Alain Blottière : « En commençant par nous priver de ciel étoilé, Elon Musk, à dessein, prépare la fin de notre vie sur la terre voire notre extinction définitive » (Le ciel a disparu)
- Cécile Vallée
- il y a 1 jour
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En 2026, dans une oasis égyptienne, par une nuit de pleine lune, un écrivain de soixante-quinze ans contemple le ciel étoilé lorsque le passage des satellites Starlink vient lui gâcher ce spectacle féerique. Il décide alors de tuer Elon Musk. Le récit de son projet alterne avec le commentaire qu’en fait son petit-fils adoptif, vingt-cinq ans plus tard. Au-delà du réquisitoire contre le milliardaire étatsunien, dont la dangerosité dépasse la seule pollution lumineuse du ciel, ce roman est une célébration de ce qu’il piétine, l’amour, l’empathie et un rapport poétique au monde, sans mièvrerie.
« La réaction d’un homme révolté par l’image d’une souillure, celle de la parfaite pureté du monde à cet endroit, par miracle, inviolé. Et par ce que cette souillure impliquait pour le destin de l’humanité. »
En effet, la constellation des satellites Starlink en 2026 ne représente qu’une partie du « fanatisme mégalomaniaque » de Musk et de son pouvoir de nuisance. Son projet de « mégaconstellation Starlink », qui comporte déjà douze mille satellites, a pour objectif de générer des « dizaines de milliards de dollars » annuels pour financer son projet de colonisation de Mars. Selon Ayann Ader, Musk n’aurait plus qu’à maintenir son influence sur « une administration qu'il avait domptée afin d'être débarrassé de toute régulation spatiale ou environnementale » pour réaliser ce projet. Or, ces satellites présentent un réel danger :
« En termes de coût énergétique, de pollution lumineuse et radiomagnétique, de risque de collusions et de destruction de la couche d'ozone, les dangers mortels de ces constellations l'emportaient sans conteste sur les maigres avantages. »
Elles menacent également les équipements scientifiques et gênent les mesures des instruments les plus sensibles. Ayann Ader affirme qu’Elon Musk connaît ces risques mais qu’il ne les prend pas en compte par souci d’économie. Alors que cet homme est célébré pour son intelligence, il pense sauver l’humanité sur une planète « bien plus difficilement habitable que notre terre même privée d'eau potable ». Cette théorie semble absurde, à moins qu’elle relève davantage de sa pensée eugéniste. Quoi qu’il en soit, son programme signe la « fin d’une certaine intelligence : celle qui se construit dans un rapport d’humilité et de contemplation avec la nature », celle qui comprend l’importance de penser le monde de notre place « lilliputienne ».
« Entre le terroriste et le héros il n'y a qu'un fil qui se tresse et se détresse dans la brise de l'air du temps. »
Ayann Ader organise l’assassinat d’Elon Musk à distance, en s’en prenant à ce qui a fait la gloire du milliardaire : sa Tesla. Il orchestre la prise de contrôle de son véhicule quand il se rend à son bureau de Starbase, le site de lancement SpaceX, au Texas. L’écrivain veut se convaincre et convaincre le lecteur de son récit qu’il ne peut pas faire autrement face à la violence de Musk qui pourrait être fatale à l’humanité. Il affirme que les actions symboliques comme la grève de la faim sont inefficaces alors que l’assassinat de Brian Thompson, président d’une société d’assurance-maladie, par un jeune Américain pour protester contre « la violence du modèle économique des assurances privées », a permis de lancer le débat et de faire voter une loi. Même s’il sait que son meurtre sera interprété comme un attentat, il se dit qu’il y aura forcément des scientifiques pour confirmer ses arguments sur la dangerosité du personnage et qu’un jour, il obtiendra la reconnaissance qu’ont reçue certains membres du groupe Manouchian, pourtant qualifié d’« armée du crime » en leur temps, qui sont maintenant au Panthéon.
