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Soundouss Chraïbi : Un entre-soi féminin (Le soleil se lève deux fois)

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • il y a 56 minutes
  • 9 min de lecture

Soundouss Chraïbi (c) Gallimard
Soundouss Chraïbi (c) Gallimard


« Je crée une fiction, encore une, dans cette histoire de souvenirs restitués,

reconstitués, déformés. Une histoire de souvenirs perdus,

et retrouvés trop longtemps après les faits

pour être tout à fait fiables » (p. 182)



Un premier roman est toujours une découverte intéressante quand on aime la littérature. D’autant plus quand il vient d’une plume qui s’est distinguée  en critique littéraire. Journaliste pour le magazine marocain TelQuel (crée en 2001), Soundouss Chraïbi a réalisé plusieurs sujets culturels et sociétaux. Elle a dirigé plusieurs années la rubrique littéraire Qitab et le podcast du même nom qui suivent l’actualité du livre marocain. Pour n’en donner qu’un simple exemple, elle a présenté différent.e.s écrivain.e.s dans des entretiens sous le titre « Mon premier roman » en 2022 : d’abord avec Tahar Ben Jelloun qui revient sur Harrouda ; puis avec Yasmine Chami, Cérémonie ; elle a poursuivi avec Abdellah Taïa et Yassine Adnan, pour citer quelques podcasts de son travail de journaliste littéraire. Elle confie que son « premier roman » s’est amorcé lors d’un atelier d’écriture d’Abdellah Taïa à Salé : elle  a fermé les yeux, un tiroir lui est apparu avec une photo de deux sœurs. Elle a été encouragée par A. Taïa à creuser cette vision.

On peut noter aussi qu’en 2022, elle a participé à l’ouvrage collectif, Travailleuses invisibles Enquêtes :


 


 

Sous le titre « Une maison pleine » (clin d’œil évident à La Maison vide de Laurent Mauvignier, on n’est pas du jury du Goncourt pour rien…), le 9 février 2026, Tahar Ben Jelloun consacrait un billet à ce roman :

 

« Connue comme journaliste littéraire, elle vient de se jeter à l’eau sans précaution, sans compromis. Mais, elle sait écrire et nager dans des situations complexes.

Elle raconte et traduit les silences d’une société, une famille à Tanger, des secrets et une volonté de ne plus faire partie de ces « femmes mortes et oubliées » dont la vie et les désirs n’ont jamais été respectés.

Soundouss est de ma famille. C’est la fille de l’un de mes neveux. Je dois vous dire qu’à aucun moment je n’ai ni lu, ni eu vent de ce roman. Je ne suis intervenu nulle part pour qu’il soit publié. Je découvre ce roman à sa sortie et je l’ai lu d’une traite en me demandant: «Dois-je écrire dessus ou me tenir éloigné de cet objet?». C’est en toute transparence et sincérité que je recommande aujourd’hui la lecture d’un premier roman courageux, écrit avec rigueur et exigence ».

Née en 2000, Soundouss Chraïbi a fait des études de littérature à l’Université de la Sorbonne à Paris, puis un master de politique culturelle à Sciences Po. Sa passion pour l’écriture a été nourrie par son expérience de journaliste. Le roman a été présenté ce début février lors d’une rencontre-dédicace au siège de l’ambassade du Maroc à Paris. Déjà sélectionné pour le Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2026 (décerné par un jury de jeunes lecteurs âgés de 15 à 20 ans) et classé parmi les dix meilleurs premiers romans de la rentrée d’hiver par Vogue France, on suivra avec intérêt son parcours.

Le soleil se lève deux fois : la phrase du titre met le lecteur en attente et la traduction du titre n’arrive qu’aux dernières lignes de la fiction. Notons que la photographie choisie en illustration de la couverture est expliquée, en quelque sorte, dans la seconde partie. Le roman lui-même est divisé en deux parties, à peu près équivalentes en longueur, la première à laquelle on pourrait donner comme titre, « Le roman de Mama Abla » et la seconde, « L’envers des choses ». Elles sont reliées par une mise en scène imaginée par la narratrice et qui sera répétée deux fois, en ouverture de la Partie I et presqu’à la fin de la Partie II : Layal a rêvé que sa grand-mère lui a bandé les yeux en la poussant dans la maison comme pour vérifier sa familiarité avec ce lieu. Du même coup, la maison devient la protagoniste incontournable de l’histoire. La première partie entraîne dans les douze pièces de la maison, chacune étant le prétexte d’un récit de la vie des femmes actrices de cette maison : l’aïeule, bien entendu, Mama Abla, sa petite fille, Layal, âgée de 25 ans et ses deux filles, Malak et Faïza qui ont autour de la cinquantaine.

