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Sophie Fontanel : Le retour de la Sultane (Shéhérazade et la 602e nuit)

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • il y a 35 minutes
  • 18 min de lecture




« Anahide n’avait rien fait d’autre avec moi que de m’ouvrir un destin […] Un livre, ça ne naît pas qu’à un endroit, ca naît d’une gerbe de concordances » (p. 253)



Les Mille et une nuits sont un espace de création très particulier : le flou autour de leur naissance et de leur diffusion, leur construction précaire et fragmentée, leur résurrection par la traduction, par le rassemblement des textes et par leur voyage dans plusieurs langues expliquent, en partie, leur exception. Comme l’a écrit André Miquel, un de ses traducteurs, c’est « un livre étranger. D’un étranger multiple ». On a évoqué les emprunts au roman d’Alexandre pour ce qui est des sources grecques, un parallèle a été fait entre Shahrazade et Esther pour les sources bibliques. On sait que l’origine de certains contes vient de l’Inde. Mais surtout l’Iran a joué un rôle  décisif à la fois par la traduction des ouvrages indiens et par ses contributions propres. On se rappelle du premier titre dont on trouve la trace qui est un titre en persan. Ce que l’on peut dire, c’est que ce texte véhicule tout un ensemble d’imaginaires : indien, persan, hellénique, pré-islamique et qu’il contient des allusions hébraïques. Ainsi par l’examen de ses sources mêmes, il s’inscrit dans l’universel. La seule certitude, c’est son accueil et sa pérennisation par la langue arabe. Il faut désormais, grâce au roman de Sophie Fontanel, y ajouter l’empreinte arménienne.

 

Les lecteurs les plus prestigieux ont été sensibles, comme l’est la romancière française, à sa féminité offensive, une des clefs du plaisir que procureraient les contes, comme l’exprime André Miquel : « A qui veut bien aiguiser le regard, par delà l'absence de tout plaidoyer en règle, de toute déclaration abrupte, que sont Les Nuits, sinon un applaudissement sincère à ces femmes que Shahrazad représente ? Le conte-cadre justifierait à lui seul une approche féministe des Nuits. Mais il y a plus que cette histoire : il y a toutes les autres, ici et là, où la femme mène le jeu, s'impose à l'attention, au regard, à l'estime, à l'amour même, par un comportement bien souvent supérieur à celui des mâles […] Preuve d'un débat qui n'en finit pas de se poser, au moins en coulisse, dans une société où les hommes accaparent le devant de la scène. » (Gallimard, 1991)

 

Effectivement, si l'on s'en tient à l'enjeu de l'ouverture des Nuits, Shahrazad/Shéhérazade intervient pour sauver les femmes de la brutalité et de l'oppression des hommes représentés par le sultan, et sauver, en conséquence, toute l'humanité de la disparition programmée. En s'imposant, sa voix permet au sexe "faible" de trouver sa place dans une société dont elle ne remet pas en cause le fonctionnement. Elle se dresse contre une injustice et non contre un système, éliminant le disfonctionnement introduit par une loi injuste de la masculinité dominante et rétablissant l'ordre des choses. Cette parole est celle d'une aristocrate. Est-ce son "féminisme" qui est la marque de la sultane ou l'expression qu'elle développe, de conte en conte, du malentendu entre les deux sexes depuis la nuit des temps et d'une possible réconciliation si la femme n'outrepasse pas son rôle ?

 

Avec  l’écriture de sa 602e nuit, Sophie Fontanel entre dans le grand concert des « amoureux de Schéhérazade » comme les nommait Dominique Jullien, en 2009, et au-delà, dans la tribu internationale de celles et ceux que ses contes ont attrapé dans leurs rets. Mais il a fallu du temps pour que la magie opère. Et cette transmission si longtemps différée, et néanmoins accomplie, est bien l’objet central de son roman.

