Vincent Laisney : « Je me souviens » de mes années d’HDR
- Jan Baetens
- il y a 1 heure
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Tribulations d’un chercheur en littérature est un livre double. D’un côté, Vincent Laisney présente le résultat d’une investigation. Intrigué par l’écriture d’un certain type de souvenirs, Vincent Laisney exhume – ce qui revient à dire : crée– un genre, qu’il est le premier à identifier comme tel : le « souvenir littéraire », soit le témoignage de quelqu’un, généralement un auteur plus ou moins obscur qui consigne par écrit, en principe vers la fin de sa vie, les souvenirs personnels des grands écrivains de sa jeunesse, moins dans le but de rendre hommage aux géants disparus, qui n’en ont plus besoin, qu’afin de s’assurer une petite place à l’ombre de ceux et celles promis à une gloire qu’on croit durable, voire éternelle.
De l’autre, Vincent Laisney analyse aussi le travail que suppose pareille recherche, de l’intérieur mais aussi de l’extérieur. De l’intérieur d’abord : au lieu de nous révéler seulement l’étape finale de ses efforts (la maison construite, sans l’échafaudage ni la description des matériaux et opérations que nécessite un tel aboutissement), Vincent Laisney discute en grand détail la longue liste des idées, hypothèses, vérifications, retours en arrière, impasses, relances, changements de perspective qui finissent par faire émerger un corpus inexploré en même temps qu’une méthode d’analyse unique, spécifiquement appropriée à dégager les traits essentiels d’un ensemble de quelque six cents livres publiés entre 1850 et 1960. De l’extérieur ensuite, et c’est ici que le récit se corse car la recherche en questions se trouve au cœur d’un autre genre encore mal connu, du moins du grand public (dont les parents de l’auteur), l’HDR ou Habilitation à Diriger des Recherches, l’épreuve finale qui attend les maîtres de conférence désireux de candidater à un poste de professeur des universités. Examen public, une HDR comprend trois parties : pour commencer un mémoire de synthèse qui fait le bilan des travaux déjà réalisés, ensuite un dossier de publications scientifiques, pour terminer (mais beaucoup, justement, ne terminent jamais) un « inédit », en pratique une nouvelle monographie de grande taille, quand bien même la loi de 1988 qui a introduit le système ne stipule pas que telle doit être la longueur de l’exercice. Les « tribulations » du chercheur HDR ne se limitent donc pas à la difficulté de produire l’équivalent d’une monographie de grande qualité scientifique, elles touchent aussi au contexte professionnel (tracasseries administratives, conditions de travail éprouvantes, solitude angoissante des chercheurs, pressions institutionnelles) que Vincent Laisney déballe avec beaucoup d’humour et d’ironie, sans rancune ni méchanceté mais aussi sans rien dissimuler des mille et un obstacles rencontrés en cours de route. La préparation d’une HDR prend vite cinq ou six années de travail à temps plein, en plus du temps déjà plus que plein que représente aujourd’hui une position de maître de conférence. Cependant le regard porté sur ce passé récent n’a pas fait de l’auteur un chercheur aigri ou épuisé : Vincent Laisney, le dernier des universitaires heureux ?
Un livre n’est important, toutefois, que si l’intérêt qu’on en tire dépasse le seul moment ou le seul plaisir de sa lecture. Un bon livre est un livre qui laisse des traces, qui aide à comprendre autre chose que son propre contenu, qui encourage à penser et à travailler autrement. De ce point de vue, le travail de Vincent Laisney est non seulement un très bon mais un excellent ouvrage. Sa manière de traiter le genre des souvenirs littéraires offre des outils capables d’ouvrir un grand nombre de nouveaux chantiers, dont je voudrais donner ici, de manière concise, quatre exemples. Ils portent respectivement sur la situation du genre, la mutation de ce qu’il y a de proprement littéraire dans les souvenirs de toutes sortes, la nature et le statut du témoin des souvenirs littéraires et la complexité des rapports temporels étagés par ce type d’écriture. On s’en doute un peu, ces quatre aspects ou dimensions du genre étudié par Vincent Laisney renvoient aussi les uns aux autres.