On entre par le seuil, l’espace d’accueil de toute maison et l’entrée symbolique du roman. A l’annonce de la maladie de sa grand-mère et de sa fin proche, Layal a tout abandonné à Rabat où elle vit depuis plusieurs années pour se consacrer entièrement à elle. Avec moins d’excès mais tout autant d’attachement, sa mère et sa tante ont fait de même tout en continuant, autant que faire ce peut, leur vie et leur occupation professionnelle puisqu’elles vivent à Tanger. Layal ne cache pas son attachement : « Ma véritable maison n’est autre que celle-ci ». La mort annoncée de Mama Abla est, pour elle, l’écroulement de son monde, de son « abri ».

Du seuil, on passe à la pièce emblématique de l’image que l’aïeule a forgée tout au long de sa vie et qu’elle veut laisser dans les mémoires : le salon rouge où quatre fois par an elle reçoit une cinquantaine de femmes en une « aâchiya » : « Par ces excès ponctuels de flamboyance, elle me donne l’impression de prendre sa revanche sur la vie. Dans ces brefs moments où je vois cohabiter en elle la peur des autres et le besoin d’afficher sa feinte supériorité, elle me fascine ».

Des allusions sont faites, ici et là, sur l’entente fusionnelle des deux filles qui ont ménagé une vie en dehors du huis clos de la maison. Aussi, la troisième pièce où la narration entraîne est « la chambre des filles » et tous les sentiments de jalousie et de manque qu’elle a provoqués chez Layal. Seule petite fille, elle vit une solitude qui, bien qu’elle soit au centre de l’affection des trois autres femmes, lui pèse terriblement. Elle envie leur complicité : « elles avaient trouvé dans leur dissemblance radicale une compatibilité ».

La quatrième halte n’est pas une pièce mais un balcon où Layal peut se réfugier lorsqu’elle veut échapper, sans même en avoir conscience, au caractère « difficile » de sa grand-mère avec l’infirmière, Rim : « ce qui signifiait en réalité une femme capricieuse et hautaine qui ne voulait pas se mélanger » ; et, plus grave, la promesse que celle-ci lui arrache d’empêcher qu’on vende la maison après sa mort. On mesure la conviction que s’est construite Mama Abla lorsqu’elle explique à sa petite fille : « C’est ton grand-père qui l’a achetée et fait construire, c’est vrai. Les papiers, ils sont à son nom à lui. Mais tout le reste est à moi. La couleur des murs et les odeurs qui s’en dégagent. Tout ce que vous avez connu de cet endroit m’appartient ».

De façon tout à fait prémonitoire, Layal constate : « ce petit balcon si étroit était le seul endroit de la maison qui avait une vue sur l’extérieur ». Et du balcon, on passe à la cour, à l’entrée en narration de l’éventuel acheteur car Layal commence à prendre conscience que le monde extérieur n’existe pas seulement à Rabat mais aussi à Tanger. Elle qui n’est jamais sortie de la maison quand elle est à Tanger, risque quelques pas dehors… hors du cocon ! Cela provoque aussi une complicité avec Rim et la nuit qu’elles passent toutes les deux dans la chambre des filles.

La lecture continue cette déambulation dans la maison au rythme des événements jusqu’au décès de Mama Abla et à ses funérailles : « On jure encore à ce jour que jamais Tanger n’a vu de funérailles aussi pleines de monde. ». Mais selon la règle traditionnelle imposée de tout temps par la défunte, même à ce moment-là, hommes et femmes ne sont pas mélangés. La narration sait rendre une atmosphère faite de contraintes et de consolations. : « Il fallait qu’elle continue à vivre, à peindre de ses sourires les murs de cette maison. Il fallait qu’elle continue à vivre en chacune de nous, par ses appels incessants et ses geignements d’enfant gâtée. La mort de Mama Abla est une injustice faite à tout ce qui unissait les femmes de cette famille ».

Cette injustice produit ses effets immédiats : les deux sœurs qui ne se disputaient jamais, se disputent violemment dans la cuisine au sujet du père et de la manière dont il peut vivre sans sa femme gestionnaire de tout et donc, au sujet aussi de la vente de la maison. Désemparée, Layal sait bien qu’elle devrait quitter les lieux et rentrer à Rabat mais elle n’y parvient pas. Errant dans la maison, elle se retrouve dans la chambre de sa grand-mère, cherche ses caftans et ses bijoux et finit par tomber sur une boîte dans laquelle une photo la bouleverse. L’escalier qu’elle emprunte signe sa fuite à Rabat sans prévenir ni sa mère ni sa tante. Elle a fui de la maison et refuse de répondre aux appels, hanté par une question : qui est cette « Sarah » qui a « manqué » dans cette maison ? Plus tard, un appel de sa mère la précipite dans le train pour Tanger et elle se retrouve face aux deux femmes dans la cuisine de la maison : « l’une me parlait en français, l’autre en arabe, puis elles se taisaient dans la même langue. Je ne comprenais rien. Et puis, sans que j’intervienne, elles ont fini par trouver un rythme ensemble. Elles m’ont tout raconté ».