Les quarante cinq chapitres qui le composent distribuent leurs récits entre une fiction autobiographique (ou  qui apparaît comme telle) et le conte inventé à partir de l’existant. Le récit autobiographique est le plus long (à peu près 27 chapitres) et se déploie sur plusieurs années. Le conte, lui, est condensé sur trois années (en 18 chapitres) ; il se distingue par une typographie différente du récit central et un titre qui enchaîne le fil rouge de l’histoire de Shéhérazade, comme un feuilleton dont on doit découvrir les épisodes.

 

La première partie, « Celle qui ne savait pas écrire », est un portrait de la tante de Sophie, Anahide, belle, mystérieuse et libre : elle fascine sa nièce. Lorsque celle-ci a 17 ans, elle décide de l’emmener à Venise, espérant que la magie de la ville et ses obsessionnelles allusions aux contes anciens pourront contaminer sa nièce pour qu’elle s’y intéresse vraiment et écrive à son tour un conte. Anahide a fait sienne Shéhérazade : « Je me demande si Shéhérazade ne serait pas arménienne. Le royaume du roi Shariar s’étendait des rives actuelles du Liban à la Chine. Ça englobait forcément l’Arménie ». Cette remarque fait comprendre à Sophie ce que souhaiterait sa tante : « Ce n’était pas "la vraie vie de Shéhérazade" qu’Anahide aurait voulu me voir écrire, c’était une vie tout aussi fausse, peut-être, que celle du livre, mais à la mesure de ses espérances ». Les efforts d’Anahide ne portent pas leurs fruits, sans doute représente-telle aux yeux de Sophie une femme tellement extraordinaire qu’elle ne peut être concurrencée par un être de papier.

Avec la seconde partie, « Celle qui écrivait », le processus d’écriture s’enclenche, non seulement parce que la tante meurt en lui laissant, pour tout héritage, la liste des qualifiants qui caractérisaient, pour elle, Les Mille et une nuits, mais en plus, une liste en arménien. L’enveloppe à son nom, trouvée sous le matelas, contient « une page arrachée d’un dictionnaire franco-arménien […] leur traduction en français me laissa bouche bée. Tout tournait autour des dérivés du mot "sublime". […] Dans la foule de ces mots, livré au seul discernement du lecteur : "Sa Sublimité", "Son Altesse le grand vizir". Tante Anahide n’avait jamais renoncé ».

Sophie est encore réticente mais résister à une vivante est une chose, refuser l’héritage d’une morte n’est pas possible. Néanmoins, deux intermédiaires au moins vont la pousser dans la narration : la récupération des volumes des contes de sa tante auprès d’une cousine et la rencontre avec le chef des Manuscrits orientaux de la Bibliothèque Nationale qui lui montre le manuscrit original et semble séduit par son idée de raconter la vie de Shéhérazade.

Dans la troisième partie, « Celle qui ne savait pas lire », les années ont passé et Sophie se retrouve elle-même en position d’intéresser Angèle, la fille d’amis, à la lecture alors qu’elle semble s’en désintéresser totalement et a adopté un style gothique. Et, bien évidemment, elle l’emmène à Venise et aura une action plus positive que sa tante sur cette adolescente. Et « du fond de l’azur », Shéhérazade a suivi toutes les péripéties de ces vies jusqu’à souffler à Angèle la réponse à ce que serait Les Nuits, « Une histoire d’infini ».

 

Mais le roman n’a pas attendu que Sophie prenne la décision explicite d’écrire pour insérer le conte imaginé, dès les premières pages. Le conte rêvé s’écrit. Le roman lui-même s’est ouvert par une vision de la jeune princesse s’élevant dans les airs et observant la terre de tout là-haut. Elle est préoccupée par le sens de son geste : s’offrir à la violence en trouvant le moyen de la détourner, sens dont elle souhaite qu’il soit conservé. Or, la plupart de celles et ceux qui la lisent s’endorment sans sonder le secret profond de cette narration infinie. Elle trouve alors le moyen de transmettre sa vérité, ce qui s’était passé réellement durant ces mille et une nuits : « Comme on lance une minuscule jarre à la mer, elle laissa se détacher d’elle la plus belle part de son être, celle qui contenait son talent, son puits de mots, sa droiture, son courage et sa vérité, son histoire en somme, et regarda l’ensemble lentement dériver, ça irait où ça irait : De la part de Shéhérazade ».

