Louisa Yousfi : De quelle méthode s’agit-il ? (La Grande méthode)
- Christiane Chaulet Achour
- il y a 2 heures
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Une gaouria au pays du père : « - Comment ressaisir les vieilles protections ? Les formules, les gestes, les rituels ?
-Il faut les réinterpréter. Non pas les mimer, mais les réactiver ».
Louisa Yousfi est journaliste et écrivaine. En 2022, elle a publié Rester barbare. En 2024-2025, elle a été pensionnaire à la Villa Médicis. D’où ce livre. Lorsqu’on consulte le site de son éditeur, on voit le nombre assez impressionnant de rencontres dans toute la France organisées pour la présentation de son ouvrage.
D’une lecture déconcertante en ce qui me concerne, il m’a semblé utile de tenter de suivre le parcours que cette autrice propose, par une lecture personnelle, pointant tel ou tel passage manifestant ce que j’ai pu ou cru comprendre. On pourra ensuite signaler des lectures opposées qu’il a suscitées.
Rappelons que Johan Faerber lui a consacré un entretien en avril 2022 lors de la sortie de son premier essai : « Essai littéraire, manifeste politique du décolonial, force de l’écriture devant un monde qui s’effondre, réflexion sur l’intégration et l’assimilation, Rester barbare sonde l’irréductible d’une parole que l’Occident voudrait faire taire. De Mohammed Dib à PNL, de la littérature au rap, Louisa Yousfi pose la barbarie comme puissance esthétique et politique positive contre la rhétorique macroniste, lepéniste et zemmouriste de l’ensauvagement. Une nouvelle voie se dessine pour qui écrit : elle est ici ».
En Juin 2024, sa voix a été entendue dans Collateral (le jeudi, "Cracker l’époque"), « Déployer des imaginaires dans un monde qui nous rétrécit ».
La Grande méthode se présente sans qualifiant générique : essai, roman, récit ? Vingt et un chapitres la composent (non numérotés mais les numéroter est plus pratique pour l’analyse). Deux narrations s’interpénètrent : la narration 1 (N1) = enterrer le père en terre algérienne. La narration 2 (N2) = le traité de morale qu’on pourrait nommer aussi le traité de consolation ou comment ce deuil permet de se retrouver soi-même malgré « le grand effacement ».
Chapitre 1 - le prénom N2
Interpellation de qui ? de la narratrice (l’écrivaine ?) : elle doit écouter des paroles de vérité.
Un style un peu ancien et recherché, souvent grandiloquent, qui accentue l’impression de « grande » culture imprimée déjà par les citations en exergue et des métaphores recherchées. La parole de l’oracle, dit la définition, est « une réponse qu’une divinité donnait à ceux qui la consultaient en certains lieux sacrés, dans l’Antiquité »… d’où le sens plus commun d’une « personne qui parle avec autorité ou compétence » !
Quelle est cette vérité ? Les prénoms que l’on donne à un individu qui vient au monde. En gros : il faut garder fidélité aux prénoms de son origine, ne pas s’égarer dans des emprunts à d’autres cultures car le prénom ne protège l’individu qui le porte que s’il est conforme à son être de naissance : « Un prénom est un talisman. Il suffirait à l’enfant, au pire de son état, de s’y accrocher de tout son cœur et, s’y accrochant, de sentir dans sa propre peur la grandeur qui lui revient […] Alors oui, je l’affirme, l’enfant bien nommé est à jamais sauvé ».
