme un long cri l’appel répété à Moïse qui s’est envolé. Comment s’est imposée à vous ce choix formel singulier ? Enfin est-ce que cette question formelle s’appuie sur la première citation du roman, celle du cinéaste Alexandre Sokourov, « j’ouvre les yeux et je ne vois rien » : inspire-t-elle ainsi par le formalisme du cinéaste du plan-séquence la forme même continue de votre texte ?
Je me souviens avoir placé la citation tout au début de l’écriture, sur la première page. C’était pour me donner une direction, comme une promesse que je voulais me faire à moi-même pour écrire ce texte, celle de toujours rester au plus proche du personnage d’Élie, de ne jamais le quitter ni l’abandonner en faisant une ellipse, un nouveau chapitre ou un nouveau paragraphe et rester dans une sensation de continuité. Comme le film d’Alexandre Sokourov, qui traverse le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg en un seul souffle, sans coupes, je voulais traverser la forêt avec Élie de la même manière.
J’ai d’abord écrit le texte avec de la ponctuation. Mais j’ai remarqué que, lorsqu’Élie arrivait dans le texte, je ne pouvais pas l’enfermer dans des virgules et des points. Quelque chose sonnait faux, et je n’ai pu continuer le texte que lorsque j’ai arrêté, ou abandonné, la ponctuation, à l’exception des dialogues de la famille.
Pour moi, perdre un oiseau domestique dans la forêt, c’est déjà le perdre pour de bon, c’est comme perdre un poisson d’aquarium dans une grande rivière ou dans un lac. On peut presque dire d’avance que la recherche est inutile. C’est aussi difficile, voire impossible, pour en revenir à l’image que je donnais au début, que de devoir traverser la mer Rouge sans Moïse, sans guide. Mais en écrivant le texte, je voulais donner les moyens à Élie, avec la langue et avec l’insistance qu’il y a dans la langue, de rendre cette recherche possible et nécessaire. Même si, très vite dans l’histoire, l’oiseau et le personnage ne sont pas ensemble, leurs noms figurent ensemble sur la majorité des pages du livre.
Â
Â
Enfin ma dernière question voudrait porter sur les influences qui ont été les vôtres lors de l’écriture de ce premier roman. Quand on vous lit on pense au sens de la phrase de Célestin de Meeûs dans Mythologie du .12 mais aussi aux récits de forêts et de nature d’Eugène Savitzkaya. Quelles sont les autrices et quels sont les auteurs qui ont pu accompagner cette première œuvre ?
Pour moi, il y a des textes qui m’amènent à pouvoir écrire, et d’autres textes qui m’accompagnent durant l’écriture. Marguerite Duras et Franz Kafka sont mes deux figures de référence, puisqu’elle et il ont été, et sont toujours, à la base de mon désir de lire et d’écrire. Pendant l’écriture, j’aime me lever de ma chaise et feuilleter quelques livres dans ma bibliothèque pour aller voir comment telle ou tel auteur·ice a fait à tel stade. Pendant l’écriture de Viens Élie, j’ai aussi fait mes premières lectures d’Antonio Lobo Antunes, j’ai lu Le Mur invisible de Marlen Haushofer, Gertrude Stein, et effectivement Eugène Savitzkaya, pour en citer parmi d’autres. J’aime entretenir un lien très libre et personnel avec mes lectures, et sentir qu’une voix m’appelle à elle.

Jonas Sollberger, Viens Elie, Editions de Minuit, janvier 2026, 144 pages, 17 euros