Le conte ne se contente pas d’énoncer ce que l’on sait déjà de la décision de Shéhérazade : il met en scène cette décision en dotant les personnages d’une certaine épaisseur, comme dans un roman, pour le père, la petite sœur et Shéhérazade elle-même ; et bien entendu le sultan mais aussi tous les personnages convoqués dans la mise en scène contique enchâssée dans un roman . On lira avec intérêt comment l’écrivaine transforme la sobriété générique du conte en  développements romanesques.

Mais là où elle innove, c’est dans l’enrichissement de la stratégie de la jeune femme. Oui, son art de conteuse suspend la sentence de mort mais pas seulement. Au fur et à mesure qu’elle gagne un sursis de nuit en nuit, le sultan révèle son côté prédateur et sexiste en inventant le récit de ses nuits fabuleuses grâce aux exploits sexuels de la jeune femme avec comme auditeur privilégié, le père. Il s’invente aussi un enfant ; mais il continue à écouter les récits. Toutefois il finit par se lasser, plongeant Shéhérazade dans la perplexité. La romancière suggère que si Shéhérazade connaît beaucoup de domaines, elle est ignorante en matière de sexualité (ce qui semble un peu improbable…) et elle doit approfondir sa stratégie jusqu’à expulser la violence qui habite cet homme et l’empêche d’être heureux. Elle le rééduque et suspend son propre consentement jusqu’à ce qu’il soit en mesure d’apprécier le contentement de sa partenaire. Trois mots-clés illustrent bien son projet créatif : prendre (être prise dans différentes acceptions), consentement, contentement.

 

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Et si l’on abandonnait la Shéhérazade « arménienne » pour ouvrir notre bibliothèque d’écrits de femmes, en allant du côté du monde arabe contemporain ? Ont-elles la même dévotion à Shéhérazade qu’Anahide et, par voie de transmission et de création, Sophie ?

 

En 1988, la Marocaine Fatima Mernissi titrait l’un de ses premiers essais, Chahrazad n’est pas marocaine. En 1996, la Tunisienne Fawzia Zouari publiait un essai sur l’écriture des femmes dans le monde arabe, Pour en finir avec Shahrazade. En 1999, l’Algérienne Salima Ghezali éditait un roman, Les Amants de Shéherazade. En 2008 paraissait un récit au parfum de scandale, La Preuve par le miel où le verso de la couverture annonçait comme appât de lecture, « La confession impertinente et sensuelle d’une Shéhérazade contemporaine » de Salwa Al Neimi, écrivaine syrienne. La 4èmede couverture dit, entre autres, « C’est aussi l’occasion pour elle de s’amuser, au fil des histoires qu’elle a recueillies et glissées dans son récit à la manière des Mille et Une Nuits, de la place qu’accordent au sexe les sociétés arabes actuelles. »

 

 

Enfin, en 2010, la Libanaise, Joumana Haddad, publiait, J’ai tué Schéhérazade – Confessions d’une femme arabe en colère. Cette avalanche de titres montre bien que la sultane des Nuits pèse lourdement sur l’écriture des femmes du monde arabe. Par les négations ou par l’injonction de mise en retrait ou de mise à mort que contiennent leurs titres, ces écrivaines expriment clairement leur exaspération vis-à-vis de ce « modèle » dont le reflet est recherché par le public dès qu’une d’elles se risque à l’écriture. On peut au moins dire que ces titres et les entreprises de prises de parole et d’écriture maintiennent à distance cette ancêtre incontournable.