Chapitre 2 - l’enfer consulaire N1
La famille doit se rendre au consulat d’Algérie pour avoir l’autorisation du transport du corps du père en terre natale. La femme qui les reçoit se définit comme « la gardienne du pacte ». De quel pacte s’agit-il ? D’être fidèle à son origine ? C’est un cerbère et le consulat, la porte de l’enfer. « Vous n’êtes pas convoqués par l’amour, mais par l’ordre. Et l’ordre, c’est moi qui l’incarne aujourd’hui. Je ne suis pas là pour vous consoler : j’empêche l’indignité des mondes d’où vous venez de contaminer notre temple sacré, terre de nos ancêtres martyrisés et des libérateurs de notre peuple. Au nom de tous ceux-là, quand la porte s’ouvrira, passez mais surtout, baissez les yeux »
Chapitre 3 - la mère-bouffe N1
Le chapitre de la mère. D’une grande méchanceté et de forte dérision : la mère réduite à la nourriture, la mère-bouffe et qui doit se tenir tranquille pour laisser les enfants réfléchir à cette catastrophe qui leur tombe dessus (la mort du père qui les confronte à leur inauthenticité ?). La narratrice introduit « Zaama » plusieurs fois sans doute pour faire authentique. L’arabe en un mot ! Les « Arabes d’Occident » ont oublié l’Algérie. Il y avait un pacte, maintenant, il y a un secret « l’ampleur de l’héritage invisible que vous m’avez transmis, sans que ça me foute le vertige ». Ces Arabes-là sont « une bouillie infecte »… rien que ça ! Ils ont tout perdu.
Chapitre 4 - la langue perdue N2
La perte, c’est bien entendu la langue. Une langue, ça s’apprend ; mais voilà, enfant, on l’a détestée cette langue ! Souvenir, souvenir… « la France nous tenait », ce qui a empêché l’héritage linguistique. La dérision.
Chapitre 5 - Qu’est-ce que la trahison ? Comment définir un traître ? Juxtaposition de N1 et N2
« J’ai serré la main du traître de mon père le jour de sa mort ». La mère, ses sœurs, elle-même n’ont pas su se comporter : « Une poignée de main, c’est un pacte. C’est les accords d’Oslo, C’est Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Une bise, c’est de la politesse ».
Généralisation du sens de la trahison : « C’est renier le pacte fondamental, si ancien, si profondément inscrit dans les gestes, les silences, et les habitudes du groupe, qu’il n’a jamais eu besoin d’être formulé ». En conséquence, le traître « quelqu’un qui efface le pacte, puis se retourne contre ceux qui l’ont porté ».
Cet homme a volé toutes les économies du père. C’est un traître. La narratrice le reconnaît car elle sait qu’elle est elle-même un traître en puissance, mettant en équivalence deux significations assez différentes de la traîtrise : « Elle va trahir la petite, l’intellectuelle, trop de tiroirs dans sa tête pour être fidèle. […] Je suis devenue experte de la question. Docteur en trahison. Formée dans l’enfance, diplômée par l’Organisation ».
Chapitre 6 - Azraël - Juxtaposition de N1 et N2
Appel à l’ange de la mort, Azraël. Logique puisqu’on est dans un récit de deuil.
Qui supplie ? Cet appel au masculin est celui du père : « Moi l’immigré, je suis de haute lignée, moi l’ouvrier, de haute lignée ! Que nul n’usurpe votre héritage. Que ma mort vous renseigne sur les splendeurs immatérielles qui furent longtemps les nôtres ».
A la demande d’être emporté dans l’autre monde s’ajoute l’injonction à ses descendants d’assurer la transmission, le rappel du respect de l’origine. Ce chapitre qui a commencé avec la profession de foi se termine par une prière du défunt.
Chapitre 7 - L’héritage - N1
Les intérêts contradictoires autour de l’héritage entre la famille au pays et la famille proche du défunt qui vient de France. Les répliques se succèdent sans qu’elles soient attribuées précisément. Quelqu’un.e ( ?) affirme l’attachement irrationnel à cette maison où aucun ne va jamais !
