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Michel Jullien : À l’écart et au-dessus du lot (Le Format d'un livre)

  • Photo du rédacteur: Jean-Claude Pinson
    Jean-Claude Pinson
  • il y a 3 jours
  • 12 min de lecture

Michel Jullien (c) DR/Verdier
Michel Jullien (c) DR/Verdier


Que la lecture du dernier ouvrage de Michel Jullien soit une expérience proprement jubilatoire, enthousiasmante comme peu le sont, c’est ce dont je ne pouvais douter après avoir assisté en janvier dernier à la lecture publique, en avant-première, au Théâtre de Saint-Nazaire, de quelques extraits du livre par un excellent comédien, Philipe Heuriet.

 

 

Peintre de mœurs

 

Le titre pourrait laisser croire qu'il va s'agir d'un livre austère, ingrat. Il n'en est rien ; c'est au contraire un livre constamment captivant. Original par son sujet : l’objet livre en les divers aspects de sa matérialité et sous tous ses atours et ses alentours anthropologiques. Et non moins original par sa façon d’entremêler les genres et les registres : la narration autobiographique (les péripéties de divers déménagements par exemple) s’y mêle à des passages plus descriptifs (d'une grande acuité phénoménologique) et d'autres plus réflexifs (comment par exemple le codex a-t-il succèdé au volumen). Approche en apparence marginale, au regard de l’importance qu’habituellement on accorde au texte plutôt qu’à son support livresque. Mais centrale, si l’on admet que l’approche anthropologique, déclinée selon toutes les dimensions du livre, est essentielle à la compréhension du découronnement en cours d’un objet dont avons encore à cœur la majesté et le magistère.

 

On s’instruit beaucoup, mais on rit aussi beaucoup. Lors de cette lecture que j’ai dite, personne dans la salle (pas loin d’une centaine de spectateurs), qui ne soit resté étranger à l’onde de rire suscitée par ce premier extrait lu par le comédien. Juste après le portique d’un premier chapitre où il est question du gisant de Fontevraud où l’on voit Aliénor tenir un livre à deux mains alors qu’elle a les yeux fermés (« Plutôt le livre lit sur son visage »), hilarante et très inattendue entrée en matière en effet que ce passage où il est question ….d’huîtres :

 

« Je n’aime pas les huîtres. On en sert, j’attends mon tour avec, parfois, en second lot, quand mes goûts ont filtré à la connaissance de l’hôte, une tranche de pâté réservée à l’assiette, une consolation livrée sur une feuille de salade. Le décorum, la salade et le cornichon sont la pitié de l’huître fournie d’algues, de glace et de citron, des réjouissances d’avant-goût. […] [Les huîtres] se trouvent amoncelées sur un plateau, gueules cassées, leurs mâchoires dégondées et le jus en bascule, très rococo, le style rocaille des bassins. Chacun a devant lui son assiette et une moindre vers laquelle approcher l’aliment. Au centre de la table est une vasque vouée au rebut des coquilles. Cela fait quatre réceptacles, déjà, alors que l’huître est l’assiette d’elle-même, portées aux lèvres après quelques passes de couteau. Et le goûteur a lui aussi son calice, une bouche mise en cul-de-poule avec sur le visage d’étranges physionomies de rattrapage, la joue creusée, les yeux subtils portés au ciel, des goulées singulières. On voit comme ils font, sans mâcher, non pas gober, un raffinement, aspirer. L’affaire est exquise, ils s’y prêtent avec cérémonie, toréadors de serviette, et qui ne sait pas la saveur de l’huître patiente à ses bouchées de charcuterie fournie de laitue, un dîneur ajourné, réduit aux basses nourritures. »

 

Difficile évidemment ici de ne pas penser à Ponge évoquant le « monde opiniâtrement clos » de l’huître avant qu’une fois ouverte ne se dévoile en elle « tout un monde » ne formant finalement qu’« une mare » sous « un firmamentde nacre ». Il y a indéniablement, dans l’écriture de Michel Jullien, dans son attention extrême aux détails, dans l’acuité phénoménologique de son art de la description, un côté pongien. Cependant le parti qui le retient, plus sans doute que celui des choses, est celui des gestes, des us et coutumes. La scène, on l’aura compris, relève d’abord de ce que l’on appelait à l’âge classique la « peinture de genre »[1]. Michel Jullien, romancier nourri de l’apport des diverses sciences humaines, à sa façon ethnologue, est par bien des côtés un peintre de mœurs.

