Agathe Charnet : « On passe notre vie à cela, n'est-ce pas ? Faire résonner les instants aveugles au présent où l'on peut enfin tisser des indices » (Peut-être le hasard)
- Cécile Vallée

- il y a 6 jours
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Agathe Charnet, dramaturge et metteuse en scène, choisit le roman pour raconter sa mère atteinte d’une maladie neurodégénérative précoce qui lui fait perdre l’usage complet du langage, afin de tenter de donner un sens à l’insensé, l’inconcevable, l’insupportable.
« Quelque chose dont plus tard on pourra se souvenir. Quelque chose qu'il faudra peut-être un jour raconter pour poser une chronologie. Comme on le fait des générations après pour inventer une généalogie. Pour déceler des secrets de famille. Pour comprendre pourquoi tout ça est arrivé. »
Il s’agit bien, pour la narratrice, de tâcher de comprendre, de trouver l’enchaînement logique des événements, d’ordonner. Les trois parties du récit délimitent ainsi des étapes charnières : la vie de sa mère (1963-2017), sa maladie (2018-2022) et l’année de sa mort. Elles sont précédées et suivies d’un générique dans lequel la narratrice revient dans la « Maison de Famille » après le décès de sa mère. En outre, chaque titre renvoie à une technique cinématographique. C’est un hommage à la passion de sa mère pour le cinéma mais c’est aussi l’annonce de la modalité narrative de l’étape. La première est un splitscreen : des épisodes de la vie de sa mère et de sa famille, sont associés avec des scènes de classe, écrites dans une typographie différente. La narratrice invente des épisodes de classe qui reprennent ce que sa mère, professeur de philosophie, pouvait dire de son film préféré, Au hasard Balthazar de Robert Bresson, qu’elle projetait, tous les ans, à ses élèves. Parallèlement, elle la situe dans une histoire familiale aperçue à travers ce qu’elle a retenu de ses paroles, des photos, des moments clefs, comme autant de séquences filmiques qui construisent le film de la vie de sa mère.
Ce splitscreen met également en relief les signes précurseurs qui n’ont pas été interprétés au moment où ils se sont produits ou qui n’ont pas été dits. La narratrice se souvient, par exemple, de s’être étonnée que sa mère ne verbalise pas davantage son émotion lors de l’anniversaire surprise qu’elle lui avait organisé pour ses cinquante ans alors qu’étaient présentes des personnes qu’elle n’avait pas vues depuis longtemps. Les carnets de sa mère révèlent, quant à eux, qu’elle se rendait compte qu’elle perdait ses mots. La narratrice cite ainsi le passage dans lequel sa mère évoque son incapacité à rédiger les chèques pour payer la cantine à son lycée et sa souffrance au travail quand elle se « torture pour trouver les mots qui ont disparu » alors qu’elle affirme avoir « enseigné de façon réussie pendant tant d’années, souvent avec joie ». Elle est pourtant obligée d’arrêter de travailler car les élèves se sont plaints que ses cours n’avaient plus aucun sens.