Chapitre 8 - N1 - Le voyage en avion, le « passage du milieu » ?…
En utilisant comme encadrement du chapitre les informations données dans l’avion par l’équipage de bord, la narratrice se lance dans une parodie entre dérision de la séquence réellement vécue et culpabilité d’être différente ; culpabilité qu’elle transforme en agressivité de la voix au haut parleur. C’est un chapitre assez drôle sauf quand il tourne à la leçon de morale religieuse :
« Nous vous recommandons de contempler dès à présent la vue imprenable sur la Méditerranée et de profiter des vertus de votre accablement ; soyez réceptifs aux propriétés invisibles de ce monde […] Veuillez toutefois apprécier le fait que la mort d’un père, qui plus est à un âge aussi avancé, n’est en rien une épreuve exceptionnelle et qu’elle ne nous élève pas forcément au rang de héros d’une épopée contemporaine ».
L’attaque de la voix se fait plus précise, faisant écho à celle de la femme du consulat dans le chapitre 2 : « Ainsi, si vous entendez le mot gaouria lancé plusieurs fois à votre adresse, nous vous recommandons de ne pas vous en offusquer. […] C’est toi, l’Occidentale qui n’arrête pas de t’en raconter. Qui serait assez bête pour attendre de toi que tu sois parfaitement préservée du monde dans lequel on t’a plongée depuis la naissance ? Il n’est pas là ton drame. Certes, pour ce monde que tu rejoins, tu es illettrée. Tu ne sais rien de la mort, tu ne sais rien des anges qui viendront visiter ton père, tu ne sais rien des règles du pays, de son sacré, des mots qu’il faudra prononcer. C’est là ta vérité, gaouria ».
Chapitre 9 - N2 - Retour de la voix du maître, celle qui délivre des paroles de vérité (cf. chapitre 1).
En déclinant tous les noms qui furent les siens, on comprend que c’est la voix de la terre d’origine et à chaque nom est associée une représentation de la séquence historique que décline ce nom. Le passage permet de progresser dans l’interprétation du sens du titre (que l’on attend toujours). C’est un chapitre charnière entre le désarroi de la non-appartenance et la recherche d’une voie.
Notons que ce discours s’adresse à la « chère Occidentale » et il étale une érudition intimidante, en déroulant un chapelet de noms (noms attestés et noms forcés) : pays (Ifriqiya, Numidie, Al-Djazä’ir, Algérie française), villes (Icosium, Cirta, Timgad), régions (Tassili), dynasties (Ziride, Hammadide, Almohade, Zianide), symboles (Dâr el Islâm, Dâr el-Fitna, la Mecque des libérés, l’étoile des combattants, le rêve des exilés). A chacun.e. de décoder le choix fait et la métaphore qui accompagne le nom, en fonction de ce qu’il.elle sait de l’histoire du pays, d’apprécier l’italique de certaines nominations.
Même si elle la sait boiteuse quant à son appartenance, la voix assure à la « gaouria » qu’elle lui appartient car « je suis ce qui reste intact quand tout est abîmé. Je brille dans les yeux des chibanis, des voyous et des enfants de cité. Je suis leur percée dans l’horizon bouché et c’est aujourd’hui de mon nom vrai qu’ils m’appellent Algérie. Me voici, cesse de te lamenter. Je t’ouvre mes bras et œuvre en ta faveur ». etc… le discours de la terre d’origine se poursuit sur le mode-oracle. La voix annonce que la narratrice ne va pas simplement enterrer son père mais qu’elle et ses frères vont vivre « un grand effacement, méthodique, calme et propre ». C’est-à-dire ? Pour résister, elle lui conseille tout ce qui devrait faire d’elle une héritière de cette terre d’origine :
« Enterre ton père, oui - mais n’enfouis pas ce qu’il t’a transmis. Transforme-le. Affûte-le. Deviens stratège. Comme toi je suis née dans le ventre de l’Empire et j’ai enfanté ma propre libération ». La voix la somme d’être la « gardienne de (sa) survivance, héritière non pas de ma gloire passée, mais de ma capacité à renaître dans la disgrâce. Voici mes ordres tu dois t’y tenir ». Et sont énoncés les huit commandements qui transformeront, si elle les exécute, la gaouria : « Et d’étrangère, tu deviendras l’initiée ». Ces pages sont proférées sur le ton d’une lamentation guerrière nécessaire pour contrer le grand effacement (question, cela répond-il ou tente de répondre au « grand remplacement », thème si cher à l’extrême-droite en France ?)