 

Cette mise en demeure de suivre la voie de la parole ancestrale – qu’elles ressentent comme aliénante et stérilisante –, repose sur l’interprétation la plus courante des Mille et une nuits : la mise en exergue de l’extraordinaire place donnée à une femme dans une civilisation qui les cache et les opprime, preuve même que la femme arabe a su trouver sa voix, même au sein du harem. Pourquoi alors vouloir faire différemment ou mieux ? Pourquoi interroger et remettre en cause ce qu’on se plaît à nommer la « parole salvatrice » de la conteuse ? Salvatrice pour qui ? Celle-ci a ses effets essentiellement sur les autres et ce n’est qu’en fin du parcours symbolique de Mille et une nuits, que la Sultane sauve sa vie : comment ? En étant reconnue comme apte à vivre par l’instance masculine mais sans bouleverser l’ordre social ou sexuel. Révolution donc tout à fait symbolique que celle de Shahrazade dans laquelle la société et la répartition des pouvoirs ne sont pas transformées. Les écrivaines sont sensibles à cet immobilisme socio-politique auquel est astreinte la sultane, quels que soient ses exploits langagiers et son audace de narratrice. Ces écrivaines mettent à mal le fameux « féminisme » de Shahrazade.

 

Comment se fait-il alors, si l’on maintient une interprétation féministe, que cette voix féminine, inattendue dans l'univers socio-culturel où elle émerge, ne rallie pas à elle d'autres voix féminines qui la prendraient comme référence de subversion pour leur propre temps, comme porte-parole de leurs voix étouffées, toujours susceptible d'être réactualisée. La première génération des écrivaines maghrébines qui ont sollicité ces contes et leur maîtresse d’œuvre ont également emprunté la voie de son féminisme et ce sont les écrivaines des générations suivantes qui sont plus circonspectes en la matière. On peut penser à Assia Djebar ou à Fatima Mernissi affirmant comme une vérité cette audace, après avoir souligné la méconnaissance de la signification de Schéhérazade : « Dans notre partie du monde, Schéhérazade est perçue comme une courageuse héroïne, l’une de nos rares figures mythiques de femmes qui ont le pouvoir de changer les êtres et le monde. Fin stratège, extraordinairement intelligente, grâce à ses connaissances de la psychologie et de la nature humaines, elle parvient à renverser les équilibres de pouvoir. » 

 

Alors, les écrivaines du monde arabe : pour ou contre Shéhérazade ?

 

Contre : les écrivaines qui ne veulent pas être réduites au statut de conteuse, transmettant aux générations d’aujourd’hui la parole ancestrale de l’héritage reconnu, maintenant la parole créatrice des femmes dans la reproduction de celle qui panse la violence du monde, qui materne l’Autre masculin et s’oublie elle-même, la maintenant dans une tradition de ruse et de détour.

Pour : car il faut bien reconnaître la force de son irruption sur la scène de la littérature et utiliser cette force autrement. C’est justement ces œuvres de femmes qui ont pris et détourné l’héritage que nous rappellerons. Au lieu d’user de son corps dans cette guerre immémoriale des sexes, Shahrazade met en jeu son intelligence, sa voix, sa mémoire comme contrepoint à l’ordre. Elle dote son corps d’une voix et cette voix devient l’objet de jouissance. Ainsi elle déplace la question de l’infidélité et de la perfidie des femmes – dues à leur réduction à leur corps/objet sexuel et donc objet à surveiller, à contraindre, à emprisonner, souci de tant de collectivités et de cultures –, à celle de l’identité individuelle de la femme qui affirme son existence au-delà de son corps. Par ailleurs, en convoquant sa sœur, elle institue aussi une chaîne de transmission et de solidarité, de femme en femme.

