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Véronique Bergen : « Davantage que marquée, j’ai véritablement été tatouée par des personnages, des livres de Duras »


Véronique Bergen (c) DR


Par son univers romanesque et poétique si singulier et la force d’incandescence de son écriture qu’incarne encore son dernier livre, Clandestine, Véronique Bergen ne pouvait manquer d’être sollicitée par Collateral pour le dossier Duras. Duras, notre contemporaine ? Telle est bien la question à laquelle Bergen, avec sa science exacte des concepts et des mots répond dans un entretien passionnant.


Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ? Quel a été votre réaction après la « rencontre » avec cette écrivaine ?

 

J’ai découvert Marguerite Duras assez jeune, à l’adolescence, sous la forme d’un raz-de-marée textuel, d’abord Hiroshima mon amour, Moderato cantabile, puis Le Ravissement de Lol. V. Stein. Sans jeu de mots, je dirais que le raz-de-marée textuel fut aussi un raz-de-mariée sexuel/stextuel, une alchimie propre à la musique de Duras. Le point de rencontre le plus intense fut Le Ravissement de Lol V. Stein que je vécus précisément sous l’angle d’un ravissement, d’un rapt, presque une possession. L’effet produit sur moi par Agatha, L’Homme assis dans le couloir, Le Vice-consul, Emily L., Un barrage contre le Pacifique fut de l’ordre d’un coup de fouet et d’une caresse, d’un cinglement de fouet-caresse. A l’adolescence, je fréquentais avec démesure Jean Genet, Artaud, Faulkner, Dostoïevski, Michaux, Cocteau, Mishima. Avec Duras, j’ai senti que la littérature sortait de ses gonds, de son lit de rivière, que Duras passait un pacte d’amour avec ses lecteurs, ses lectrices. L’imaginaire (à la fois vagabond et resserré sur des points obsessionnels) du cycle indien, du cycle atlantique, la subversion du récit, la complexité de la narration, la revitalisation des ressources de la langue m’ont happée et imprégnée en profondeur. Duras accompagne ma vie sous la forme d’une basse continue qui, toutefois, parfois s’absente puis revient de manière capricieuse. Sous la forme d’une pulsation, d’un matériau paradoxal, à la fois brut et complexe, qui serpente comme un fleuve.

 

 

Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué.e ? Pourquoi ces choix ?

 

Davantage que marquée, j’ai véritablement été tatouée par des personnages, des livres, le parfum, le nectar de phrases qui me hantent. Au nombre des livres, comme je l’ai souligné, par-dessus tout Le Ravissement de Lol V. Stein. Et aussi Agatha, L’Homme assis dans le couloir, L’Amant, La Maladie de la mort, Un barrage contre le Pacifique, Le Navire Night. Fabuleuse créatrice d’héroïnes, d’une galerie de femmes durassiennes, elle a donné naissance à des personnages qui me poursuivent, vivent à mes côtés, Lola Valérie Stein, devenue par une aphanisis ontologique, Lol V. Stein, Agatha, Aurélia Steiner (diffractée en une chorale de personnages, Aurélia morte dans une chambre à gaz, sa fille, une enfant, Duras…), Anne-Marie Stretter. Et M. D. en tant que personnage. Le personnage de la mère devenue « écriture courante » aussi, la mendiante du Gange, les érodées, celles qui vibrent, non d’un moderato cantabile, mais d’un amour vécu appassionata cantabile, celles qui pleurent la perte de l’amour qui ne leur laisse en héritage qu’un « soleil cou coupé » (Aimé Césaire). On ne soulignera jamais assez le génie de l’onomastique de Duras, l’avancée d’un nom et d’un prénom de personnage (mais aussi de noms de lieux exotiques) qui, d’emblée, nous communiquent un monde, une intériorité, un tremblé onirique par le jeu des signifiants. Cette appétence pour la poétique de la nomination, elle la partage de façon élective avec Proust. On relèvera que, née Marguerite Donnadieu, elle prendra le nom de Duras, nom d’une commune de Lot-et-Garonne, mais aussi d’un personnage de La Recherche, la duchesse de Duras, mariée au duc de Duras, lequel, veuf, épousera Madame Verdurin. Dans mon imaginaire, la scène primordiale du bal sur laquelle l’être de Lol V. Stein se fracasse renvoie aux bals proustiens, au « bal des têtes », mais aussi au bal dans Le Guépard de Lampedusa. La danse y est répétition impossible d’un avant qui ne reviendra pas, qui s’enfuit dans un extra-temps étranger au passé et au présent. L’hypnose sécrétée par l’œuvre de Duras provient de son élection de la ritournelle (celles de la folle du Gange, des fantômes), de l’assomption d’une absence irrelevable tapie dans l’image et dans la voix qui écrit.