Chapitre 10 - L’arrivée au pays en N1
La narratrice a recours aux propos du taxieur que doivent subir les émigrés : un condensé de la tension France/Algérie entre les Algériens qui vivent au pays et ceux qui vivent en France. Ces derniers sont des ignorants. En plus, ils ne reviennent au pays que pour la mort et jamais pour la vie. Ils sont « bizarres. Des Arabes sans mode d’emploi ». Ils ont été bercés par la France… Le taxieur chantonne la chanson du groupe Carte de séjour, parodie de celle de Charles Trenet(sans les nommer) : « Douce France, cher pays de mon enfance… ». Bien sûr, pour plus d’authenticité, son discours est émaillé d’interjections en arabe.
Chapitre 11 - Les retrouvailles familiales, N1
L’horreur, l’Algérie rêvée est quand même plus fréquentable que l’Algérie vécue : « La maison est une mer agitée. La foule des cousines, des cousins, des oncles et des tantes se transforme en vagues serrées qui nous repoussent et nous ramènent, nous secouent d’avant en arrière ». Souvenir des bagarres : « Et nous, les enfants de France, restions figés, incapables de bouger, pendant que les cousins d’Algérie nous foudroyaient du regard, comme si nous avions apporté avec nous la faute – la mer plantée entre nous comme une lame ».
Et bien entendu, l’héritage dont il faut discuter puisque tout le monde est là. L’oncle qui est pour la vente de la maison et dit aux enfants du défunt : « Et cessez de vous penser gardiens d’un trésor dont vous avez perdu la clé. Venez plutôt avec nous sur le chantier ». Inutile d’une maison pour « faire famille » : écho du chapitre 7.
Chapitre 12 me semble être du N1
Mais difficile d’en donner la dominante car je ne l’ai pas vraiment compris. Une seule chose : la maison qu’aurait construite le père n’existait pas ? Echo du chapitre sur le traître au chapitre 5 ( ?)
Chapitre 13 - N2, le chapitre du Mauvais Œil : dialogue entre le maître et le disciple. Plaidoyer pour le bon sens des croyances populaires. A l’appui une parabole : dans tout texte de morale ou de religion, il faut un exemple pour convaincre :
« Ce sont surtout les récits simples qui guérissent les esprits trop compliqués. Nous vivons une époque saturée d’explications mais dénuée de signes. Or l’islam, dans sa sagesse élémentaire, nous apprend à pénétrer le monde du symbole plutôt que de rester à la surface des raisons. Parmi les signes – le plus agissant et pourtant le plus opaque – il y a le Mauvais Œil ».
Le disciple s’étonne que le maître recommande ce qui est, de son point de vue, « superstitions de village ». Donc le maître parvient à la convaincre tout au long de ce chapitre que « ces gestes-là forment une architecture de protection ». Long exposé sur ce qu’est l’islam. En réactivant les gestes, on replace son souffle « dans la vaste respiration du monde ».
Chapitre 14 - N2 mais provoqué par N1. Lutter contre les démons
La narratrice n’est plus gênée par les bruits autour de la dépouille de son père. Elle comprend qu’ils sont utiles pour lutter contre les démons : « Les démons, paraît-il, aiment la tiédeur des morts fraîchement partis et arrachent leur âme si personne ne surveille ». Le démon à tenir à distance est ce que la France a inscrit en elle. Elle comprend qu’elle va les éloigner en se mettant à écrire ni « pour partager », ni « pour réparer » : « j’écrirai pour barrer l’accès aux démons, des plus vulgaires aux plus sophistiqués, et pour tenir en joue quiconque s’approcherait de trop près ».
