Nan Marci : Un récitatif de la survie et de la tendresse (Le Bonheur vient d’en bas)
- Federico Calle Jorda
- il y a 34 minutes
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« Outre un livre de poésie important, le Bonheur vient d’en bas donne l’impression d’être pris dans le processus d’invention d’une forme rare de subjectivité textuelle. Cette voix ne fait pas un reportage de la souffrance ni de la folie sociale. Elle ne les traite pas en décor ou en hashtag. Elle s’y heurte, s’y érafle, et de ces âpres contacts elle ouvre des béances dans leur matière d’où apparaissent des domaines respirables. En cela, plus que relater et entériner le dernier état en date du réel, elle le transforme. »
Nan Marci, Le Bonheur vient d’en bas,
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Nan Marci – c'est comme ça que les enfants disent « non merci » – a publié récemment Le bonheur vient d’en bas chez le Dé Rouge. L'on pourrait dire que le recueil thématise poème à poème les atroces violences et les oppressions que le personnage-narrateur-« je » lyrique-auteure vit et perçoit, dans notre monde contemporain dont l’horreur banale et foisonnante est systématiquement invisibilisée. L’on pourrait ajouter que le livre a une progression narrative, que de partie en partie (cinq en tout : « Au présent lacté », « Lumière Trou », « Aux Semblables », « La Peur Ronde », « Enfin des vagues solides ») s’ourdit une expérience de libération, par une quête et une lutte messianique de tendresse, qui finit en annonçant par ce qui a trait au manifeste une communauté de semblables capable de sortir dudit monde, et d’en finir avec lui. L’on pourrait aussi en cataloguer les hashtags, et dire que ça parle : de viols, de violences physiques, économiques, familiales, psychiques, psychiatriques, racistes, économiques, adultistes, et de la complicité de chacun des membres du monde un par un avec toutes ces violences, d’un féminisme minoritaire , de psy-dissidence, de révolutions possibles, d’amour entre semblables, d’espoirs… L’on pourrait compléter que l’ensemble est assorti de reproductions de peintures de la poète, cruelles et affectueuses à la fois. Et tout cela viendrait illustrer le profil de Nan Marci, poète, peintre, phénoménologue des traumatismes, théoricienne câlinement hégélienne, co-organisatrice de la première Mad Pride Autonome, militante psy-dissidente et survivante.
Ce serait pourtant commettre une grande injustice envers l’un des recueils poétiques les plus rares et enthousiasmants du moment, tant chaque poème déborde et imbibe jusqu’à le dissoudre tout ce qu’un résumé thématique pourrait en dire, tant l’ensemble va au-delà de l’auto-journalisme émotionnel en vers qu’est, hélas trop souvent, la poésie contemporaine.
Henri Meschonnic proposait jadis de distinguer dans les textes ce qui relève des récits et ce qui relève des récitatifs. Les premiers ont trait à ce que les textes disent : ils concernent la narration, l’agencement d’évènements et de personnages en eux, y compris toutes les diverses formes de narrateurs ; ils racontent ce qui arrive, expriment des thèses, dans une séparation insurmontable entre l’instance qui raconte et ce qui est raconté. Les deuxièmes concernent tout ce par quoi ce qui s’énonce et ceux qui s’y énoncent ne sont pas sécables : jusqu’à dans la moindre unité syllabique, dans la matérialité textuelle, il y a l’invention d’un discours par un sujet, et l’invention de ce sujet par son discours. Plus que par ce que les textes disent, les procédés récitatifs portent sur ce qu’ils font. Le bonheur vient d’en bas se distingue en ce qu’il s’agit d’un très vaste et riche récitatif, tant chaque vers de chaque poème est une allure, un élan d’un même geste d’ensemble : celui d’une subjectivité dont la voix s’invente sans cesse en survivant. Plus que dire ou nommer cette survie, chaque poème en fait l’épreuve, le processus. Le bonheur vient d’en bas est la survivance de la subjectivité qui s’y dit, et qui, parce qu’elle se dit, parvient à s’inventer, blessure à blessure.
