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Voyages au bout de la psyché. lx : variations & Ce qui m’a pris de Marcos Caramés-Blanco

  • Photo du rédacteur: Delphine Edy
    Delphine Edy
  • il y a 58 minutes
  • 10 min de lecture


Le jeune auteur Marcos Caramés-Blanco revient à Théâtre Ouvert en proposant deux spectacles radicaux et instables, des portraits fragiles et fragmentaires d’êtres fissurés, en prise avec une violence qu’il leur faut traverser pour mieux s’en affranchir.

 

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En octobre dernier, sur la scène de la petite salle de Théâtre Ouvert, on avait quitté Alann et Valentin (un spectacle écrit à quatre mains avec Pauline Peyrade) sur cette citation du réalisateur Leos Carax : « Si on nous apprenait qu’il faut écrire sa vie, ce serait peut-être le début du courage. » Dans les deux spectacles présentés en ce début d’année par le seul MarcosCaramés-Blanco, il s’agit cette fois d’écrire autrui, mais non sans courage. Et ça tombe bien, car Marcos Caramés-Blanco n’en manque pas ! L’auteur dramatique qui cosigne cette fois les mises en scène, poursuit son parcours en faisant de nouveaux pas de côté. Qu’il aborde la question de l’identité d’un enfant né intersexe (lx : variations) ou celle d’une femme qui sombre dans un genre de « voyage au bout de la nuit », où burn-out, dépression et hallucinations forment le paysage altéré, puissamment évocateur de nos vies cabossées (Ce qui m’a pris), Marcos Caramés-Blanco invente des gestes d’écriture capables de faire apparaître fractures, erreurs d’encodage et fragments de réalité : les mots s’altèrent, le flux de la langue se perd, les images vacillent, pour mieux interroger nos univers intérieurs, nos intimités trouées et la fragilité de ce que nous donnons à voir.



 

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Ce qui m’a pris commence comme un contre la montre, un jour d’automne. Une femme (incarnée par l’époustouflante Fanny Brulé-Kopp), se tient à cour, de profil, debout sur une poubelle. Elle roule, elle est en retard, très en retard. Elle accélère, freine brusquement, prend des risques, elle porte un gilet jaune. Ses pensées vont au moins aussi vite que ses jambes qui appuient sur les pédales de son vélo, scandées par une musique qui a tout de celui d’une fréquence cardiaque supérieure à 120 battements par minute. Les enfants l’attendent, elle ne peut pas arriver après 16h, quand ils seront déjà tous dans la cour. Non seulement elle ne serait pas à la hauteur vis-à-vis d’eux, mais elle risque de perdre son job. Ce début in medias res nous plonge dans une course effrénée, mais ne dit rien des raisons qui l’expliquent : qui est cette femme ? pourquoi est-elle si en retard ? Que racontent ses si denses pensées ? Lorsqu’elle arrive à l’école, où elle travaille comme animatrice périscolaire, elle est à bout de souffle. Sa collègue, Monique, visiblement très contrariée, l’attend de pied ferme. C’est l’anniversaire d’un des enfants, la mère a apporté un gâteau et il faut gérer cette horde épuisée après une journée de classe et désireuse de se défouler.

 

Racontée ainsi, la situation est claire, mais ce que l’on sent dans la salle, l’est bien moins. On perçoit l’épuisement, le trop, le non-sens d’une vie qui n’existe qu’à coup de listes, d’énumérations sans fin, de phrases qui accélèrent, de mots qui claquent. L’animatrice tente de ne pas perdre contact avec la réalité, mais celle-ci s’altère de plus en plus. Le gâteau d’anniversaire rose bonbon fond à vue d’œil, les sucreries colorées et acidulées forment un magma de plus en plus écœurant, le paysage visuel vacille, la réalité semble se décomposer sous nos yeux. Pourtant, sur le plateau, concrètement, rien n’a changé. Cette métamorphose se réalise au travers du jeu physique de Fanny Brulé-Kopp et de la langue singulière de l’auteur qui la manie comme un couteau : le plus souvent affilée et pointue, elle est aussi par moment ébréchée, à l’instar d’un couteau à beurre qui peine à trancher.