« Ce que nous créons pour toi ne suffit plus. J’échoue. Je suis en train d'échouer. J’ai voulu faire la bonne élève. Tout connaître, jouer au détective, ingérer des données. J’ai même fait semblant de comprendre la biologie et la génétique, moi qui ai fait une terminale littéraire. »
Dans la deuxième partie, « flash-back », la narratrice retrace son propre parcours de proche d’une personne atteinte d’une maladie neurodégénérative. Elle retrace sa quête de sens dans cette période qui démarre à partir du diagnostic posé par un jeune médecin maladroit :
« APéPé, oui. Comme aphasie primaire progressive. Votre maman est en train de perdre de façon graduée les fonctions primaires du langage. C’est ce qui explique les troubles qu’elle présente depuis quelques mois, sûrement des années. C’est ce qui fait qu’elle n’enseignera plus jamais. »
Il enchaîne en annonçant à la narratrice que c’est héréditaire mais qu’elle pourra faire un test quand elle sera enceinte pour faire un avortement thérapeutique si c’est nécessaire. La seule solution qu’il leur propose et qui n’en est pas une, est d’emmener leur mère faire de « jolies vacances ». Au-delà de la maladresse du jeune médecin, le récit souligne le bouleversement que cela entraîne pour les proches qui savent qu’ils vont devoir prendre en charge la personne malade sans savoir comment s’y prendre mais aussi qui voient en cette maladie une épée de Damoclès sur leur propre tête : « nous n’en finissons plus de jouer avec le transgénérationnel de nos petits fantômes familiers ». Il est aussi question de l’aspect matériel et financier qui n’est pas moins pesant. C’est un véritable parcours du combattant symbolisé, avec humour, par l’apprentissage des acronymes à maîtriser pour faire toutes les démarches médicales et administratives nécessaires. Rien n’est simple. En 2019, la narratrice improvise les fameuses « jolies vacances » conseillées par le médecin. Avec son frère, elle emmène sa mère en Grèce sur l’île aux Ânes en référence au film de Bresson mais ce voyage ne fait que révéler l’avancée dans la maladie : sa mère ne fait pas vraiment le rapprochement, s’énerve juste de ne pas pouvoir ramener un chat et ne parvient plus à écrire « Athènes » dans son carnet. Enfin, il arrive un temps où le « Nouvel Homme » de sa mère, qui s’en occupe au quotidien, leur annonce que ce n’est plus possible pour lui, qu’il abandonne, qu’il leur laisse six mois pour trouver une solution. C’est finalement sa propre mère qui se charge d’elle.
Le troisième et dernier acte est celui de la « Nuit américaine » qui désigne une technique cinématographique qui consiste à filmer en plein jour en faisant croire que c’est la nuit. C’est aussi le titre d’un film de Truffaut, dont le sujet est le tournage d’un film. La nuit américaine symbolise ainsi les illusions auxquelles la narratrice s’accroche encore :
« À quoi ça servirait de se dire le vrai quand tout est si laid. Il vaut mieux se raconter des petites fables. Des petites histoires. Qu’avec un peu de tendresse on va tout arranger. Que tu vas bientôt redanser comme autrefois. Que grâce aux médicaments ça va bientôt aller mieux. »
Elle veut croire qu’avec l’amour, elle vaincra la progression de la maladie. Cependant, la nuit américaine devient celle d’un cauchemar en plein jour. Sa mère entre dans une période de colère violente. Elle ne réagit même plus à la présence de ses proches. Un traitement puissant est nécessaire. Il l’assomme et précipite sa mort.
Si ce qui est raconté suscite de fortes émotions, Agathe Charnet ne force en rien le trait. Elle imagine même, avec ironie, ce qu’elle ne veut pas faire dans ce récit : « Je m'imagine soudain à l'isolement dans une cellule, écrivant en cachette entre deux promenades le Goncourt du siècle. Comment j'ai assassiné ma mère aux barbituriques (confessions d'une meurtrière) ». Elle deviendrait porte-drapeau de la loi autorisant « l'euthanasie pour les personnes atteintes d'Alzheimer précoce », puis elle recevrait « peut-être un ou 2 prix Nobel – Littérature et Paix », et accepterait l’adaptation « en un film coup de poing qui traverse l'Atlantique pour être oscarisé avec Adèle Haenel dans le rôle-titre et Karin Viard qui te joue » : « dans la salle de cinéma, les spectateurs pleurent à chaudes larmes, reniflent de façon exaspérante, sanglotent même, tandis que Karin Viard rend son dernier souffle avec un sourire immense de reconnaissance dans les yeux ». Il n’est pas du tout question de cette esthétisation de la douleur et la dimension politique donnée à cette expérience et à ce récit est plus questionnante qu’héroïque, plus humaine.
« Le paysage si familier autour de toi te ressemble. Prématurément meurtri. Déjà déliquescent. [...] Il doit y avoir les mêmes méthylations dans l'ADN des jeunes marronniers pétrifiés par la canicule que dans ton cerveau qui chavire. L’accélération spectaculaire de la sixième extinction de masse des espèces en cours se calque sur le dérèglement de tes cellules cérébrales. »
La narratrice inscrit le destin de sa mère dans une perspective écoféministe en faisant ce lien entre la nature qui souffre du dérèglement climatique et sa mère qui souffre de cette dégénérescence cognitive, de cette APP. C’est une façon de s’interroger sur les causes de la maladie mais également de faire écho à l’intérêt de sa mère pour l’écophilosophie et particulièrement pour l’antispécisme : « Tu dois comprendre qu'ils sont comme nous les animaux. Différents mais similaires. Nous partageons le présent de l'existence avec eux. Ils nous parlent mais dans un autre langage. Il suffit juste de savoir les écouter ». C’est la raison pour laquelle le film de Bresson, centré sur le personnage de l’âne, est si important pour elle. Elle ne cache pas pour autant, à ses élèves, la version qu’a donné Anne Wiazemsky, l’actrice principale, du tournage du film, et elle leur fait remarquer que ses nécrologies ne présentent même pas ses œuvres mais sa filiation avec Mauriac et son union avec Godard.