Le premier exemple concerne le genre même des souvenirs littéraires, dont Vincent Laisney examine aussi bien l’apparition vers 1850, au moment de la consolidation du mythe du génie romantique, que le recul vers 1960, avec la percée d’une nouvelle culture de masse. De la même façon que l’auteur arrive à « sortir » le genre du corpus plus vaste et bien établi des mémoires d’une part et des souvenirs d’autre part (les premiers sont liés à la parole autobiographique, les seconds à l’écriture de la chronique), on peut se demander s’il n’est pas possible de retrouver, c’est-à-dire de faire « ressortir » une nouvelle fois mais selon d’autres modalités, les souvenirs littéraires qui paraissent avoir disparu comme genre en raison de l’explosion médiatique des années 60 et de l’érosion rapide du prestige social de l’écrivain (il n’en subsiste que la parodie moderne du « »grantécrivain »), mais dont la fréquence reste considérable dans la littérature de témoignage et plus généralement du monde de l’autobiographie. S’il est vrai que le souvenir littéraire n’a plus cours comme genre autonome, maintenant que d’autres formes de célébrité ont pris la place de l’écrivain et que la parole circule moins par écrit que par écran ou par plateau, il n’est pas moins vrai que le souvenir littéraire persiste, voire fleurit, mais caché à l’intérieur d’autres genres. Bien des livres de Mathieu Lindon, pour ne citer que ce cas typique au carrefour des mémoires et de la littérature de témoignage, fourmillent de souvenirs littéraires. Des textes comme Ce qu’aimer veut dire(2011), Hervelino (2021) ou Une archive (2023), pour ne rien dire de Je ne me souviens pas (2016), perpétuent ainsi la tradition du souvenir littéraire, se glissant comme un bernard l’hermite dans les coquilles de bien d’autres genres, comme si la disparition du genre des souvenirs littéraires, modèle désormais culturellement et commercialement disqualifié, garantissait la survie décomplexée de ce type d’écriture, libéré de l’indifférence aux souvenirs littéraires publiés sous forme de livre mais plus ou moins confortablement exilé vers des pratiques littéraires un rien différentes.
Le second exemple touche à une observation complémentaire au travail de Vincent Laisney, qui fait remarquer que la raréfaction moderne des souvenirs littéraires ne signifie nullement le repli de la littérature du souvenir. Au lieu de se rappeler une anecdote peu connue de la vie de Sartre, on se glorifie aujourd’hui d’avoir pu capter un bon mot de Ronaldo, de Mick Jagger ou de Steve Jobs. Il n’est pas interdit de s’interroger toutefois sur la distinction entre le souvenir littéraire tel que défini dans ces Tribulations (le témoignage d’un écrivain mineur qui se consacré à la mémoire d’autrui, pourvu que cet autrui soit un auteur majeur dont le premier peut tirer profit) et les souvenirs portant sur d’autres personnes, avec ou sans capital symbolique, consignés par de auteurs qui ne se perçoivent nullement comme des seconds couteaux. Il existe ainsi des souvenirs de personnes ou de personnages même mineurs, parfois sans rapport direct avec la littérature, que le travail de l’auteur, mineur ou majeur, réussit à ériger en véritable figure littéraire. Impossible de ne pas penser ici à Pierre Michon, mais le plus bel exemple se trouve peut-être au début de Mort à crédit (1936), où Céline évoque la mort de sa concierge, Madame Bérenge, d’une manière qui la transforme en écrivain et même en plus grand écrivain que l’auteur lui-même. C’est en effet la concierge qui distribue les lettres et qui en possède l’ultime vérité (« Elle savait Madame Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres. […] Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt, s’est arrêté chez elle. »), là où le narrateur, Céline lui-même, se décrit comme incapable de faire et d’envoyer quelque lettre que ce soit (« Je ne sais plus à qui écrire. […] À qui vais-je écrire ? Je n’ai plus personne. ») L’analyse de certains souvenirs fait apparaître le peu d’écart entre souvenirs littéraires et non littéraires, ce qui aide à revenir sur la présence et la pérennité du genre apparemment effacé.