 

Les tableaux s’enchaînent, rythmés par un jeu de lumière précis et quasi stroboscopique. Clic –clac, la comédienne joue tous les rôles : les enfants, Monique, une mère d’élèves, la directrice… Sa voix est sonorisée par-à-coups, amplifiée dans des tonalités graves. Rien ne va plus. Elle court, cherche à rattraper le peu de réel qui l’entoure encore, mais le tsunami qui s’abat sur elle est plus fort. Le trop plein de notre société capitaliste – répondre aux attentes d’un job précaire et mal considéré, faire face aux injonctions de celles et ceux qui l’entourent – l’écrase. La tête lui tourne, ses oreilles sifflent, tout en elle vomit. Elle craque, bascule dans un autre monde : des projections de flocons de neige apparaissent. Entre-t-elle dans un monde plus feutré ? Pas vraiment. L’expérience cauchemardesque continue : elle a visiblement avalé tout le gâteau, à moins que – à en croire la directrice de l’école – ce ne soit les enfants qui lui donnent mal au ventre. Elle serait donc devenue ce monstre ? Une ogresse ? Le loup du petit chaperon rouge ? Lorsqu’elle essaiera de chanter l’air de La Reine des neiges à la demande des enfants, de sa bouche ne sortiront que des fausses notes. Dans ce monde hors-sol, rien ne semble plus possible, tout sonne faux. Les mots « procédure de licenciement » se mélangent alors à ceux du domaine médical : « bloc opératoire », « ventre dégonflé », « besoin de grand repos ». Le rideau tombe.

 

On la retrouve en hiver. Dans sa chambre. « L’année où la Russie a envahi l’Ukraine », nous dit une voix off qui prend en charge le récit. Une nouvelle traversée s’engage, accompagnée de multiples sources pour créer le paysage-collage qui se déplie sous nos yeux : textes des SMS reçus, notifications, vidéos youtube, playlist… Un paysage qui dit tout du dysfonctionnement qui se poursuit, à une autre échelle. Dans cet espace aussi, le trop déborde : nouvelles listes, sonnerie du téléphone qui semble ne jamais vouloir cesser, gainage, abdos, squats, ranger, déplacer les meubles – même les astuces de Marie Kondo n’y feront rien – séances devant le miroir, vidéos porno jusqu’à l’écœurement… Cette femme veut agir, mais continue de sombrer. Le « grand repos » ne vient pas, la plongée s’intensifie, elle descend toujours plus bas. Les fragments donnent à voir, non des accidents de vie, mais la matière même qui la constitue, trouée, instable, hantée. C’est cela le plus troublant dans cette performance : l’écriture de Marcos Caramés-Blanco et le jeu de Fanny Brulé-Kopp nous amènent à un endroit de l’humain largement inexploré, un lieu vierge de tout mot, celui qu’il est si difficile de circonscrire et de regarder en face, un lieu que la scénographie, les costumes et les créations lumière et son amplifient jusqu’à l’exagération pour le rendre palpable et – peut-être – tout simplement, supportable : heureusement, oui, parfois, on rit.

 