Cette position intellectuelle féministe ne correspond pourtant pas à la vie qu’elle a menée, elle qui a abandonné ses rêves de critique de cinéma pour devenir professeure de philosophie, comme ses parents, et qui a eu une vie d’épouse au service de son mari, « car vois-tu ma fille, les Génies n’ont pas de Mains ». Même si la narratrice affirme que sa mère « enrageai[t] face à la banalité de [s]on abysse », « à l’institutionnalisation de [s]on abîme », il faut attendre sa fin de vie pour qu’elle se libère, sans pouvoir profiter de ces vacances, à la différence de la Clémence de la chanson d’Anne Sylvestre que la narratrice mentionne. Ce qui relève plutôt de la douleur se manifeste un jour par un hurlement :
« Et alors, tu hurles. Le hurlement le plus terrifiant que j'ai jamais entendu. Le hurlement le plus indescriptible. Tout ce que tu ne peux plus parler. Tout ce que depuis six ans, depuis mille, tu ne peux plus proférer, voici que tu le concentres dans ce cri de louve, ce cri de goule, ce cri de furie, ce cri de possédée. Mille voix de femmes silenciées passent dans ton cri. Tu hurles. »
Cependant, si elle n’a pas réussi à vivre de façon féministe, elle a réussi à léguer à sa fille des principes que cette dernière s’est appropriée :
« À cette époque, je ne tiens pas en place, je change tous les jours d'amour, d'études, de pays et de métier. Je vis la vie que tu n'as pas vécue. Celle que tu m'as encouragée à avoir dès l'enfance. À te quitter sans me retourner. À avoir une vie où les femmes partent. Où elles se servent de leurs Mains. Où elles manifestent. Se manifestent. La vie des échappées. »
Cependant, le récit ne propose ni explications ni solutions. Chaque chapitre de la deuxième et de la troisième parties commence par « c’est peut-être », en référence au film de Bresson, mais surtout pour montrer la quête de sens qui reste ouverte : c’est peut-être l’explication médicale de la fameuse protéine, mais peut-être aussi le silence imposé autour de la noyade de son frère, peut-être le dérèglement écologique, peut-être aussi la société patriarcale qui fait qu’elle a servi le « Grand Poète », qu’elle n’a pas été au bout de ses rêves, qu’elle a cherché à compenser, à se cacher, à donner le change. La narratrice évoque des recherches médicales qui font le lien entre la charge mentale féminine et les maladies de dégénérescence cognitive. Ou ne serait-ce qu’une question de hasard ? Comme pour la génisse, dans les génériques qui encadrent le récit, que la narratrice découvre avec sa compagne dans le pré devant la « Maison de Famille » après le décès de sa mère. C’est ce que lui explique la voisine agricultrice : « mon mari et mon fils étaient debout toute la nuit. Elle était bien jeune, la pauvrette. Mais que voulez-vous, c’est la vie. » Elle ajoute : « C’est la Nature. Personne ne peut prévoir. Ne peut décider ».
Agathe Charnet dédicace ce roman « à toutes les soignant.e.s, auxiliaires de vie et bénévoles qui œuvrent au quotidien, à leur corps défendant, à faire des heureux les faibles ». Cette prise en compte de l’humanité de la personne malade est aussi au cœur de la belle bande dessinée d’Etienne Davodeau, Là où tu vas, Voyage au pays de la mémoire qui flanche, publiée cette année, que l’auteur consacre au métier de sa femme qui accompagne les personnes atteintes de maladies neurodégénératives et leurs proches.

Agathe Charnet, Peut-être le hasard, Les corps conducteurs, 2026, 240 pages, 21,50 euros.