 

Dans le corpus des œuvres d’écrivaines contemporaines jouant avec Les Mille et une nuits et se mesurant avec Shéhérazade, nous voudrions rappeler les usages qu’elles font, dans leur monde d’aujourd’hui, de cette figure et de cette parole ancestrale, en travaillant surtout sur des œuvres francophones au Maghreb. Pour l’Algérie, Assia Djebar, Malika Mokeddem, Hawa Djabali, Salima Ghezali, Souad Labbize. Pour le Maroc, Fatima Mernissi ; et pour la Tunisie, Fawzia Zouari.

 

 

Dans son roman en 1999, Ce pays dont je meurs, F. Zouari installe le lecteur dans le Paris d’aujourd’hui et fictionnalise un fait divers, le suicide d’une jeune Maghrébine, morte de fin dans un appartement. La romancière met en place le couple sororal : les deux sœurs ont la différence d’âge qui pourrait être la leur dans les Nuits : Nacéra, l’aînée, raconte à Amira, la petite, en train de mourir non pour l’empêcher de mourir mais pour accompagner son agonie. La situation des Nuits est tout à fait perturbée. D’une part, le milieu social choisi est à l’opposé de celui des contes ; d’autre part, la transposition temporelle est totale puisque l’histoire se passe en 1998. La parole n’est pas salvatrice mais déjà parole de deuil, parole de constat du lent enfoncement de la famille depuis le grand départ en émigration. Le récit-conte fait de légers clins d’œil au décor oriental des Mille et Une Nuits mais évite l’exotisme. C’est un dialogue de colère avec la sultane qui s’instaure :

 

« Te souviens-tu de ce jour où notre père est parti, Amira ? Ecoute-moi, toi qui n’aimes pas te tourner vers le passé. Je te raconte ces choses non pas pour vivre encore, comme cette folle de Schéhérazade, mais pour tromper l’attente de la fin. La conteuse des Mille et une nuits avait des raisons de rester en vie. Nous, nous n’avons que des raisons de mourir.

Crois-tu qu’elles songent à mourir là-bas, les jeunes femmes de chez nous ? Non, je ne pense pas. Elles sont habitées d’une frénésie de vie que j’admire. Elles sont en lutte contre le temps, la misère, leurs co-épouses. Elles ne pensent qu’à vivre, come si elles venaient au monde chaque matin pour la première fois. »

 

Les Nuits surgissent dans l’univers de la marge de l’immigration maghrébine et plus précisément algérienne : dans ce milieu de l’exclusion, la mort est omniprésente et si Nacéra parle, c’est pour entretenir la mémoire, laisser une trace. Au seuil de la mort, Nacéra a une vérité à délivrer que seule l’écriture peut formuler : « Petite sœur, c’est de cette France que tu meurs, comme ma mère est morte de son Algérie. Moi, de l’impossibilité où je fus d’inventer un autre pays. »

 

 

Dans Ombre Sultane, Assia Djebar met l'éclairage sur une sororité solidaire, consciente d’elle-même, et met donc l’accent, par la voix de la sœur aînée, sur la jeune sœur, tapie dans l'ombre et qui relance l'écoute et prolonge le sursis par sa demande quotidienne d'un nouveau conte. Le récit raconte la nécessité pour les femmes maghrébines de sortir de l'isolement et s’élève, souveraine, la voix lyrique et didactique de la narratrice-écrivaine, comme dans ce passage tant cité, qui interroge la possible défaillance de la sœur :

 

« Et si Schéhérazade était tuée à chaque aurore, avant que sa voix haute de conteuse ne s’élève ?

Si sa sœur qu’elle avait installée, par précaution, sous le lit de noces, s’était endormie ? Si elle avait ainsi relâché sa garde et abandonné la sultane d’une nuit à la hache du sacrificateur dressé en plein soleil ?

[…] Si, à chaque aube présente ou à venir, une fois ou mille et une fois, tout sultan, tout mendiant, en proie à l’ancestrale peur mutilatrice, assouvit encore son besoin de sang virginal ?