 

 

Apprendre à lire, finir de lire

 

Il faudrait ajouter encore que l’objet huître de ce premier chapitre joue le rôle d’un objet transitionnel qui nous conduit à ce vrai sujet de l’ouvrage : le livre lui-même – et d’abord sa destination première. Or lire ne va pas de soi. Si « l’huître est de résistance oblongue », les livres apparaissent au narrateur enfant « comme une obstruction au carré » : « Je déchiffrais, l’effort était tel qu’il engloutissait le sens […]. Une besogne, des mots compris un à un pour aboutir à l’inintelligible de la phrase. » Il faudra au garçon le secours d’une orthophoniste (« ces rebouteux de l’alphabet ») pour venir à bout de l’obstacle et plus tard devenir un lecteur boulimique.

Mais si Le format d’un livre peut être vu par bien des côtés comme un éloge de la lecture et de tous ces objets (du papier à la bibliothèque en passant par le serre-livres) et métiers (du typographe au libraire en passant par l’éditeur) qui contribuent à l’éminente valeur du livre, cet éloge est tout sauf béat. Le dernier chapitre au contraire ne va pas sans une mélancolie lucide : « Cinquante ans ont passé. J’ai cru à l’ambroisie du livre, j’y crois encore comme à une vieille cause quelque peu éculée, comme si le cercle des lecteurs manquait au ralliement d’une pratique dont l’élan s’effiloche. L’ombre des livres a rétréci. Le prisme de l’existence en passait peu ou prou par cet objet somme toute ordinaire, indexé à une place singulièrement attributive dans le rang des choses quand il n’est désormais qu’un article parmi d’autres. » De l’enfance à la vieillesse, de l’aube au crépuscule, des commencements laborieux à l’étiolement du goût de lire quand arrive le grand âge, le trajet n’est pas sans rapport avec cette toile de fond majeure que fut pour la civilisation du livre un idéal émancipateur des Lumières aujourd’hui bien mal en point. Mais le propos de l’auteur n’est pas d’épiloguer. Il est de tenter de dire toutes les contradictions, toute la complexité d’un réel qui vacille.

S’il est souvent descriptif et réflexif, l’ouvrage, inventant l’hybridité propre de son genre métissé est avant tout d’ordre narratif, les « choses vues » se mêlant aux incises autobiographiques. Ainsi en va-t-il de ce dernier chapitre où l’auteur raconte une visite à ce naguère infatigable lecteur que fut son vieux père (« l’homme a déjà relu plusieurs fois les Mémoires de Saint-Simon, treize mille pages »). Récit poignant où, dans l’appartement resté pour lui un lieu de « haute enfance », l’auteur retrouve, dans « l’ancienne lumière du chagrin », le premier livre, Oui-Oui et la gomme magique, où difficilement il apprit à lire, tandis que son père, gagné par la somnolence, tente de lire encore dans son canapé. Méditatif, empreint d’une mélancolie certaine, ce récit final, et c’est dans ce contraste (art consommé du contrepoint) qu’est toute sa beauté, vient s’entrelacer à quelques phrases empruntées à un essai d’Henri Focillon. L’historien d’art y évoque le rôle de la main dans l’acte de lire comme dans celui d’écrire, quand l’écrivant, prenant contact avec « la dureté de la pensée », manipule sur la page blanche des signes qui peu à peu « dégagent » ce qui devient « le bloc » de l’écrit. Et Michel Jullien de reprendre le terme dans la toute dernière phrase de son livre : « Je ne sais pas ce qu’il [son père] lisait, un monument repliable, un petit bloc d’éternité. »

 

 

Non la forme, le format 

 