Chapitre 15 - N2 Appel véhément du Simorgh
« L’Oiseau vermillant du Sud, Phénix ultime des musulmans, Médiateur suprême des mondes ». De l’islam revisité, on passe à l’islam mystique et à sa mythologie, très sollicité par les écrivains francophones algériens. « Notre affaire, c’était de répondre à l’Appel et d’être à l‘heure au rendez-vous fixé un ou deux siècles plus tôt ». L’Oiseau fantastique est décrit. Mais la narratrice qui a eu la vision se retrouve à terre après sa chute ( ?).

Pièce de soie sassanide d'un Simorgh entouré de perles, environ VIe – VIIe siècle apr. J.-C.
Chapitre 16 - N1 - L’ensevelissement du père
Le frère filme pour les femmes restées à la maison, interdites de cimetière selon la tradition (pas un mot de la narratrice à ce sujet). Quand l’image clignote sur le linceul : « Dans ma tête des séquences se téléscopent. Gaza, le martyr, les enfants drapés, leurs mères aussi ». « Et dans le coin de l’image, juste avant que l’écran ne s’éteigne, minuscule, un oiseau passe ».
Chapitre 17 - N2, Le Maître et son disciple. La prière et les langues.
Seul l’arabe peut permettre de prier : « l’arabe n’est pas une langue comme les autres. Elle est matrice et demeure, elle est à la foi ce que l’eau est au corps. On peut la traduire, bien sûr – pour comprendre, pour transmettre –, mais le sacré qu’elle contient ne se laisse pas transvaser. Surtout pas dans le français, cette langue splendide et orgueilleuse, qui a trop souvent courbé l’arabe pour le faire taire ».
Toutefois le maître a gardé en mémoire une chanson populaire qu’il n’a jamais oubliée, de Nass el Ghiwane, « Fine ghadi biya khouya ». On sait que le répertoire de ce groupe musical marocain mythique prend son inspiration dans la culture populaire mais aussi dans des textes soufis, de figures religieuses de l’islam. A la demande pressante du disciple, le Maître dit les paroles en français de cette chanson de l’exil où l’exilé affirme qu’il n’a rien oublié de son espace origine et de sa culture.

Chapitre 18 - N1 - Le cimetière et les tombes. La visite des femmes
Les morts numérotés. Qui entretiendra la tombe du père ? Bien évidemment la cousine restée au pays.
Chapitre 19 - une manifestation - Ni N1, ni N2
Les paroles s’entrechoquent sans que l’on sache qui parle. Certaines phrases peuvent être retenues dont : « L’islamophobie se déploie au nom même de la laïcité dans les banlieues. Il faut sortir de ce paradigme et dessiner des lignes de fuite. C’est notre rôle ».
Chapitre 20 - La marche du peuple palestinien qui arrive à Jérusalem, une fois la Palestine libérée (Jérusalem terrestre ? Jérusalem céleste ?): « la foule était là – inépuisable. Des cortèges de pèlerins comme dans les Ecritures - mais portant baskets, survêts et keffiehs. Ils venaient du fond des continents. […] Les rescapés de la catastrophe. Les survivants de l’anéantissement. Ceux dont nous avions vu les vies s’éteindre mille fois sur nos écrans. Ceux dont les noms avaient disparu des listes, ceux qu’on avait enterrés sans stèle, dans des fosses improvisées ».
Mais ceux de l’Occident ne peuvent se joindre à eux : ils doivent retourner d’où ils viennent car ils ne se sont pas battus, « car nul ne se libère en faisant fi de son cachot ».
Chapitre 21 - N2, Le maître et le disciple - Redéfinition de l’islam
« L’islam n’a jamais voulu construire un peuple au sens ethnique, mais un corps moral. […] L’islam est à la fois religion et méthode ».
