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Philippe Vilain : « Ce qui me fascine le plus chez Duras, c’est son pouvoir de produire une parole transcendante, prompte à atteindre la puissance du mythe »


Philippe Vilain (c) Robert Laffont


Philippe Vilain est écrivain, éditeur et enseignant à l'université Naples Federico II, il anime l’atelier d’écriture « S’écrire » centré sur ses préoccupations romanesques et théoriques. Auteur de l’essai Dans le séjour des corps à propos de Duras, il vient de publier La Malédiction de la madone aux Editions Robert Laffont.

 

 

Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ? Quel a été votre réaction après la « rencontre » avec cette écrivaine ?

 

J’ai découvert Marguerite Duras à la fin des années 80, vers l’âge de 19 ans, en lisant un texte assez marginal de son œuvre, L’été 80, qui est un recueil de dix chroniques écrites entre juin et août 1980 pour le journal Libération, et qui relate, dans le feu de l’actualité politique de cet été-là, passé sur la plage de Trouville, traversé par des événements comme la famine en Ouganda, le boycott des jeux Olympiques de Moscou, la mort du chah d’Iran, l’attentat fasciste de la gare de Bologne, le déclenchement de la grève des ouvriers des chantiers navals de Gdansk, la rencontre, ou plutôt l’amour impossible, entre une jeune fille et un enfant, « la plus belle histoire d’amour » que Duras se vantera d’avoir écrite. Je saurais mal dire pourquoi ce texte m’a autant bouleversé : sans doute parce que, puisque nous sommes toujours lecteurs de nous-mêmes, l’action se déroulait sur la plage de Trouville où j’allais de temps à autres pendant les étés de mes vacances et que je pouvais me reconnaitre, me retrouver dans le mutisme de cet enfant triste, sans doute parce que je commençais de me politiser, de me révolter contre toutes les formes d’injustices sociales, et que le soutien de Duras aux ouvriers en grève des chantiers de Gdansk m’évoquaient les grèves violentes auxquelles mon père participaient activement devant l’usine où il travaillait, mais aussi parce que ce texte me laissait entrevoir, à moi qui nourrissais le projet d’écrire, ce qu’était justement d’écrire : faire événement du réel. Aussi, il y avait sa voix, la voix de Duras, une voix d’écriture, une présence au monde qui semblait sortie du néant. Enfin, et par-dessus tout j’admirais la capacité de Duras, comme elle l’expliquera plus tard en comparant L’été 80 à un « égarement dans le réel », à faire naître une histoire d’amour platonique dans le tragique de l’histoire, à faire jaillir la fiction dans la brutalité du réel.

 

 

Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué.e ? Pourquoi ces choix ?

 

Si le livre de Duras qui m’a le plus marqué reste L’été 80, mon personnage préféré, c’est, le narrateur du Marin de Gibraltar, décrivant la mort de son couple durant ses vacances en Italie, dans la région de Gênes. Les cent premières pages, lumineuses, décrivant la découverte de Florence durant un été caniculaire, symbole de la crise du conjugale, où le narrateur se détache insensiblement de sa compagne, sont d’une maîtrise narrative extraordinaire. La phrase ? C’est une phrase de L’amant, que j’ai eu l’occasion d’expliquer plus profondément dans mon essai consacré à Duras, Dans le séjour des corps, mais que, en la relisant aujourd’hui, je ne suis toujours pas certain de bien comprendre : « L’histoire de ma vie n’existe pas. » Cette phrase est problématique lorsque nous envisageons d’écrire un texte autobiographique puisque elle semble nous avertir justement de l’impossibilité de relater sa vie chronologique : en effet, comment relater fidèlement cette histoire si celle-ci n’existe pas, sinon en renonçant à l’idée de la relater dans sa stricte historicité, soit en la réinventant, en lui donnant un prolongement fictionnel ? L'histoire de notre vie n'existe pas mais il ne tient qu'à nous de la faire exister, en la trahissant, en essayant de faire surgir en elle une autre forme de son réel. Par certains côtés, cette phrase semble une incitation à la désobéissance autobiographique. Duras m’a peut-être fait comprendre qu’un texte autobiographique, aussi sincère soit-il dans son intention, aussi soucieux de retranscrire factuellement le monde, procède inévitablement d’une forme de réélaboration fictionnelle et participe presque systématiquement d’une sublimation du réel. Que si l’histoire de ma vie n’existe pas, son roman, en revanche, existe.

