Valerie Fritsch : L'ogre, la sorcière et le rêveur amoureux (L’invention de la douleur)
- Cécile Péronnet

- il y a 4 jours
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Ce roman commence comme commencerait un conte, peuplé d’un ogre qui violente un enfant, d’une sorcière aux pommes rougissantes qui se croit « princesse sans couronne » et d’August, leur fils au corps parsemé de bleus, bientôt plongé dans un « grand sommeil », le visage blanc comme la neige, pantin de bois dont le cœur est meurtri sans qu’il ne comprenne vraiment pourquoi.
[Il] cherchait à établir en avalant sa première gorgée de schnaps si l’identité était dans la permanence ou dans la rupture de cette permanence. Et se demandait à la dernière gorgée si une bête sauvage n’avait pas d’autre option que de se libérer de l’emprise de l’amour en la dévorant, comme dans les contes on dévore la maison de pain d’épices sans jamais en être rassasié.
Quand l’ogre disparaît, la jeteuse de sorts le remplace, efface tout vestige royal chez Lilly – elle a besoin d’un malade dont prendre soin, alors qu’importe si c’est elle qui inflige la maladie. Elle soigne son petit tout en le gavant de terre, de feuilles ou de médecines se faisant soudain poison. Lui subit, fragile, il chancelle, se perd dans le regard des ancêtres dont les portraits ornent les murs de cette bicoque biscornue nichée au cœur des bois qui a tout de la maison de pain d’épices, même la sorcière. Les spectres pâles, faux fantômes, qui flottent sur les tableaux deviennent des aïeuls, apparaissent dans ses rêves qui se substituent à la réalité, tout comme les mensonges qui s’y superposent, la recouvrent d’un voile aussi poisseux qu’une arantèle – plus tard, August cueillera les histoires des autres pour s’en revêtir, collectionneur d’existences.
Dans L’invention de la douleur, brillamment traduit par Tatjana Marwinski, le merveilleux n’est jamais loin, celui de Grimm ou d’Andersen, celui grâce auquel les chiens et les ours se font humains, les objets s’animent, tandis que les personnages perdent leur âme en même temps que leur liberté, ont des corps de papier, se parent d’arbres dessinés par la foudre, voient leurs jambes devenir des rameaux ou soudain être démultipliées par le danger, arachnéennes. Valerie Fritsch fusionne les règnes, animal, végétal et humain s’entremêlant, branches et membres, écorce, fourrure et peau se confondant, pour mieux dire la violence qui couve dans la nature avant d’éclater, éclair dans le ciel ou gifle de trop. Les sévices passés restent tapis chez les bambins devenus adultes qui ne dépassent jamais cette enfance, les traumatismes enfouis et incompris aussi inaccessibles que la vérité cachée sous les apparences et les illusions.
L’autrice autrichienne, également photographe, raconte une mère qui aime de travers parce qu’elle ne sait pas aimer, puis elle relate l’amour cabossé du fils qui n’a pas appris à aimer comme il faut. Après le jeune âge et la maltraitance qui tait son nom, syndrome de Münchhausen par procuration, voici venu le temps de la libération dans la ville anonyme, du salut qui ne pourra durer qu’un temps.
Ils étaient deux êtres dans un dé à coudre, qui se préservaient l’un l’autre. Ils vécurent quelques heures durant dans le rare équilibre des sentiments, qui suppose que chacun a besoin de l’autre dans la même mesure, et si l’on avait posé leurs cœurs sur une balance, aucun des deux n’aurait pesé un gramme de plus que celui pour lequel il battait.
Dans ce texte à la rare puissance d’évocation, aussi évanescent que clinique, conte autant que dissection psychologique, on essaie de réparer les coquilles d’escargot brisées, mais aussi les fêlures qui ne se voient pas et par lesquelles se déverse toute la violence contenue depuis la naissance. Les cauchemars teintent un monde où le temps se dilate, où les cadrans s’amollissent et où l’on aimerait tant que les aiguilles changent de sens, remontent les heures pour revenir là où le drame a pris racine, pour revenir à l’invention de la douleur.

Valerie Fritsch, L’invention de la douleur (traduit de l’allemand par Tatjana Marwinski), Plon « Feux Croisés », janvier 2026, 224 pages, 21 euros.