Cette dernière phrase, en un sens, définit tout le projet de l’ouvrage. Il ne s’agira pas d’aller chercher dans le contenu des textes ce qui en fait la teneur en matière d’écriture ou de style. Ce paradigme, celui de l’écriture intransitive et de la mort de l’auteur, en vogue dans les années 60 et 70, est derrière nous. Ce n’est pas à la forme que s’intéresse Michel Jullien mais au format. Le contenant plus que le contenu. Le contenant en toutes ses dimensions matérielles, techniques, anthropologiques ; l’objet livre plutôt que le texte. Une approche au fond à la façon de Leroi-Gourhan plutôt que des émules du textualisme de naguère. Pourtant une attention extrême à l’écriture, au choix des mots les plus précis, à la conduite de la phrase, à l’usage judicieux des métaphores. À rebours donc de cette tendance au « bousillage » (le mot est de Walter Benjamin[2]) que l’on voit trop souvent triompher aujourd’hui, quand, sous prétexte de « déconstruire » la langue, on s’empresse de négliger les soins qu’au contraire plus que jamais elle requiert. C’est aussi que parfois on cède trop facilement aux sirènes de médias plus enclins à étalonner la valeur d’un livre en fonction, non de ses qualités littéraires propres, mais du plus ou moins grand rapport de sa thématique avec les sujets dits de société supposés être en vogue auprès d’un large lectorat.

C’est un autre chemin, à l’écart, qu’a choisi Michel Jullien, parfaitement original dans le paysage de la prose contemporaine. Non pas qu’il se détourne de la réalité sociale en ce qu’elle a de plus prosaïque. Au contraire, là est la singularité de ses livres, il s’en approche au plus près via les longs détours qu’exige, qu’elle soit fiction ou témoignage, une écriture en quête de « blocs d’éternité ». Ainsi, précédemment, un roman comme L’île aux troncs (2018) dévoilait-il mieux peut-être que bien des récits documentaires ce qu’il en est des laissés pour compte de l’empire russe, non seulement dans l’Union Soviétique de l’après Seconde guerre mondiale, mais aussi dans la Russie d’aujourd’hui, celle de la guerre assassine menée par Poutine contre l’Ukraine.

 

 

Anecdotes, portraits et satire

 

Les acteurs d’un récit ne sont pas nécessairement des humains : « Je vais conter le sort de trois bouquins tirés de l’ombre des rayonnages, passés de la bibliothèque à l’exotisme effarant, pour des livres. » Néanmoins l’art du récit, comme le veut la tradition, est d’abord l’art de raconter les vies d’hommes agissant et souffrant, leurs aventures et mésaventures. Pour cela il requiert art de l’anecdote et art du portrait.

L’anecdote peut sembler insignifiante au regard des grands sujets qu’est censé aborder, en des scènes d’anthologie, un roman digne de ce nom. Pourtant, à la différence du fait divers rapporté par les médias, elle ne fait pas diversion. Elle épingle au contraire une conduite qui fait symptôme. Ainsi l’art du conteur est-il, dans les passages narratifs de cet ouvrage transgenre qu’est Format d’un livre, de parvenir en quelques phrases à porter au jour le sens inaperçu que recèle l’anecdote. Par exemple cette scène, peu avant la fin du livre, où l’auteur raconte comment dans un café il est apostrophé par une cliente au motif qu’il a entrepris de… lire au comptoir :

 

« “monsieur“ (“monsieur“ comme avec un grand  M et l’accent circonflexe), “monsieur“, vous êtes dans un bar, pas chez vous ! On ne vient pas dans un bar pour lire devant les autres, c’est de la provocation “. L’autre type acquiesçait de toute sa bouille, ne disait rien avec une solide méchanceté dans l’assise, le tenancier maniait le torchon sans se mêler, et elle de reprendre, “faites ça chez vous, ici on est dans un café, un endroit convivial… “ Convivial ! décidément l’un de ces mots dont on use aujourd’hui à grands jets pour étouffer nos tolérances délétères. J’ai refermé le livre – comment lire ainsi ? –, sans réponse, je n’en avais pas, nul argument à la stupeur. Je suis sorti avec l’impression d’être parvenu au terme d’un grand cycle. »

 

Et le conteur de s’abstenir in fine de généraliser, laissant au lecteur le soin d’entendre ce que révèle en sa singularité la force de l’anecdote : « Si l’incident n’infère rien d’autre que des absurdités d’un couple infatué, du moins ai-je laissé jusqu’à) ce jour le signet à l’endroit où fut saisie ma lecture avec le sentiment incertain d’entrer dans l’âge inimaginable où lire à la barbe des autres, désormais, n’allait pas sans indécence. »