 

Les phrases qui m’ont le plus marquée sont légion. Parmi elles, une phrase qui clôture L’Homme atlantique, qui lie le thème du regard (thème cardinal chez Duras) à la donation de vie et, a contrario, l’absence de regard posé sur une entité comme une plongée dans la mort. Cette phrase a la performativité « passive-active » d’une fleur qui demeure en vie parce que Duras la couvre de ses regards, de son désir scopique. « On dit que le plein été s’annonce, c’est possible. Je ne sais pas. Que les roses sont là déjà dans le fond du parc. Que parfois elles ne sont vues par personne durant le temps de leur vie et qu’elles se tiennent ainsi dans leur parfum écartelées pendant quelques jours et puis qu’elles s’effondrent. Jamais vue par cette femme seule qui oublie. Jamais vues par moi, elles meurent ». Pour Duras, ce qui n’est pas vu meurt. 

Je pourrais citer tant d’autres phrases. « Tu me tues. Tu me fais du bien » d’Hiroshima mon amour où se lit le topos durassien du tropisme du désir dans l’équivalence de la jouissance et de la mort. Ou, deux phrases tirées de L’Amant, « Je suis devenue folle en pleine raison », « Elle n’était pas malade de sa folie, elle la vivait comme la santé ». Ou, des fragments de phrases pour la dimension sensorielle, picturale de leurs images, comme « des grêles murailles d’arbres blonds » (L’Amour). La solitude essentielle de l’écrivain, mais aussi de la chose écrite, qu’elle a tant évoquée, l’aptitude de l’écriture à rejoindre la vie sauvage, des océans, des forêts, des animaux, lui permet de capter la mort du monde dans la mort d’une mouche, un événement qu’elle relate dans Écrire : « Et c’est dans ce silence-là, ce jour-là, que tout à coup j’ai vu et entendu à ras du mur, très près de moi, les dernières minutes de la vie d’une mouche ordinaire (…) « De l’histoire de la mouche, je voudrais dire encore un peu plus.Je la vois encore, elle, cette mouche-là, sur le mur blanc, mourir. Dans la lumière solaire d’abord, et puis dans la lumière réfractée et sombre du sol carrelé.

On peut aussi ne pas écrire, oublier une mouche. seulement la regarder.Voir comment elle se débattait, d’une façon terrible et comptabilisée dans un ciel inconnu et de rien. Voilà, c’est tout. »

 

 

Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?

 

Les ingrédients de la fascination qu’exerce Duras forment à mes yeux un tout. L’onirisme, les germinations et les renouvellements de son style, les points de gravitation de l’œuvre sont intriqués indissolublement. Une des puissances de séduction hypnotique réside dans la volupté de la langue durassienne, des langues durassiennes car elle a exploré de nombreux registres langagiers au fil des années. La volupté de son verbe est au diapason de la volupté que convoitent ses héroïnes folles d’amour, folles de manque, folles d’une écriture qui transit leur corps, qui le sangle. La manière dont elle fraie une autre langue dans la langue reçue prend le visage d’une excavation d’un non-logos sous le logos. Elle violente, recrée la syntaxe jusqu’au point où celle-ci se retrouve submergée par l’affect, par l’émotion, par les moussons indochinoises qui inondent le verbe ; elle trace des lignes de fuite dans le bloc de la pensée-langue, elle creuse des échappées, du féminin en branchant ses x styles Duras sur la sensation, sur les forces du chaos. La houle des images, des mantras langagiers déconcerte les territoires de la raison et de la narration.