Alors le maître délivre la signification du titre : « l’islam, lui, propose une méthode à vivre, à sentir, à penser : une discipline de la présence. Et cette sagesse musulmane est une grande méthode. Celle qui remet la pensée en marche mais qui n’est pas un système. Cette grande méthode consiste à penser en pèlerin. C’est un art de la fidélité mouvante, la faculté de penser depuis le geste et non depuis l’idée ». Cette mobilité de la pensée ne peut s’exercer que dans les narrations qui sont mouvantes et non enfermées dans des définitions.
Louisa Yousfi convoque là la légende persane très connue, écrite au XIIe siècle, déjà effleurée au chapitre 15 avec la citation de Simorgh :
La "Conférence des Oiseaux" raconte l'histoire d'une bande de trente mille oiseaux pèlerins partant sous la conduite d'une huppe fasciée à la recherche du Simorgh, leur roi. Les oiseaux doivent traverser sept vallées pour le trouver. Le texte relate les hésitations et les incertitudes des oiseaux : l'un après l'autre, ils refusent le voyage, arguant chacun d'une excuse, car incapables d’en supporter les épreuves. Beaucoup vont cependant partir et périront. Mais un seul sur mille saura terminer le chemin et découvrira enfin l’ineffable et ultime secret de l’existence et de la vie.
C’est dans ce chapitre et par cette référence fondatrice que s’achève la formation de l’itinéraire spirituel du disciple : « Apprends à distinguer ce qui demande ton intervention de ce qui exige ton silence ». Il faut que le (la) disciple trouve la « place vivante » qu’il.elle pourra « humblement prendre dans le monde qui vient ».
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Après ce premier décryptage, on peut s’attarder sur les deux citations mises en exergue puisqu’on sait qu’elles ont pour fonction de délivrer le sens fondamental du texte qui suit. « La grande méthode » vient de ce Me Ti cité par Brecht. Celui-ci cite une injonction et non une explication. Brecht s’est intéressé à de nombreuses cultures, dont ici Le Livre des retournements de Me Ti, qui est écrit, «dans le style des écrivains anciens» en parodiant les personnages pour désigner des vivants célèbres, Lénine, Trotsky etc. Le Livre des retournements est un petit manuel de morale. «Me Ti enseignait : le destin de l'homme, c'est l'homme.» Ce qui ne semble pas exactement l’usage qu’en fait l’essayiste.
La seconde citation est empruntée à L’Archange empourpré de Sohravardi, penseur mystique iranien, mort en martyr à la fin du XIIe siècle. « Sa doctrine, couramment désignée sous le nom d’Ishrâq, est considérable par sa fermeté et son ampleur. Elle pose comme indissociables la recherche philosophique de la Connaissance et la fructification de la Connaissance en métamorphose intérieure de l’homme […] L’Archange empourpré est l’ange, le guide surnaturel, l’initiateur personnel du "pèlerin" ».
Arrêtons-nous ensuite à la couverture, particulièrement soignée, reproduite recto verso. Au verso, des motifs seulement de la toile sont retenus. Il est précisé que cette toile a été créée pour cet essai par Rayan Yasmineh (né à Paris en 1996 où il vit et travaille), La grande méthode, huile sur toile (116x89 cm), 2025, est visible comme les autres œuvres de cet artiste sur le site et la Galerie Mor Chapentier.

Il est dit de cet artiste qu’ayant « grandi au rythme des allers-retours entre la France et le Moyen-Orient, il puise dans les registres de la miniature persane et de l'iconographie arabe afin de construire un dialogue esthétique autour d'une identité multiple ».