Dans ce voyage au bout de la psyché, nous entrons dans un espace qui a tout des sables mouvants. Le flux et reflux de la langue dessine le destin d’une femme prise au piège de sa propre vie : obsessions, hallucinations, burnout, dépression, hantises, angoisses…, il y a sûrement un peu de tout cela dans cette traversée au scalpel qui tente de mettre en mots et en images ce qu’il y a de plus enfoui dans la tête de cette femme qui cherche – envers et contre tout – à se sauver, ouvre la fenêtre, regarde dehors, attend. Attend encore. Une intercession ? Un miracle ? Celles et ceux qui auront envie de questionnements religieux et ésotériques seront servis, mais il est aussi possible de les laisser agir de loin. En tout cas, en quittant notre monde rationnel, en plongeant dans celui out-of-joint de cette femme, peut-être sera-t-il alors possible de déceler quelque chose de notre propre état psychique. C’est le pari de l’équipe, tout en fragilité, et tout en gestes seulement esquissés par moment, mais si la dramaturgie de ce spectacle est celle d’un ébranlement, alors l’équipe artistique a peut-être eu raison de faire en sorte que ça accroche, que ce ne soit pas lisse, propre, transparent. D’ailleurs, quand l’été sera là – car la performance continue encore au printemps et en été – il restera toujours quelque chose des brumes automnales et de l’obscurité hivernale, d’une hantise que chacun.e pourra emporter chez soi, et ressasser ou enfermer dans une boîte jusqu’à ce qu’elle finisse, un jour, par s’ouvrir toute seule…

 

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Autre parcours de vie, autre tonalité, autre rythme dans lx : variations avec Sacha Starck au plateau, qui cosigne également la mise en scène. Lorsque nous entrons dans la salle, une tracklist de 17 morceaux est projetée en fond de plateau, on les parcourt du regard, presque aucun ne nous parle : question de génération ? À l’évidence, mais le spectacle à venir prouve que cela ne pose pas problème. En tout cas, on se dit immédiatement que ce théâtre-là sera musical, rythmé, et peut-être même dansé. Sur le plateau, un carré blanc au sol, complété par un lit, un portant et une coiffeuse réhaussée d’un miroir à spots, dessine l’espace de jeu central, dans une sobriété qui contraste avec les couleurs des vêtements accrochés sur cintres : une vraie loge de théâtre ? à moins que ce ne soit la penderie d’un.e adolescent.e ? Dans cette chambre, ce sont toutes les étapes de la vie de lx, « le prénom qu’iel a décidé de porter », qui vont prendre vie : depuis sa naissance à la maternité jusqu’au foyer dans lequel il vit à l’aube de sa majorité, cet espace est le lieu des combats qu’iel mène pour trouver sa place. On l’entendra dans quelques minutes : « Je sais pas qui je suis, je sais pas qui je veux devenir ». Car lx est un enfant différent. Il est né sans qu’on puisse lui assigner immédiatement un sexe. Il y a comme « un flou », de sorte que le conte de fée qu’on nous avait promis – « il était une fois » se voit projeté plusieurs fois en fond de scène – se mue en une autre histoire, qui prend la forme d’une chute vertigineuse dans des abymes d’interrogations et de doutes : lx se voit « floué », dès sa naissance, de la possibilité de vivre la vie à laquelle chaque enfant a droit.

 

Dix-sept fragments s’enchaînent alors, au son de la playlist affichée initialement. Face A, on explore ses liens avec sa famille, sa vie à l’école et ses relations avec le système médical. Très vite, on mesure (puisqu’on le sait bien) les profonds décalages avec une société qui ne cherche pas à comprendre, juge et enferme. Certains tableaux seraient vraiment très drôles, tant Sasha Starck est un.e performeur.se exceptionnel.le, reste qu’ils sont entachés de ce voile de bêtise et de cruauté qui n’en finit pas de planer : s’imaginer lx confronté aux piqûres et autres traitements hormonaux qui l’éloignent de plus en plus de son être intime est, par moment, assez insupportable.  En hybridant diverses temporalités, différents lieux et en multipliant les points de vue, le récit se tisse en se cherchant : la recherche formelle et langagière va de pair avec la recherche identitaire. La transformation qui s’opère se présentifie grâce au jeu avec les costumes et à l’ingéniosité de l’équipe artistique qui sait créer des images fortes et des espaces pour que la parole adressée puisse être entendue à son juste niveau.