 

Pour Duras, écrire, c’est voir le rien et savoir qu’on n’a jamais rien vu, à Hiroshima ou ailleurs. C’est jouer avec l’indétermination de souvenirs flottants, troués, effrangés par le flou, c’est assister à sa propre disparition et à sa renaissance par et dans l’écriture. Il me semble que l’« autre écriture » atteinte par Duras est comme l’équivalent de l’autre état de Musil, cet autre état qu’expérimentent Ulrich et Agathe dans L’Homme sans qualité, Agatha et son frère dans Agatha ainsi que tant d’autres personnages de Duras.

 Elle pratique, met en œuvre, en désœuvrement aussi ce qu’on pourrait appeler une écriture négative au sens d’une sororité avec la théologie négative, apophatique, et avec la technique des mains négatives qu’elle évoque souverainement dans son texte Les Mains négatives.

 

Parmi les leitmotive durassiens qui me déracinent, je citerai l’amour, son rapt, ses illusions, sa vérité, le désir de mourir d’amour qui revient comme un mantra, dans Savannah Bay, ailleurs. L’étreinte avec le corps de l’amant ne fait qu’un avec le corps-à-corps avec les beautés de la langue, dans la poursuite d’une fusion entre la jouissance et l’épreuve de la dissipation de soi, jusqu’à l’extase de la disparition dans le néant. Peu d’écrivains ont jeté leur plume dans ce territoire balisé par la soif de jouir, par la jouissance féminine, par l’appétence embrasée pour un mourir dans le jouir. Dans son œuvre littéraire et dans ses créations cinématographiques, l’entrée en écriture est sœur d’une entrée dans le désir, dans l’été du désir, ce désir qui touche à l’impossible. Plus qu’une saison, l’été, omniprésent, est chez elle un embrasement des sens, une fièvre charnelle à laquelle ses héroïnes, toutes captives consentantes des flux du désir, s’abandonnent. L’amour condense en lui le drame durassien, la douleur de l’oscillation entre manque et plénitude comme l’a magistralement analysé Danielle Bajomée (notamment dans Duras ou la douleur). Se situant hors de la société, hors du temps de l’Histoire, éveillant le motif du double, dopée à l’addiction au corps aimé, la passion s’adosse au deuil du premier amour perdu. Cette perte, ce biographème du manque dévorant s’avancent comme un des moteurs de son écriture. L’importance du « premier amour », de sa répétition nostalgique, de ses avatars, de ses morts, de ses intensités qui renaissent dans la nuit des corps et du langage, c’est ça la musique et le parfum de Duras, son langage d’ombre et de lumière, diurne et nocturne. L’amour est aussi chez elle amour de l’amour, pris dans la spirale d’un désir mystique et sensuel d’infini. Le dessaisissement par l’amour est frère du dessaisissement par l’écriture, par la lecture dès lors qu’écrire pour elle c’est être transi par des forces inconscientes, par la non-maîtrise, dans un climat de transe, de lâcher-prise, parfois d’attente presque gracquienne.  

 

 

La « modernité » de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice a-t-elle inspirée votre œuvre ?

 

Sous le rapport d’une proximité avec l’oralité, non. Sous des guises plus secrètes, de percolation, d’attirance plus souterraine et moins consciente, oui. Je ressens une communauté viscérale, organique avec sa vision et sa pratique de la littérature. C’est moins au niveau de son style, de ses multiples styles qu’elle m’a inspirée qu’au niveau de la transgression du logos, ce logos qu’elle ouvre aux nappes de l’irraisonné, des affects, du non-langagier, du corps. Elle métabolise le désastre dans la splendeur de la prose. Et ça, c’est le tout de la vie de son écriture. Elle use de l'expression, devenue célèbre, d'« écriture courante » qui désigne à la fois une écriture qui court, qui galope « sur la crête des mots pour aller vite, pour ne pas perdre » mais aussi une écriture quotidienne. Si sa mère est devenue « écriture courante », c’est afin que le verbe puisse courir plus vite que la mort du père, prenne de court la folie maternelle. Il y a tant de mères folles chez Duras. Contre cette folie dévastatrice se dresse ce qu’elle nomme la folie de l’écriture, une contre-folie qui la sauve. Mais la vitesse de Duras est celle de la langueur, parfois de l’asthénie, de la somnolence estivale, et non celle de l’Atalante ailée de l’écriture stroboscopique d’Hélène Cixous pour reprendre le syntagme forgé par Deleuze, celui d’écriture stroboscopique propre à Cixous. 