Il est temps de dévoiler le secret qui a soudé les deux sœurs mais, manifestement, a pourri la vie de Layal. Gardant la maîtrise de la narration, dans cette partie que j’ai nommée « L’envers des choses », c’est elle qui met de l’ordre dans ce qu’elle apprend pour aller jusqu’au bout des conséquences de ce secret sur sa vie puisque, manifestement, Malak et Faïza ont trouvé comment s’en sortir. Il n’est pas question de raconter ce second récit comme nous l’avons fait pour le premier car le sel de la lecture est là.

Analysant la manière dont une narration programme un secret et en retarde le plus longtemps possible le dévoilement, Roland Barthes écrit dans S/Z à propos de la nouvelle de Balzac, Sarrasine : « La vérité est frôlée, déviée, perdue […] le problème est de maintenir l’énigme ». Pour cela, il faut que la construction de la narration évite de dire trop vite  et, tout en mettant en éveil le lecteur, « dispose des suspensions et des déviations » : des « leurres », des « équivoques »,  des « réponses partielles ». « La vérité, nous disent ces récits, c’est ce qui est au bout de l’attente». C’est bien ce que réussit le roman de Soundouss Chraïbi. Et une fois qu’on arrive au terme, il est possible de relire la première partie pour repérer les « petits cailloux blancs » qui ont été semés auparavant. On sent bien le malaise de Layal, ses manques mais sa mère et sa tante sont tellement apaisées qu’on ne regarde pas trop de leur côté.

Le second récit commence par un éclairage assez décapant de la vie de Mama Abla et des décisions qu’elle a prises toute sa vie, pour le meilleur et pour le pire ! La narration n’est pas dans le jugement négatif ou le rejet mais plutôt dans l’explication : sa façon de gérer son mariage et ses grossesses est pleine d’enseignements. Apparaît aussi ce qui était présent dans le premier récit, son amour des couleurs : le bleu canard de la porte d’entrée et les fleurs dessinées, blanches, roses et jaunes, son fauteuil jaune, la chambre rouge, ses caftans, son maquillage, les murs roses de la chambre des filles, la terrasse ocre. L’ouverture de la Partie II, le soir de ses noces par le garage, en opposition avec « le seuil », dit tout de son rejet et de la manière dont elle va s’organiser. A ces couleurs vives et porteuses de joie sont associés quelques termes en arabe qui ponctuent le récit de sa vie : l’baraniya, l’aâchiya, une wassiyasfifa, hzam, etc…

Ce qui était en filigrane dans la première partie est bien détaillé dans la seconde : Mama Abla n’a jamais eu d’attirance pour son mari et pire, elle en a été dégoûtée. On peut multiplier les citations qu’on repère facilement à la lecture sur la place inévitable mais nécessaire des hommes dans la vie des femmes. Layal en prend conscience au terme de toute cette remise en cause qu’elle opère en un paragraphe décapant :

« Je n’ai jamais entendu personne prononcer le prénom de mon grand-père dans la maison. Mama Abla disait « l’hajj », comme n’importe quel inconnu aurait pu l’appeler dans la rue ; c’est un terme poli, neutre, avec juste ce qu’il faut d’honorabilité pour éviter toute intimité. Faïza et Malak disaient « papa » en une syllabe, ba, et moi j’en rajoutais deux autres, bassidi. L’image que j’ai de lui est celle d’un homme qui rentre et sort de chez lui sans jamais faire de bruit. Peut-être l’aurions-nous mieux compris, si nous l’avions mieux connu. Il s’appelait Driss. Trois jours après mon passage à Tanger, il avait conclu la vente ».

Il y a bien les maris des deux sœurs, Yassir et Karim, mais ils n’ont guère d’existence romanesque malgré leur modernité.

En réalité, dans ce second récit, la maison familiale disparaît au profit d’autres espaces : les lieux où Malak et Faïza vivent, les rues de Rabat – à Tanger, aucune rue puisqu’on ne sort pas de la maison – les deux cabinets des gynécologues en parfaite opposition. Et les deux villes Rabat et Tanger sont à peine esquissées dans leur différence. Ce n’est pas l’objet du roman.

Il faut lire ce roman pour en découvrir toute la subtilité, la pudeur, la lenteur qui donne la clef de la complexité des personnages, surtout féminins : « Il y a des blancs dans cette histoire auxquels je suis forcée de me soumettre. Plus que les témoignages de Faïza et Malak, plus que mes mots à moi, ce sont les silences de tout ce qui n’a jamais été dit qui racontent cette histoire. […] ces lignes qui forment l’histoire que j’ai voulu écrire. Des briques et des mots. Des murs et des phrases. […] Alors, dans le jardin de Mama Abla, je murmure, assez fort pour me convaincre, que si l’une de nous est restée, c’est qu’il fallait raconter ».

 


Soundouss Chraïbi, Le Soleil se lève deux fois, Gallimard, L’Arbalète, février 2026, 239 pages, 21 euros

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