Oui, si Schéhérazade renaissante mourrait à chaque point du jour, justement parce qu’une seconde femme, une troisième, une quatrième ne se postait dans son ombre, dans sa voix, dans sa nuit ? » 

 

Magnifique passage qu’on ne cesse de relire. Toutefois, Le roman de 2011 de Souad Labbize, Je voudrais être un escargot, est beaucoup plus audacieux car la sororité est rêvée aussi mais décrite et active. Le conte est l’histoire ancienne, celui de trois femmes rebelles, Noubia et ses deux compagnes, qui partent vers l’est pour trouver une terre accueillante à leur rupture. Elles nomment cette terre, comme tout conquérant élisant sa résidence à la mesure de ses rêves, «Tounjaz Miracle en souvenir des deux îles qui l’avaient formée dans les temps immémoriaux […] Tounès et Jazayer […] Une terre a besoin d’être identifiée, nommée pour que ses enfants en prennent soin et la chérissent. Les trois femmes étendirent le territoire aux nouvelles limites qu’elles allaient bientôt franchir. »

 

Le conte aide, par sa dynamique, à dépasser les impasses du présent et à raconter sa propre vie, selon l’injonction de Fawzia Zouari. Il n’est pas écran au « je » mais son accoucheur : « le conte devient le mythe fondateur d’une société qui a raté le matriarcat, qui a oublié les trois femmes qui se sont rebellées et qui ont pris des risques », confie la romancière. Elle précise encore : « Le personnage de Noubia est une fusion des deux femmes, une vivante et l’autre devenue sainte. L’une Algérienne [la chanteuse gnawa Hasna El Bécharia] et l’autre Tunisienne [Sayda Manoubia]. […] Seul le recours au conte/mythe fondateur pouvait, à mon sens, passer auprès du lecteur non-habitué à des personnages de femmes extraordinaires, qu’il accepte l’idée en croyant que ce conte est vrai. »

 

Salima Ghezali dans Les Amants de Shéhérazade met en scène une Shéhérazade d’âge mûr, qui observe et accompagne la violence de l’Algérie des années 1990, écho renouvelé de la violence de la guerre de libération nationale. Ici et avant, la dysphorie algérienne s’illustre dans la déception de cette femme qui, tout au long de son insomnie cherche des échappatoires et la narratrice constate : « Un peu avant l'aube Shéhérazade referma son livre sans avoir trouvé l'amant de rêve qui porterait avec elle le poids du jour qui se déchirait sur les malheurs des humbles. » Etonnant réveil de la sultane que cette femme qui affirme sa solitude et l'absence d'interlocuteur masculin ! Sa belle-fille observe cette énigme qu’elle représente pour elle de la nouvelle génération, et la qualifie « d’être-labyrinthe », à l'image d'Alger qui peut simultanément ou successivement offrir l'éblouissement ou l'horreur.

 

Hawa Djabali, avec Le Huitième voyage de Sindabad, amplifie le cadre géo-historique de son propos et offre une continuation à un des contes les plus discutés quant à son appartenance aux Mille et une nuits, celui de Sindbad. Elle conjoint Orient et Occident autour de la quête d’un sens à donner à l’Histoire humaine par une spiritualité. Entre poésie et cultes religieux, il y a un vrai débat sur la spiritualité qui ne peut être atteinte que si le religieux se sépare du politique. Sindabad devient, sous sa plume, une sorte de « grand témoin » que l’écrivaine installe à un poste d’observateur pour éclairer l’Histoire à travers les siècles en choisissant des étapes significatives, pivot d’une saine provocation pour reconsidérer l’Histoire de l’humanité. Notons toutefois que, dans cette création, la sultane est effacée, sauf si l’on considère comme telle l’écrivaine narratrice !