 

 

 

Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?

 

Tous les éléments que vous énumérez participent à l’évidence de ma fascination pour Duras, oui, sa façon méditative d’être au langage et de se tenir en lisière du silence, à peine au-dessus du silence, vertigineux chez elle, mais surtout, je crois, sa capacité à faire événement de tout, de l’ordinaire, de l’insignifiant – comme l’illustre la fameuse description de la mort de la mouche dans Ecrire –, son pouvoir de produire une parole transcendante, une phrase essentielle, structurelle, perforant le temps et l’histoire, prompte à atteindre la puissance du mythe.

 

 

La « modernité » de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice a-t-elle inspirée votre œuvre ?

 

Je ne suis pas forcément un adepte de la dernière période durassienne, celle de l’« écriture courante », car il me semble que si Duras avait commencé par écrire de cette façon, sous cette forme de vocalisation spontanée, de verbalisation immédiate, son œuvre aurait présenté un moindre intérêt. Cette forme vaut surtout, d’ailleurs, parce qu’elle découle lointainement de sa période la plus académique, dans laquelle elle manifeste une grande maîtrise de la narration, évidente dans Barrage contre le Pacifique, Le Marin de Gibraltar et Les petits chevaux de Tarquinia qui sont des romans, formellement assez classiques. La modernité de son écriture ne me paraît pas donc tant tenir à cette forme courante d’écriture inspirée, spontanée, qu’à la déconstruction inhérente à son écriture qui, en l’occurrence répond aux préoccupations formelles, épocales, posées dans les années 60. Cette transformation de l’écriture durassienne -de son académisme jusqu’à « l’écriture courante » en passant par sa déconstruction façon Nouveau Roman- illustre implicitement l’évolution de l’histoire de la littérature, et d’une écriture qui, en refusant le roman traditionnel, en déconstruisant la forme par le renouvellement de ses discours, de son langage, s’allège de ses prérogatives académiques, en rejetant les ressorts psychologiques, l’héroïsation des personnages, son esthétisation romanesque. Selon moi, la modernité de cette écriture ne tient pas tant à son résultat -soit au fait qu’elle soit de « l’écriture courante »- qu’à son évolution et au fait qu’elle propose une écriture en mouvement, flexible, absorbant les courants de diverses époques sans jamais se départir de son identité d’écriture. Je suis d’ailleurs certain qu’une étude fine montrerait que l’écriture courante est déjà inscrite dans ses premiers romans plus académiques. De mémoire, je sais ce mode y figure, par séquences, dans Le Marin de Gibraltar.

 

 

Duras encore ou on la confie à l’histoire littéraire ?

 

Duras encore, oui bien sûr, pour toutes les raisons que je viens d’invoquer, parce que son œuvre est concrètement traversée, affectée même, par le mouvement de l’histoire de la littérature, parce que son œuvre hérite de cette histoire, de ses bouleversements formels et stylistiques, participe à la reconfiguration de ses mouvements. Cette œuvre appartient d’autant plus à l’histoire littéraire qu’elle ne cache pas son héritage académique (on sait, notamment, puisqu’elle l’a confessé dans un entretien, que Duras nourrit une admiration particulière pour A la recherche du temps perdu et pour Adolphe de Benjamin Constant), que ses différentes périodes témoignent de son évolution formelle, et qu’elle ne cesse d’inspirer d’autres écrivain(e)s contemporain(e)s, au point de former une famille durassienne, identifiable à sa manière, à son style, à sa voix ; cette œuvre héritière, transmissible, est influenceuse, productrice d’épigones, génératrice d’autres discours, porteuse de voix similaires ou apparentées, comme celle tout à fait admirable de Laurent Mauvignier, auteur lui aussi des éditions de Minuit, qui me semble être le fils d’écriture de Marguerite Duras. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait un hasard si – et puisque j’ai eu la chance d’intégrer le jury du prix Marguerite Duras présidé par le plus durassien d’entre nous, Alain Vircondelet – nous lui avons remis le prix Duras l’année dernière. 



(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)





Philippe Vilain, La Malédiction de la Madone, Robert Laffont, août 2022, 192 pages, 19 euros

 

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