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Rémi David, « Le droit ? elle le voyait comme un outil puissant pour repositionner l’humain à sa place : ni en dehors ni au-dessus de la nature et du vivant. Parmi. » (Prélude à la goutte d’eau)

  • Photo du rédacteur: Cécile Vallée
    Cécile Vallée
  • il y a 1 jour
  • 7 min de lecture

Rémi David (c) Francesca Mantonvani/Gallimard
Rémi David (c) Francesca Mantonvani/Gallimard


Qualifié de thriller écologique par l’éditeur, ce roman est également dystopique et postcolonial. Si ces étiquettes permettent de se faire une idée de ses thématiques et de la tension narrative du récit, elles restent insuffisantes pour présenter ce roman dont les ondes continuent à se propager bien après la lecture.



« Après l’été, c’était encore l’été. Début octobre, dans la savane parisienne, comme dans tout l’Hexagone, la canicule continuait de s’étirer, à la manière d’un grand fauve. »


En 2050, il fait chaud même à Cherbourg. Le dérèglement climatique ne fait plus débat, tous le subissent mais certains en tirent profit comme Erik Dolomont, grand entrepreneur français. Il arrive sur le bateau qui tracte l’iceberg L213B recouvert d’un tissu polymère pour une étape médiatique avant de se rendre au Maroc. Sur ses sept millions de tonnes d’eau, il en perdra trois mais il pourra en fournir suffisamment à la petite ville d’Essaouira.

La gestion de l’eau est une histoire familiale chez les Dolomont. Son père a créé la water compagny dans les années 2000. Il a acheté de vastes terres désertiques en Australie une bouchée de pain pour y stocker l’eau de pluie, y puiser celle des sous-sols et l’acheminer. C’est lui qui est à l’origine de l’entrée en bourse de l’eau qui devient une marchandise au même titre que le pétrole. Comme son père, Erik met son intelligence au service de son profit et affirme, en toute mauvaise foi, qu’il « ne fait que déplacer l’eau ». Il a déjà provoqué un petit scandale, quand, dans les années 2040, il a joué au « dresseur de nuages » avec l’iodure d’argent en Côte-d’Ivoire. S’il a fait pleuvoir sur le continent africain assoiffé, les dégâts causés par cette substance toxique et les risques géopolitiques de ce procédé l’ont empêché de développer ce processus. Cela ne l’empêche cependant pas d’inventer un nouveau moyen de gagner de l’argent en commercialisant une eau qui ne lui appartient pas, qui appartient à tout le monde et donc à personne.

Comme l’a déjà fait remarquer Mathieu Simonet dans Le Droit des nuages en 2023 (Collatéral lui avait consacré un article et un entretien), le dérèglement climatique révèle un dérèglement juridique : rien n’est prévu pour protéger la nature dans le droit français. C’est le combat de Meryem Cherkaoui, avocate à Paris qui quitte le cabinet dont elle espérait devenir associée pour créer le sien, qu’elle appelle l’Axolotl, « une espèce de salamandre dont le nom aztèque signifiait “ serviteur de l’eau ” ». Elle a négocié le dossier Dolomont pour le faire couler mais elle lutte également pour le droit des éléments naturels. Des pays du Sud global l’ont déjà reconnu comme l’Inde pour certains fleuves, ou l’Equateur pour la « Pachamama », la Terre mère. De nouveaux éléments naturels ont été inscrits dans la législation d’autres pays après les années 2020 mais le monde occidental y est encore réfractaire en 2050, considérant que ces démarches relèvent de superstitions, de coutumes animistes qui n’ont rien à voir avec la pensée occidentale. Pour Myriam, ce droit « forgé par un occident nombriliste, dominateur et prédateur, n'était plus à même d'offrir un futur désirable à l'humanité, ni de protéger les droits humains fondamentaux ». C’est la raison pour laquelle elle cherche la faille dans le code pénal pour y faire entrer l’iceberg. Elle pense d’abord à lui donner le statut d’une île, puis d’un bateau et même d’une ZAD. C’est finalement la notion de « personne morale » qu’elle juge opérante et qui est acceptée. Pour la première fois en France, l’avocate porte « devant le tribunal la parole d'un autre qu’humain », l’iceberg devient « un sujet de droit demandant à être entendu par la justice et défendu par l'Axolotl ». Le procès est lancé. La première partie se clôt sur son résultat.

Dans la deuxième partie, on retrouve Dolomont, dix ans plus tôt, au Maroc. L’entrepreneur y a acheté des terres dans le Sud où sont accueillis, ou plutôt arrêtés dans leur exil, les migrants venus des pays de l’Afrique subsaharienne. Son entreprise, la Dolco, leur fournit une « tiny house », « un container aménagé en habitation » et la « Dolcofiltreuse », une machine de recyclage des eaux usées, qu’ils utilisent pour filtrer celles des habitants de la ville que leur livre la Dolco en échange de leur main d’œuvre.

« Parce qu'il serait faux de dire qu'il y aurait d'un côté une crise migratoire, de l'autre une crise de l'eau, et une crise climatique, et une crise du logement : tout, tout, tout, tout est lié ». Ces propos de Dolomont au vice-Premier ministre français, en 2040, sont donc bien cyniques. Il ne s’agit pas pour lui de proposer des solutions mais bien d’en profiter. Et son profit arrange les gouvernements européens qui ne veulent pas accueillir les migrants :

« L'Union européenne, à coups de milliards d'euros, finançait presque intégralement le projet, officiellement pour venir en aide aux populations d'Afrique victimes des bouleversements climatiques, officieusement pour externaliser ses frontières, maintenir les migrants sur l'autre rive de la Méditerranée. »

La France n’est pas en reste. Elle est gouvernée par un Président très à droite. Les services de l’Etat ont disparu, les droits universitaires sont par exemple hors de prix. Des « murs marins » sont apparus sur le pourtour méditerranéen : « de grands filets équipés d'explosifs, de détecteurs de mouvements, de matériels infra-rouges, de caméras thermiques et d'équipements de reconnaissance faciale », « infranchissables » et dissuasifs.