Le troisième exemple s’inspire directement de l’autobiographie de Jacques Derrida par Benoît Peeters, plus exactement du journal tenu tout au long de cette entreprise, Trois ans avec Derrida. Les carnets d’un biographe (2010), où l’auteur a noté ses souvenirs personnels des rencontres avec les témoins de la vie du philosophe. Livre de souvenirs ? Certes, mais d’un genre – j’utilise le terme à dessein – fort particulier. Les souvenirs, ici, ne sont pas ceux de l’auteur, qui pourtant a bien connu Derrida. Ce ne sont pas non plus les souvenirs qu’on trouve dans le genre étudié par Vincent Laisney, puisqu’il ne s’agit pas de souvenirs écrits, puis publiés par des témoins en quête de reconnaissance au terme de leur vie pour profiter de l’aura de quelqu’un qu’ils auraient fréquenté dans leur jeunesse. Ce qui change ici, c’est non seulement la position du biographe, qui cesse d’être biographe pour devenir témoin et se souvenir, en métatémoin pourrait-on dire, mais aussi celle du témoin. Ceux et celles qui acceptent de rencontrer Benoît Peeters ne sont ni des écrivains mineurs (la question n’est pas là), ni des auteurs séparés dans le temps des souvenirs qu’ils transmettent. Leurs souvenirs se donnent sur le vif, en réponse à une demande précise (du reste sans garantie de reprise dans la biographie signée Benoît Peeters), et on ne sent nullement le désir de se mettre en valeur, qu’il s’agisse des témoins ou du biographe, en montant sur les épaules du modèle portraituré, Jacques Derrida. La transformation du témoin, qui dans les carnets n’est plus vraiment témoin comme les auteurs scrutés par Vincent Laisney, et celle du biographe, devenu métatémoin par carnets interposés, ne sont pas dus au hasard. Elles sont inséparables du succès de l’histoire du contemporain, qui brouille la distance entre le moment vécu du souvenir et celui du témoignage offert ou sollicité : le présent rattrape le passé. Généré par la conscience, voire la pression sociale, du devoir de mémoire, le succès de cette histoire quasiment en direct se renforce encore davantage à travers l’omniprésence du travail sur l’archive, quelle qu’en soient les formes que prend l’archive aujourd’hui. Il est sans doute correct de poser que le genre des souvenirs littéraires s’est retiré des étals des libraires, mais l’Imec (Institut mémoires de l’édition contemporaine) en regorge et tout comme l’art contemporain passe souvent par un phénomène d’artification (Nathalie Heinich) de ce qui dans un premier temps ne faisait pas encore partie du monde de l’art, il n’est pas interdit d’émettre l’hypothèse que le travail du souvenir littéraire, puis sur le souvenir littéraire passent de passent en plus par un mécanisme de « scientification », qui bouleverse la nature des intervenants et la chronologie des opérations.
En quatrième lieu, et pour terminer en beauté, l’une des grandes découvertes de Vincent Laisney, celle du souvenir littéraire comme capital social différé (voir p. 250 sq.), se prête elle aussi à de multiples réemplois au-delà du secteur réservé des souvenirs littéraires. La distinction entre capital social direct dont on est gratifié par la connaissance l’auteur dont on se souviendra plus tard, soit « la fréquentation hic et nunc d’un réseau de relations » au moment où on l’a connu, et le capital mémoriel, soit le profit qu’on en tirer au moment du retour, bien des années plus tard, sur les contacts d’antan, est réelle mais pas absolue et Vincent Laisney redéfinit admirablement ce capital mémoriel comme capital social différé. Proposition d’autant plus convaincante qu’elle peut s’appliquer aussi à d’autres formes de souvenirs, littéraires ou non. Prenons par exemple le tube yéyé de François Hardy, « Le Temps de l’amour » (1962), à la fois portrait des espoirs et attentes d’une génération rêvant du grand amour et mention d’un souvenir que le texte, qui n’est pas écrit à la première personne, souhaite collectif : « on » découvre l’amour. La dimension littéraire mais aussi mémorielle consiste de son côté dans le fait que ce rêve n’est rien d’autre que le rappel d’un bloc de clichés venus du monde de la littérature, entre autres. Quant à l’effet générationnel, il n’est pas sans lien avec Je me souviens de Georges Perec, qui le transpose à la sphère de la culture matérielle). Mais dans la chanson, la chronologie est mise sens dessus dessous. Le portrait psychologique des « copains » a beau aboutir à un véritable souvenir dans la dernière strophe : « Un beau jour, c'est l'amour// Et le cœur bat plus vite », mais ce moment décisif n’est pas donné au passé mais au présent, puis transformé, toujours au présent, en souvenir, le refrain final reprenant pas moins de quatre fois la phrase « on s’en souvient » (phrase déjà présente dans le premier refrain, mais non répétée et surtout sans rapport avec quelque événement faisant souvenir). Le souvenir littéraire du « Temps de l’amour » est ainsi hautement paradoxal : il est prospectif, car on entend bien que « on s’en souvient » signifie « on espère qu’on s’en souviendra », voire « on espère qu’on s’en souviendra encore quand le temps de l’amour sera passé ». Quant au capital différé qu’on pourrait en retirer, il n’est pas moins paradoxal que l’écrasement des strates temporels: c’est en effet un capital purement escompté (on espère que, plus tard, on pourrai encore trouver de la joie en se rappelant les commencements d’un amour qui pourra bien ne pas avoir duré), non pas un capital réalisé (puisque rien ne garantit que plus tard, quand nous serons vieux, etc.).
Quatre extensions des idées, concepts et analyses de Tribulations d’un chercheur en littérature qui, loin de n’être que de vagues dérives, s’éloignant de manière peut-être insidieuse, du genre des souvenirs littéraires, montrent la force du travail de Vincent Laisney. Seul un grand livre est en mesure de mettre en marche ce type de prolongements, offrant une fin qui est aussi un commencement, dirigeant notre regard sur de nouveaux horizons heureusement libérés des contraintes d’une HDR.
Vincent Laisney, Tribulations d’un chercheur en littérature, éditions du CNRS, 2025, 360 pages, 25 euros