 

L’art du portrait, tous les peintres le savent est des plus difficile. Rendre la vérité d’un visage, capter la météorologie sans cesse changeante de ses paysages, est pour eux une tâche aussi impossible que de parvenir « à s’approcher des nuances du papier ». Il s’agit en effet de saisir, dans le visible d’un visage, l’invisible d’un caractère, d’un tempérament, d’une humeur, d’une disposition d’esprit où s’est sédimentée toute l’histoire d’une vie. C’est un art de la compréhension où importe la perception éthique des corps et des visages. Non pas tant au sens moral (et métaphysique) que donne au concept de « visage » la philosophie d’un Levinas qu’au sens qu’a le mot ethos pour les Anciens : l’éthique comme façon dont une forme de vie vient à se singulariser dans un visage ; finit à la longue par s’imprimer dans un corps à force des gestes et attitudes qui font le long exercice d’un métier. Ainsi du portrait de Roger, cet ouvrier « conducteur d’imprimerie dont le corps continue, une fois qu’il est en retraite, à laisser parler tous ces habitus professionnels qui le faisaient « palper » le papier comme on caresse la tête d’un chien : « Il avait quitté le métier. Nous parlâmes d’imprimerie, d’encre et de papier. Je lui voyais un coup de vieux. On a pris le café, d’un geste machinal il tripotait un angle de la toile cirée, dans la conversation. On a fait le tour du potager, il m’a montré les légumes de l’année […] Nous bavardâmes à la clôture avant de nous quitter ; plus fort que lui, l’ouvrier malaxait dans ses doigts une feuille de rhubarbe grandie à hauteur de sa taille. »

 

L’humour est une des qualités, on l’a souvent remarqué, de l’écriture de Michel Jullien. Comme il sied, c’est d’abord à lui-même que l’auteur en décoche ces traits qui font sourire le lecteur. On trouve ainsi dans le chapitre intitulé fort opportunément « Sur les planches » une scène drolatique à la Buster Keaton où l’on voit l’auteur aux prises avec des piles de livres qui se rebellent quand il veut les installer sur les étagères de sa nouvelle bibliothèque.

Maints portraits et anecdotes touchent aussi à la satire. Ainsi de cette scène où Godard, se comportant en « tyranneau », contraint la maison Gallimard, au terme d’un long bras de fer, au choix d’une couverture, pour l’édition de ses Histoire(s) du cinéma dans la collection « Blanche », qui déroge aux règles, en matière de couverture, du vénérable éditeur.

Mais la satire le plus souvent s’attaque d’abord à des travers sociaux. Elle marque un désaccord, à rebrousse-poil de l’opinion dominante. Pas davantage que d’autres l’univers de la lecture n’est en effet indemne d’une doxa reprenant les poncifs du temps. Michel Jullien ne manque pas d’en pointer quelques exemples. Ainsi des ridicules qui s’attachent à ces « mondains de haut rang » que sont les volumes de la Pléiade. Et non moins ceux de ses détracteurs. « Snobisme » en effet que de n’y vouloir voir qu’un « marqueur social » : « Un type, je me souviens : ça lui faisait mal au ventre de lire Karl Marx sur papier bible ».

Lire est sans doute d’abord un acte individuel. Dans notre face à face avec le livre nous sommes comme des anachorètes au désert. Mais notre sociabilité a beau être insociable, nous prenons plaisir aussi à assister à des lectures publiques. Et là nous redevenons davantage semblables à ces choreutes que par ailleurs nous sommes dans ces circonstances (un concert, une fête populaire) où nous nous oublions dans la foule pour rire, chanter ou danser. Certes, la « lecture-performance » est aujourd’hui en vogue. Pas sûr toutefois que s’y efface vraiment ce havre de solitude qui fait que lire est toujours entendre résonner en son for intérieur ce que le texte proféré dit à chacun personnellement.