« L’humanité, qu'il jugeait à bien des égards détestable et pas indispensable à l'univers, valait néanmoins de survivre seulement pour l'amour qu'elle pouvait ressentir et la beauté qu'elle pouvait contempler. »
Ainsi, le portrait que trace Malik de son grand-père adoptif et le récit de ce dernier en font l’antagoniste de Musk. Si Ayann est sûrement moins riche que le milliardaire étatsunien, il l’est suffisamment pour se permettre de financer son projet d’hacker sa voiture, de vivre entre un appartement parisien et sa maison de l’oasis. Cependant, il mène une vie simple. Il s’intéresse également à ceux qui sont le plus défavorisés. Son petit-fils adoptif insiste sur son empathie. À l’inverse du darwinisme social de son ennemi, il sait « "comprendre et même à déceler la détresse des autres » et les aide. Il a ainsi recueilli le père de Malik, qui était un enfant des rues du Caire, au début des années 2000. Il lui a payé son logement et un tuk-tuk et s’occupe également de son fils Malik. Ce dernier précise que ses œuvres sont à l’image de son engagement : « la nostalgie de paradis perdus, l'amour de l'Orient, la dénonciation des violences admises contre les faibles et, expliquant peut-être l'acte qu'il s’apprêtait à commettre, l'exaltation de l'héroïsme dirigé contre cette violence ».
Il est ainsi l’opposé du mythe que se construit Elon Musk de self made man qu’il pense prouver que si l’on veut, on peut, et que les plus faibles n’ont pas leur place dans la société.
« Je n'ai aucune intelligence particulière, ni mémoire développée, ni science de l'observation. Ma petite œuvre littéraire s'est bâtie sur le seul socle fragile de la poésie de mon esprit : mon imagination, ma sensibilité, mes émotions, sur lesquelles, souvent, j’ai greffé la matière de recherches documentaires détaillées. »
L’opposition entre ces deux hommes se cristallise dans les histoires qu’ils racontent et leur façon de le faire. Au story telling de Musk de la colonisation de l’espace liée à ses projets eugénistes répond le récit d’Ayann, qui, à travers son projet de meurtre, raconte surtout son amour pour son petit-fils adoptif qui représente ce qu’il veut préserver de l’humanité : la sensibilité et le rapport poétique au monde. Il raconte ainsi la rencontre amoureuse de Malik et de Laura et son talent pour la peinture alors qu’il n’a suivi aucun cours, comme pour souligner le fait que l’art fait partie de notre humanité, cette façon particulière d’habiter le monde en le contemplant plutôt qu’en le détruisant. Si le projet de Musk suscite le projet criminel d’Ayann, il est aussi à l’origine de ce récit mais aussi du tableau de Malik qu’il intitule Le Ciel a disparu , deux créations artistiques comme le fait remarquer Malik : « Il n'est pas impossible que cette déclamation mystique doive beaucoup, et peut-être tout, à un seul élan lyrique allant caresser la fiction. Que ce récit soit aussi de la littérature. Je n'ai pas la réponse à cette question ». À l’inverse, l’écrivain le présente comme un passage de la fiction au réel : « Cette fois, le personnage c'est moi, comme s'il était naturel que mon œuvre s'achève pour de bon, au troisième âge où l'on n’a plus beaucoup d'imagination, en s'incarnant dans le réel ».
Les trois épigraphes et les références à des faits réels montrent bien qu’Alain Blottière, comme son double, s’est documenté pour écrire cette dystopie très proche de nous. Le danger que représentent les constellations Starlink est réel, tout comme les projets de leur propriétaire sont effrayants. Le roman permet de s’attaquer à leur versant symbolique en nous rappelant ce qu’un ciel étoilé nous dit : « qui nous sommes, où nous nous trouvons, la chance que nous avons d’exister, vivants infimes dans ce décor infini ».

Alain Blottière, Le ciel a disparu, Gallimard, 2026, 154 pages,18€.