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Double élévation
Il serait malaisé d’être exhaustif à l’heure de décrire le tout de l’ouvrage. L’on peut tout de même remarquer que, dès le titre et la couverture du recueil, se dégage un mouvement ascendant complexe – en ce qu’il est, au moins, double. Monte, d’une part, l’amoncèlement de cadavres, de boucheries, de dominations, d’entraves et de brutalités que multiplient les ennemis qui mâchent les innocences – et le recueil est riche d’inventions qui permettent de rendre cette mastication féroce, syntactiquement, graphiquement, par une écriture qui explore souvent la lisière entre la parole et l’onomatopée. Ce vertigineux cumul surplombant s’appelle ici le trou, le trou denté, le trou qui mange tous les prénoms :
« je connais les griffes du trou
les dents du noir
j’ai vu dedansde plein corps »
Ou encore :
«oiseau troutrou les limbes
crie même mot
à toutes les têtes
dont par malheur je suisÂ
ne nourris pas cet oiseau là  »
Véritable Aleph des expériences traumatiques, ce trou se hisse en prenant appui sur les dépouilles de tous ceux qu’il a « carcassé » (Nan Marci invente ce verbe, dans sa « langue qui ne fait pas mentir »). Loin de romantiser la survie à ce rosaire de catastrophes réitérées, les poèmes de ce recueil en gardent vive l’âpreté et ne s’en imaginent pas indemnes. Ce n’est pas la moindre de leurs réussites : produire cette énorme vérité qui est que la temporalité des traumas est incessante, et que l’on ne cloue jamais assez le bec du grand trou horrifiant. L’écriture-survivance de Nan Marci propose pourtant une issue, une autre trajectoire montante qui permet de prendre son envol plus rapidement que ce fatras d’horreurs n’arrête de s’entasser. Cela s’appelle « tomber vers le haut », ou « ↑tomber↑ » :
Au-delà la merde
au bout
y a lumière trou
tombe
pas peur si lumière trou
donne pas ta chair
pour rien
pure perte
tombe
Vers le haut
les câlins morts
c’est rien
↑tombe↑ […]
Car si le bonheur vient d’en bas, c’est qu’il est pris dans un mouvement d’élévation qui perce les entraves. C’est cela surtout que produit le recueil : il fraye un dégagement par le haut, pour pouvoir témoigner de la possibilité d’une fugue de l’enfer :
« Maintenant que je possède
mes propres mains
je me demande
s’il fut toujours
facile
d’escalader les arbres »
Ou encore :
« y a une croix
X
où la vie que j’occupe
perce le monde
troue le haut
et berce et berce »
La sortie du trou permet de le prendre de haut pour lui dire non : « je dis non/ aux choses auxquelles/il convient de dire non », « dépossédés de tout le reste/ non est le seul mot/ que nous ayons en main ». En lui disant non, l’écriture ouvre des domaines à la tiédeur de l’été heureux, ou à celle des matins affranchis au travail : « non ne se dit qu’une fois /et ce refus/ s’habitera ». Ce non est aussi une façon d’accuser l’horreur, de montrer les mensonges qui l’instaurent, en se tenant droite au-dessus d’elle pour établir la vérité :
« je te bénis
mille fois dans ma tête
car le mensonge
qui te clouait au sol
l’œil rond comme un trou
et un cocon de larmes au menton
tu en as déchiré l’enveloppe baveuse
élastique
je te bénis
dedans ma tête
car tu pointes
dessous ton nez
ton bras nouveau
« c’est ça
qui est faux
et
c’est ça qui est vrai »
partageant le futur en deux
je prie le dieu de nous
celui du sol
pour que dans ta cavale
personnene t’attrape »
Adresses
La poussée de cette échappée par le haut, ce qui la meut, tient au fait que tous les poèmes du recueil sont toujours adressés à des formes de « tu », y compris celles qui sont ici très sensiblement incluses dans des pronoms pluriels comme « on » ou « nous ». C’est le cas souvent pour des attaques véhémentes : « j’ai pas à te sucer ta pisse », « vos amoureuses/ vous les rendez barges/ puis les jetez à la gueule d’autres loups », ou encore « « tu peux ranger/ tes yeux/ y nous font rien/ ta bouche sans parole/ la main qu’est pas tienne/ on a tout/t’es rien […]/ on est légion/ tu te commandes/ un ice tea/ => tu jartes =>/ marci marci).