Or si l’on peut admirer la joliesse de la peinture et son achevé, on ne peut s’empêcher d’y voir une résurgence de la peinture orientaliste dans cette représentation d’un monde ordonné, lisse et figé, immobile : un combattant est au sol, manifestement mort, soutenu par des femmes. Derrière un vieillard à la barbe blanche accompagné d’un homme plus jeune. Un motif peut signifier une actualité historique, la présence du keffieh près du corps et enveloppant la tête d’une des femmes. Des oiseaux dispersés, certains tout à fait fantastiques : après notre analyse des chapitres, nous comprenons la signification de leur présence. La ville tout à fait en haut à droite, est-ce la Jérusalem céleste ? Comme dans toute peinture orientaliste, rien ne vient heurter le regard par l’inscription d’une violence ou d’une protestation dans ce monde représenté : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté - Luxe, calme et volupté », disait Baudelaire…
Lorsqu’on ouvre le livre, le motif du couple, le vieillard (le maître ?) et son disciple, nous invite à entrer dans la démonstration de « la grande méthode ». Et on fermera ce livre qui est, en partie, le livre du deuil, par le mort soutenu par les femmes. C’est dire que cette peinture est véritablement une illustration de la démarche développée par Louisa Yousfi. L’essayiste, en faisant dialoguer son texte avec la création picturale de cet artiste contemporain invite à entrer dans un néo-orientalisme de la représentation de la civilisation arabo-musulmane, problématique et à laquelle il est difficile d’adhérer. Le peintre et l’essayiste renouent avec ce qu’Edward Saïd a nommé l’orientalisme de l’imaginaire qui, au-delà de sa période de grand épanouissement lié aux empires coloniaux, prouve son « impressionnante vitalité » puisqu’il offre un miroir aux descendants des dominés pour exprimer leur malaise et leur exil.
Dans son introduction à son livre de référence, L’Orientalisme - L’Orient créé par l’Occident, E. Saïd confie : « En étudiant l’orientalisme, j’ai essayé de bien des manières de faire l’inventaire des traces laissées en moi, sujet oriental, par la culture dont la domination a été un facteur si puissant dans la vie de tous les Orientaux. C’est pourquoi j’ai centré mon attention sur l’Orient islamique. »
Cette ambiguïté et les choix faits par les deux artistes de leurs références et représentations expliquent sans doute les avis très divergents qui accueillent cet essai qui n’est qu’au début de sa diffusion. Dans le billet de son blog du 9 mars 2026 (Mediapart), Olivier Rachet qualifie l’essai de « récit de la reconquête de soi », de « récit décolonial convaincant », de récit « des blessures et des non-dits d’une histoire de dépossession et d’exil ». Ses deux tons dominants, lyrique et polémique, dénoncent « le trauma colonial ».
A l’opposé, Anouar Hachemane, sur le site de la revue Twala, le 5 avril 2026, est beaucoup plus critique et rencontre bien des irritations de ma propre lecture : « Sous les promesses d’une écriture de la déchirure, La grande méthode déploie un imaginaire où l’Algérie se dissout en symbole et en manque. A trop vouloir dire l’exil, le texte risque d’effacer les vies très ordinaires qui, loin du mythe, continuent d’habiter le réel ».
Manifestement exaspéré par la représentation d’elle-même que donne l’autrice, « une gaouria […] irréversiblement falsifiée […] occidentée par l’Histoire » et surtout par le fait qu’elle présente ce parcours comme « une vérité fondamentale » de ses semblables, il traque plusieurs passages de l’essai. Il offre, écrit-il, « un exotisme intellectuel sur fond de déchirement identitaire ». Malgré ses belles pages, elle donne à lire « un orientalisme poussif » Et appliquant à l’essai une définition de l’exotisme, il affirme qu’il empaille « l’Algérien dans une enluminure […][Il n’est] plus un citoyen qui revendique mais un objet qui se contemple ».
A chacun.e de lire et de se faire son opinion !

Louisa Yousfi, La Grande méthode, La Fabrique, février 2026, 139 pages, 15 euros