 

Face B, l’exploration se construit davantage dans l’onirisme : l’enfant queer se raconte des histoires d’enfant et les livre à son journal intime que la présence du micro, à hauteur d’enfant, matérialise. Dans sa « cabane », tout ce qui se passe, existe pour de vrai : « Ici, tu es qui tu veux », dit l’enfant à son meilleur ami. De sorte que la cabane magique devient métaphore de la scène de théâtre où tout est possible. Dans cette traversée de l’intime, le rythme du spectacle devient saccadé : « ni une fille », « ni un garçon », coincé dans cet entre-deux, lx se transforme et se déteste. La performance que Sasha Starck livre au plateau – entre chorégraphie et course contre la montre – est bluffante de physicalité, au rythme d’une musique que la playlist continue à dérouler, et qui semble seule capable de trouver son juste rythme.

 

Face C ? Il y aurait donc trois faces aux vinyles ou cassettes ancestrales ? Voilà surtout une manière ironique et fort juste, de rappeler qu’il n’y a rien à chercher dans la binarité. Dans cette dernière partir du spectacle, lx peut enfin crier sa rage, sa solitude extrême. Non, il n’y a pas de « il était une fois », qui réapparaît barré en fond de scène. Les agressions subies, la maltraitance vécue, les lois ou manifestations contre toute forme de diversité – dont les dates et noms bien connus sont projetés, Manif pour tous, loi de 2024 contre la transidentité… avant qu’un genre de dictionnaire s’écrive de A à V « viol correctif »… – ne peuvent mener qu’à fuir et à chercher un ailleurs. La voix de Marcos Caramés-Blanco résonne alors du fond de la salle. Il a quitté la régie et s’est assis pour donner la réplique à Sasha Starck : devenu le psy qui tente de faire parler l’enfant devenu adolescent.e, l’échange peine à exister. La voix naturelle qui prononce les mots attendus, alterne avec celle amplifiée au micro qui dit le vrai. L’aide ne viendra pas de là non plus.

 

Nouvelle transformation à vue, nouveau tourbillon des identités, Sasha Starck fait alors face au public en lui adressant cette question : « Qu’est-ce que vous voulez que je sois ? », comme si la vérité ne pouvait venir que de l’extérieur, comme s’iel déposait les armes : « Est-ce que je dois me battre pour qu’on m’appelle de la bonne façon ? » ; « Pourquoi on ne raconte pas notre histoire ? » ; Est-ce qu’on peut exister entre deux cases ? Pourquoi les dilemmes c’est toujours entre deux trucs ? » Est-ce là une forme de libération ? Est-ce que poser ces questions permet de les déposer, de trancher ? Si on en croit le fait qu’à cet instant précis, iel emballe tout ce qui jonche le plateau dans des sacs, attrape son blouson et son casque, traverse une partie de la grande salle de Théâtre Ouvert et emprunte la petite porte à jardin, alors peut-être que la réponse est oui. On le voudrait, sincèrement, absolument, pour tous ces enfants victimes de l’ignorance et de l’intolérance d’une société incapable, elle, de poser de bonnes questions.



 

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Ces deux spectacles de Marcos Caramés-Blanco sont à l’évidence une nouvelle étape dans son travail de recherche-création[1]. Si l’on aime tant la langue que creuse cet auteur à chaque nouveau projet, c’est qu’elle est justement en train de s’écrire et qu’elle en a pleinement conscience, qu’elle se veut fragile et déterminée, tout comme poétique et réaliste, dans un monde qui ne cesse de se chercher – ou de se perdre – et au sein duquel les mots peinent à se frayer un chemin vers le sens. Faire le choix de rendre visible des tranches de vie autres, niées, silenciées, meurtries, est un choix fort. Faire le choix de cette complexité et de cette distance critique, qui plus est en équipe, avec la compagnie CONTINUUM, en est un autre. Et, cette fois encore, on se réjouit de ce que ces jeunes artistes nous réservent.

 



Note :

[1] même si lx : variations est une re-création : https://www.theatre-bastille.com/saison-24-25/lx-variations

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