On découvre Aya, fille d’un pêcheur, et Samira Diakité, fille d’un juge et d’une universitaire. Elles sont toutes les deux Guinéennes et se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Elles ont fait connaissance sur la route de l’exil et ne se quittent jamais. Dans le village, elles se lient d’amitié avec le nigérien Seydou et son fils Ousmane de six ans. Un Français, qui vient distribuer l’eau, leur annonce que les portes des universités françaises vont s’ouvrir : « J’ai dit que le visa, ça vous coûterait un rein. Je n'ai pas parlé d'argent je vous ai dit un rein. Littéralement ». L’une des jeunes femmes guinéennes part en France.

Ces faits pourraient paraître invraisemblables. Pourtant, l’auteur indique, en fin d’ouvrage, que ce sont des faits réels qui l’ont inspiré. Dans les années 1970, un prince saoudien a créé la société « Iceberg Transport International » mais son projet n’a pas abouti. Quant au slogan « un rein pour une nouvelle vie », il vient d’un canular monté par un site parodique tunisien LerPesse, en 2018, lorsque l’Etat français avait annoncé une hausse importante des frais universitaires pour les étudiants étrangers. L’auteur renvoie à l’article de l’anthropologue Julien Bondaz sur le site universitaire The Conversation (https://theconversation.com/un-rein-contre-des-etudes-en-france-les-enseignements-dune-rumeur-africaine-112051) qui explique bien qu’au-delà de la question des fausses nouvelles, il faut inscrire la crédulité de nombreux internautes « dans un champ plus vaste de rumeurs transnationales concernant le trafic d’organes, et ainsi mieux cerner ce que signifie, pour les jeunesses ouest-africaines, la possibilité de poursuivre des études universitaires en France, c’est-à-dire dans l’ancienne puissance coloniale ».

Avec la troisième et dernière partie, on fait un nouveau bond dans le temps et l’espace. On retrouve Dolomont, en 2060, en Suède où échouent les riches européens qui crèvent de chaud. Il y possède une grande villa et un vignoble. Tous les protagonistes encore en vie se retrouvent pour le troisième acte, celui de la vengeance.



« Revendiquer le droit pour les êtres naturels à être reconnus comme des personnes ayant des droits, une dignité, c'était la vague. Une vague venue de loin, formée de mille gouttes d'eau : les combats de toute une génération de militantes et militants écologistes, fatiguée de ce vieux monde et de ses dichotomies obsolètes, qui continuaient à survivre et même à gouverner. »


La goutte d’eau est au cœur du roman au sens propre comme au sens métaphorique, comme dans le prélude n°15 de Chopin auquel fait référence le titre et  que le père de Samira lui jouait et lui expliquait :

« Et cette note obsessionnelle, cette goutte d'eau qui tombe, qui tombe, qui tombe, qui traverse le morceau, qui tient bon quoi qu'il arrive autour. Cette note à la main gauche, au milieu des accords, qui se détache du reste, qui survit et pourquoi ? Parce qu'elle s'est adaptée au contexte nouveau, et que de la bémol, sans qu'on s'en aperçoive, elle est devenue sol dièse, sa note enharmonique. Tout en restant la même, elle a changé son nom. »

Cette interprétation est une métaphore pour expliquer à sa fille ce qui va lui arriver mais aussi une mise en abyme de l’intrigue.

Cet usage poétique du langage pourrait distinguer ceux qui luttent pour le droit des éléments naturels de ceux qui les pillent, les détruisent, pour leur profit. Cependant, Dolomont aime citer des poètes. S’il n’est pas représentatif de certains noms auxquels il fait penser, il l’est de leur capacité à dominer également par le langage. Erik est redoutable pour manipuler avec une logique simplificatrice. Il présente ainsi son projet comme coulant de source : « on manquait d'eau il y en avait de disponible sous forme d'icebergs pourquoi ne pas se servir pourquoi ne pas prélever ce qui à l'échelle de l'océan ne représente qu'une goutte ». Il est également capable d’inverser la problématique : « À l'écouter – quel paradoxe – l'eau n'était plus une marchandise, elle devenait un droit : le droit des Marocains aussi d'avoir à boire et de profiter du grand distributeur qu’était le 213B ». Il est aussi champion des petites phrases et des « punchlines » qui ont plus d’écho, d’autant qu’elles sont amplifiées par les médias, que les longs argumentaires. Il ridiculise, par exemple, la comparaison de Meryem sur le fait qu’il cueille les icebergs comme des salades par le néologisme « saladicide ».

Si Rémi David est aussi un magicien, il ne nous fait pas croire qu’il existe de solution miracle. Il propose une goutte d’eau dans cette vaste problématique écologique postcoloniale. Les Dolomont existent déjà et seront encore là dans les décennies à venir. L’auteur pose alors la question de la résistance pour constater que « parfois, il n’est d’autre remède à l’injustice que l’injustice ».





Rémi David, Prélude à la goutte d’eau, Gallimard, janvier 2026, 317 pages, 22 euros

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