            La figure du huis-clos si prégnante chez elle — un huis-clos ambivalent, protecteur et mortifère — m’a aussi subjuguée. Et le nouage non borroméen qu’elle a forgé entre l’alcool, l’écriture et Dieu, un triangle qu’il serait trop long d’analyser ici. Un quatrième terme pourrait être ajouté au trio, celui de la mère. L’alcool, ses flux comme les flux de l’écriture, ne jouent-ils pas le rôle d’un surmoi qui s’évince, qui se tue au profit du ça ? L’écriture est l’amante de sa Chine du Nord.

 

 

Duras encore ou on la confie à l’histoire littéraire ?

 

Duras encore ! « Encore » au sens de Lacan et de la statue de Thérèse d’Avila du Bernin, au sens où son verbe est traversé par l’énergie du désir et se présente comme la continuation de la chair, du corps, celui de la mère, celui du monde et de l’amour comme elle l’a énoncé (« Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé »). Marguerite Duras a apporté une respiration, un contre-désert à l’histoire littéraire, l’a débordée, décadrée, trouée, aérée en la décoiffant, en lui redonnant son sang, ses affects entre yeux bleus et cheveux noirs pour paraphraser un de ses titres. Sur les immenses plages d’affects de Duras, les lectrices, les lecteurs s’étirent, se prélassent et touchent sur le sable l’inconscient cristallisé en formes scripturales.

« Écrire c’est hurler sans bruit » écrit-elle. L’exaspération de son écriture est raptée, avalée par le silence qui se tient en amont, en aval mais aussi au milieu de l’écriture. La tentation du silence, c’est un appel, un devoir éthique aussi, c’est le fantasme désiré et redouté de Duras. Comme un inceste de la langue et de ce qui lui échappe, un phénomène discursif qui entre en résonance avec ce qu’elle n’a cessé d’explorer, à savoir le délitement de l’ego, la diffraction moïque qu’endure par exemple Lol V. Stein. Le morcellement de l’identité se traduit dans la discontinuité d’une pensée-écriture en quête d’un branchement sur l’illimité, d’une fusion féminine avec le tout, avec le ventre du temps, avec « le ventre de Dieu » (Lol V. Stein). Son écriture a la beauté de l’illégal, de la liberté, une illégalité, une liberté absolument étrangères à notre époque néo-puritaine, conservatrice et souvent avachie dans le ressentiment. 

Son dispositif scriptural est insolemment voyeuriste, éminemment photographique en ce qu’il repose sur le jeu du regardant et du regardé. Il expérimente le désir mimétique de René Girard, la capture de soi dans le désir de l’autre jusqu’à la confusion des deux polarités. Ses lectrices, ses lecteurs deviennent quelque part les « putes de la côte normande », des mendiantes et des mendiants d’un fleuve nommé Duras. Ce que je partage avec elle, c’est le nouage entre l’écriture et l’absence, la perte. Par la magie de l’écriture, on espère que l’absent, les absents, l’Absence reviennent, reviennent en tant que présence, plénitude. On a beau écrire, on se rend à l’évidence qu’ils ne reviennent jamais. Sauf sous une autre forme. Mais laquelle ? Si je devais faire un portrait de l’écriture de Duras, je dirais d’elle ce qu’elle énonce d’Anne-Marie Stretter dans India Song : « Elle est à qui veut d’elle. La donne, à qui la prend. Prostitution de Calcutta, oui. Chrétienne sans Dieu. Splendeur. Amour, oui ».  


(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)




Véronique Bergen, Clandestine, Lamiroy, mars 2024, 291 pages, 25 euros.

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