 

Fawzia Zouari, quant à elle, dans son essai, s’élevait sur la nécessité de mettre un terme à cette parole de l’autre et pour l’autre afin de permettre aux femmes d’exprimer leur histoire, leurs rêves et leurs échecs :

 

« C’est lorsque Shahrazade se tait, que je commence à dire. Ma prise de parole est au prix de son silence définitif. Pendant des siècles, tu as raconté à ma place Shahrazade ! Ta voix a couvert la mienne. Tu suscitas admiration et étonnement. Tu fixas à jamais les contours de la femme à la fois rusée et frêle, victime et bourreau que je dois être.

Et moi je ne me sens plus aucune communauté de destin avec toi, Shahrazade… »

 

Affirmation surprenante dans un contexte culturel arabe et universel où le geste verbal de la Sultane des Nuits a été toujours magnifié. Aussi Fawzia Zouari explique le rejet de la conteuse comme nécessaire pour la libération de l’écrivaine d’aujourd’hui car la sultane a rusé pour se soustraire à l'injustice, elle n'a pas pu avancer dans sa société à visage découvert ; elle ne se raconte pas elle-même mais raconte les histoires des autres pour distraire l'homme et sauver patiemment sa vie. En retour, elle est devenue le modèle écrasant, étouffant de toute créatrice arabe : « Chaque fois que je fus tentée de parler, il y eut un nouveau conte de Shahrazade qui m'assigna au silence. Ses contes ne se terminent jamais, là est mon tourment ! » Or, pour une créatrice, accepter ce silence, c'est accepter de mourir. Il faut pouvoir dire sans être menacée, sans être contrainte par l'écoulement du temps des hommes et de ses sentences contre les femmes.

 

Dès 1983, l’Algérienne Hawa Djabali avec son premier roman, Agave, installait le personnage de la conteuse au centre de son dispositif social et de sa structure romanesque, à une place pivot de réconciliation du couple dans un échange d’égalité. Dans cette histoire du présent, la conteuse est celle qui répare par le conte, qui apprend au couple à négocier sa cohabitation et à accepter les différences car : « masculin plus féminin, ça ne fera jamais le neutre, force sera donc aux langues d’inventer un genre nouveau. » Force sera aussi à la société d’inventer les voies du désir hors des conventions et des contraintes. La conteuse, figure de l’écrivaine, de la narratrice, ne dévie pas vers d’autres échappées.

D’autres écrivaines prennent la voie du conte, ou certaines de ses caractéristiques, pour raconter leur vie, que ce soit par une autobiographie déclarée ou par une fiction. C’est le cas de Malika Mokeddem avec Les Hommes qui marchent. Comme chez de nombreuses Maghrébines, ce rapport au conte passe par les voix de la grand-mère, du père, de la mère – comme chez Fatima Mernissi ou Souad Labbize – qui deviennent des figures prestigieuses autorisant à se raconter, selon le vœu de Fawzia Zouari. Ces transmissions de bouche à oreille semblent souvent essentielles pour enclencher le désir d’écrire, « l’entrée en écriture ». Ces écrivaines se servent de la fable, – comme Shéhérazade... –, pour signifier une situation conflictuelle, homme/femme/mort mais surtout leur désir de vie et de liberté. Il est tout à la fois transmission orale et espace d'imaginaire, espace d'écriture et position de narration.

 

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Que faire de la sultane des Nuits ou, plus généralement, de la conteuse lorsqu’on est une écrivaine d’aujourd’hui ? Je serais tentée de répondre : l’utiliser comme une référence à interpeller, dans ce que l’on peut encore partager avec elle, de la contrainte des femmes dans l’espace privé et de leur difficile accès à l’espace public. Il faut donc poursuivre l’interrogation sur le féminisme de Shahrazade et ce blason qu’elle représente de l’émancipation des femmes à partir des variations des écrivaines contemporaines. Puisqu’elle est là, omniprésente, il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur et l’introduire en la transformant et en la malmenant. Plutôt qu’un effacement de Shéhérazade, on peut alors parler plutôt de redimensionnement car on n’efface par un symbole ou un mythe. Mais les créatrices refusent que leurs œuvres soient simplement perçues comme des « suppléments » des Mille et une nuits.

