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Annemarie Schwarzenbach – ange rebelle

  • Photo du rédacteur: Christophe Solioz
    Christophe Solioz
  • il y a 1 heure
  • 3 min de lecture

Annemarie Schwarzenbach (DR)
Annemarie Schwarzenbach (DR)




Avec la publication simultanée d’un recueil d’essais et de quatre inédits relatant les séjours à Paris d’Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) entre 1928 et 1930, les éditions Payot mettent à l’honneur l’ange rebelle[1]. Cette heureuse initiative éditoriale est complétée par une bio graphique témoignant du vif intérêt que suscite tant l’œuvre que le parcours de la célèbre écrivaine et photographe helvétique. Précédemment, le travail de María Castrejón et Susanna Martín dans le même registre avait retenu l’attention[2], aussi le mérite de Léa Gauthier (scénariste) et Mamoste Dîn (illustratrice) est d’opérer d’autres choix contribuant à l’indéniable qualité de ce volume.

 

Le titre est un clin d’œil à Thomas Mann qui dira d’Annemarie Schwarzenbach qu’elle était un « ange dévasté ». Avec ses amis Klaus et Erika Mann, elle incarne en effet le désarroi d’une génération tout autant engagée que sacrifiée. Le livre Gauthier et Dîn restitue les principales étapes de cette douloureuse confrontation à l’effondrement, de cette recherche désespérée de balises dans un monde sans repères.  Les ténèbres, c’était « le mal d’Europe », mais aussi les ténèbres en elles. À Claude Clarac, diplomate français qu’elle épouse à Téhéran en 1935, elle offre son célèbre portrait réalisé par Marianne Breslauer en 1931 ; au dos de la photographie, une dédicace : « c’est die dunkle Seite ».   

 

Cette bio graphique fait le choix judicieux de ne pas tout dire. L’entreprise évite ainsi de se perdre dans le labyrinthe d’une vie tourmentée et des tourbillons d’une époque pour placer les accents là où il faut et gagner ainsi en cohérence. On saura ainsi (presque) tout sur la (re)belle androgyne, plus nomade qu’helvète, à la fois écrivaine, photographe et journaliste, femme libre, engagée, et antifasciste de la première heure. Qui souhaite en savoir plus se reportera aux différentes biographies accessibles, notamment l’excellent essai rédigé par Véronique Bergen dont la qualité d’écriture tutoie la souffrance intérieure, la sensibilité extrême, la quête d’absolu d’Annemarie ­Schwarzenbach[3].

 

Autre mérite et non des moindres du duo Gauthier et Dîn : avoir renoncé à la couleur. Le choix du noir/blanc, outre d’assurer un rendu superbe, renvoie au travail photographique d’Annemarie Schwarzenbach qui n’a jusqu’à présent pas été apprécié à sa juste valeur. Comme le rappelle avec à propos Evgen Bavčar, « une image n’est jamais donnée, elle doit être à construire » [4]. Avec la particularité pour Annemarie Schwarzenbach que son travail photographique met les mots en mouvement, les photographies devenant en quelque sorte des « images littéraire » fondant une « écriture photographique » [5]. Le tour de force d’Annemarie Schwarzenbach, l’ange dévasté est de nous donner ainsi accès à son écriture.

 

Avant de laisser le lecteur parcourir cette magnifique bio graphique à sa guise, signalons une autre finesse de cet ouvrage bien plus subtil qu’il n’y paraît. Alors que la quatrième de couverture présente Annemarie Schwarzenbach comme « princesse queer de l’écriture et du voyage », il aurait été facile de terminer le recueil avec un dessin représentant l’écrivaine au bras de Barbara Wright ou de Jalé Akaygen, la fille du célèbre diplomate turc Enis Akaygen – peut-être le seul vrai amour d’Annemarie Schwarzenbach. Surprise à la page d’achevé d’imprimer : un dessin nous présente de dos deux personnes cheminant au clair de lune bras dessus bras dessous. Il s’agit d’Annemarie Schwarzenbach et Claude Clarac (1903-1999). Belle allusion à un amour singulier qui conserve toute son énigme. Carole Bonstein a recueilli peut avant la mort de ce dernier un témoignage émouvant d’un amour toujours présent[6]. L’ultime dessin emporte le secret d’un amour autre qui ne cesse de fasciner.


 








Léa Gauthier & Mamoste Dîn, Annemarie Schwarzenbach, l’ange dévasté, Payot Grafic, Paris, 2026, 208 p., 23 euros

 



Notes

[1] Annemarie Schwarzenbach, Éloge de la liberté, Paris, Payot, 2026 ; et Annemarie Schwarzenbach, Paris, Paris, Payot, 2026. Tous deux traduits de l’allemand (Suisse) par Dominique Laure Miermont-Grente et Nicole Le Bris.

[2]  María Castrejón & Susanna Martín (illustratrice), Annemarie, Barcelone, Norma, 2019. Disponible également en traduction allemande publiée aux éditions Lenos (2022)

[3]  Véronique Bergen, Annemarie Schwarzenbach. La vie en mouvement, Genève, Double Ligne, 2021. Signalons aussi Padraig Rooney, Rebel Angel. The Life and Times of Annemarie Schwarzenbach, Polity Press, Cambridge, 2025.

[4]  Cf. « Trois questions à Evgen Bavčar », in L’Hebdo-Blog, publié le 28 avril 2024. Site consulté le 8 mars 2026 : https://www.hebdo-blog.fr/trois-questions-a-evgen-bavcar.

[5]  Le terme d’« image littéraire » est de Gaston Bachelard, L’air et les songes, Paris, Corti, 1982, p. 283. Lire aussi Christophe Solioz, « L’écriture photographique d’Annemarie Schwarzenbach », Quinzaines, 2024, no 1262, p. 21-23.

[6]  Cf. Carole Bonstein, Une Suisse Rebelle. Annemarie Schwarzenbach, Tourbadour Films, 2000.

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