Les choses évidemment se gâtent quand on veut à toute force éradiquer cette part solitaire. Il arrive en effet, « contre le principe d’appropriation culturelle réactionnaire », que les adeptes de la « lecture en partage » « cultivent le soupçon de la lecture à part soi, porteuse de conservatisme et d’individualisme ». Pour éviter ce travers, on met alors en place

 

« un atelier “participatif et convivial“ puis, l’unique copie de l’ouvrage est segmentée en autant de morceaux qu’il y a de participants, de manière égalitaire et sans que les échantillons prélevés correspondent à des parties, à des chapitres distincts. Les ultras coupent en plein passage, comme ça vient, au milieu d’une phrase. Ce morcellement recouvrent deux fonctions. D’une part, et comme principe premier, le démantèlement fi livre vise à désacraliser l’objet. De l’autre, la répartition aléatoire des fragments ne présume pas des savoirs acquis ; dans la loterie, tel passage accessible revient aux mains d’un lecteur aguerri, cet autre plus ardu tombe entre celles d’un lecteur moins rompu, comme s’il y avait rétablissement d’une moyenne des connaissances par le bienfait des probabilités (transposons le principe à une forme de covoiturage dans lequel le volant serait remis successivement à quatre conducteurs, qu’ils aient ou non le permis…). Au bout du compte on débat, on recolle, on délibère en démêlés contradictoires pour atteindre à une juste représentation communautaire. J’emprunte à l’un des sites des arpenteurs, en soulignant : “Au cours de ces échanges, chacun exprime son ressenti dans une parole libérée, autour d’une approche de lecture augmentée, faite d’un vécu individuel et collectif pour une accessibilité plurielle, légitime, constituante et représentatives de la pensée d’un auteur.“ Le soir à la veillée… »

 

Cette solitude foncière du lecteur, ce côté asocial de la lecture, a toute une histoire. Personne n’a oublié l'incipit de Stendhal dans Le Rouge et le Noir. Michel Jullien, avec toute la rigueur du tourneur-fraiseur soucieux du moindre millimètre qui caractérise son écriture, nous invite à nous en souvenir dans le récit magnifique qu’on trouve dans le chapitre intitulé « Argenteuil ». Rien de mieux à faire me semble-t-il que de le citer longuement un de ces passages, assurément, qui font d’un livre un « petit bloc d’éternité » :

 

« J'entrai à quinze ans comme apprenti dans une usine d'Argenteuil où coule la Seine.[...] J'appris le tour et la fraise, une année dont il ne reste rien, des images évanouies (l'acier crissant, les copeaux de métal décolletés sous l'outil, partout l'odeur du lubrifiant, les lavabos communs, le savon en poudre, mes ongles indécrottés toute une année), des souvenirs apeurés (une jactance mâle, la spiritualité des vestiaires, l'inlassable chapitre des filles évoquées sous le bruit des machines, les mastications bravaches devant les assiettes en Pyrex), rien sinon l'essentiel [...] Contre l'usine, je cherchais niaisement secours dans le patronage des livres comme si j'attendais d'eux une vertu magique qui jusqu'alors m'était refusée, une providence illusoire, l'intermédiaire totémique dressé contre une réalité dont je ne mesurais rien. Je croyais voir dans l'objet en papier l'arme d'une conscience sociale – j'en étais loin – et le moyen d'adopter une contenance face à la collégiale des tourneurs-fraiseurs Car je ne m'en cachais pas. Ça se sut, "y lit...", comme une curiosité rigolarde, une tare, rien de bon, à mes heures ouvrières ? des coups de coude entre les vétérans du bleu. »




Michel Jullien, Le Format d'un livre, Verdier, mars 2026, 160 pages, 18 euros



 

Notes :

[1] On trouve sans mal dans l’histoire de la peinture maints tableaux représentant des mangeurs d’huîtres. Ainsi toute une tablée dans Le déjeuner d’huîtres de Jean-François de Troy (1735).

[2] Le mot allemand, dans le texte de Benjamin, est Stümperei, qu’on peut aussi traduire par « sabotage ».Précisons, pour lever toute ambiguïté, que le bousillage est inhérent à tout vouloir-dire : dès lors qu’on veut communiquer, faire passer un message, on s’y expose et il faut tout un travail d’écriture, de densification (le dichten allemand) du texte. J’en parle en connaissance de cause ; je n’en fus pas indemne, ne le suis peut-être pas toujours tout à fait.

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