Ça l’est bien plus souvent, et bien plus intensément, lorsqu’il s’agit de formes de tendresse, sentiment qui caractérise l’ensemble. La deuxième personne du singulier à qui cette tendresse s’adresse désigne à la fois un avatar passé, présent ou futur du « je » lyrique, le « je » lyrique de Nan Marci se parlant à la part d’elle-même qui reste victime, ou une autre victime, ou le lecteur, ou une camarade de lutte :
« t’sais
la houle le torse
qui remonte joue la mer
dans les yeux
et le torse en deux
fente milieu, t’sais ? j’ai
y a plusieurs vies
connu cette houle
la gueule pavée
en confiture
coin de pavé
plaie au milieu
j’ai »
Ou encore :
« moi je veux pas mourir triste
et toi tu veux pas mourir quoi ? »
Aussi, si ce recueil est un recueil de libération, il l’est surtout parce qu’il ouvre vers une parole possible à des interlocuteurs semblables à cette subjectivité que Nan Marci tend. Ainsi, l’espace dégagé l’est parce qu’il permet l’appel, l’invitation à l’autre :
  ce sora *chez moi *
d’où je pourrai direÂ
à partir de désormais
« Viens chez moi »
À ce « tu » dans lequel le lecteur ému se sent pris, l’écriture de Nan Marci propose un soin, une main tendue pour le hisser sur ses épaules (« j’ai dans mes pieds ma maison/ grimpe petit singe/ c’est les pieds qui font tout tout »), ou une demande d’aide pour se hisser elle-même. Parfois cela passe par d’amusants défis, de l’ordre du cap ou pas cap, comme celui d’oser chanter le Capital de Marx sur l’air de « la famille tortue », ou celui d’appeler un numéro de téléphone véritable inscrit tel quel dans le texte. Parfois, et c’est très émouvant, cela passe par de magnifiques poèmes d’amour, genre qui met si mal-à -l’aise la plupart de la poésie contemporaine française :
« ton prénom
sera rendu ma bouche
et mon prénom la tienne
à nouveau les nuits douces
aux doigts du haut et
doigts du bas
entrelacés
donne-moi la main
dont le prénom est habitable »
Linguistiquement, l’on ne parle jamais à « il » ou à « elle », l’on ne parle qu’à « tu » : tous les poèmes de Nan Marci sont des instances de parole. Cette façon d’instituer une subjectivité par une poétique de l’adresse n’est pas la moindre des réussites politiques de ce recueil qui en a tant.
Outre un livre de poésie important, le Bonheur vient d’en bas donne l’impression d’être pris dans le processus d’invention d’une forme rare de subjectivité textuelle. Cette voix ne fait pas un reportage de la souffrance ni de la folie sociale. Elle ne les traite pas en décor ou en hashtag.  Elle s’y heurte, s’y érafle, et de ces âpres contacts elle ouvre des béances dans leur matière d’où apparaissent des domaines respirables. En cela, plus que relater et entériner le dernier état en date du réel, elle le transforme.
La lutte, les blessures et la tendresse sont dans ce livre indissociables, ce en quoi tient sa force. Dans l’écriture de Nan Marci, la douceur n’est jamais conciliatrice ; elle est une technique de désencerclement, elle participe pleinement de la guerre faite au monde du trou denté. Le câlin, la main, le don d’un prénom, l’invitation à la maison deviennent des armes dirigées contre l’immense entreprise contemporaine d’écrasement, d’aliénation et d’atomisation des dominés.
Et peut-être est-ce finalement cela que ce livre accomplit de plus précieux : il redonne à la poésie une fonction qu’une grande partie de la littérature contemporaine avait désertée. Non pas représenter le désastre, mais organiser depuis lui des formes de contre-vie. Ne pas faire du discours un énième épitaphe déplorant la perte d’une forme de vie possible, mais offrir à celle-ci un nid, un ciel entier, percé vers le haut pour qu’elle s’y love et s’y déploie.
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Nan Marci, Le Bonheur vient d’en bas, éditions Le Dé rouge, décembre 2025, 214 pages, 18 euros.
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