 

Selon l’essayiste tunisienne, Shéhérazade serait un écran un écran au récit de sa propre histoire. C’est justement ce que répare Sophie Fontanel, emboîtant le pas à une illustre prédécesseur.e, Marie Lahy-Hollebecque, qui a fait paraître, en 1927, Le  féminisme de Schéhérazade. La révélation des Mille et une nuits, réédité en 1987 sous un nouveau titre  encore plus explicite, Schéhérazade ou l’éducation d’un roi. Les contes seraient le long cheminement de la jeune femme pour guérir le sultan de sa violence. Elle y réussit. C’est ce même pari que propose Sophie Fontanel  avec son roman-conte.

Présentons l’autrice en empruntant la présentation de Sophie Laurent : « Sophie Fontanel, journaliste et écrivaine française née le 24 août 1962 à Paris, d’une famille d’origine arménienne, est l’une des figures les plus singulières du paysage médiatique français. Critique de mode à L’Obs, autrice de plus de vingt romans, influenceuse atypique suivie par des centaines de milliers de personnes sur Instagram, elle incarne une vision radicalement libre de la vie féminine. Sur la question de son compagnon et de sa vie privée, elle a toujours cultivé une franchise désarmante : elle n’est ni mariée ni mère, et assume ce choix comme une forme de résilience et de liberté ».

Le 15 avril 2026, Minh Tran Huy publie un entretien intéressant avec la romancière dans Madame Figaro. Une réponse éclaire son projet « contique » : « je regarde tous ces chiffres sur la violence masculine, je sais qu’une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint en France, je vois la montée du masculinisme et je le dis depuis des années : il nous faut emmener les hommes dans notre combat. Je pense que si l’homme ne retire aucun bénéfice de l’abandon de sa domination, il aura l’impression qu’il est diminué. Shariar est un prédateur non seulement de femmes, mais de territoires, puisqu’il est à la tête du plus grand royaume au monde, qu’il étend sans cesse par la guerre. Shéhérazade va l’amener à connaître une autre source de bonheur : l’entrée dans l’imagination, la joie de la conversation. Ce qui me passionne, c’est la manière dont elle va le transformer par la parole, non en le psychanalysant ou en l’invitant à se confier, puisque c’est elle qui parle, mais en lui proposant une autre façon de voir le monde. […] Imaginez si on transformait de l’intérieur Poutine, Trump ou Netanyahou ? Changez ces hommes et on change le monde ».

 

Auparavant, dans La Grande Librairie, elle avait été invitée, le 29 novembre 2023, à dire le texte, « Droit dans les yeux ». Elle donnait un de ses objectifs dans les livres qu’elle publie : « En ce moment, j’ai envie que ça finisse bien. […] En ce moment je n’ai pas trop envie de lire des dystopies. J’ai plutôt envie de lire des utopies. J’ai envie que ça marche. […] Et j’ai envie qu’au moins dans les livres, on imagine autre chose qu’un cul-de-sac ».

 

Les Mille et une nuits, quant au destin de la conteuse, finissent bien ! Sophie Fontanel leur emboîte le pas en les adaptant aux questions d’aujourd’hui en un roman plaisant, primesautier et différent de ce que la plupart des romans, en France, donne à lire. On (re)visite Shéhérazade et on la déplace en Arménie, enrichissant sa capacité à un internationalisme jamais démenti.

 

 

 

*Sophie FONTANEL, Shéhérazade et la 602e nuit, éditions Seghers, 2026, 311 p.

*Christiane CHAULET ACHOUR, Les Mille et une nuits aujourd’hui, Effigi Edizioni, Arcidosso (Italia), 2020, 223 p.

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