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Marwan Makhoul, la permanence du poème politique

  • Photo du rédacteur: Khalid Lyamlahy
    Khalid Lyamlahy
  • il y a 1 heure
  • 10 min de lecture

Marwan Makhoul (c) DR
Marwan Makhoul (c) DR



Quatre vers avaient suffi à le faire connaître du monde entier : « Pour écrire une poésie qui ne soit pas politique / Il faut que j’entende le chant des oiseaux / et pour que je l’entende / il faut que le bombardier se taise ». Dans l’introduction à son anthologie de la poésie gazaouie publiée l’année dernière, le poète marocain Abdellatif Laâbi signalait à juste titre le « retentissement mondial » de ces vers qui ont fait l’objet de nombreuses reprises, traductions et représentations visuelles. Le court poème de Makhoul a voyagé à travers le monde, portant dans le raisonnement logique, et en apparence simple, qui le sous-tend une leçon lourde de sens : en Palestine, la poésie restera éminemment politique car seul le poème politique a vocation à répondre à la machine de guerre qui continue de peser sur l’histoire, la terre et les corps palestiniens.

 



Poète de la « démolition constructive »

 

Né en 1979 d’un père palestinien et d’une mère libanaise au village d’al-Buqay’a en Haute-Galilée où il réside encore aujourd’hui, Makhoul travaille dans le domaine de l’ingénierie et dirige une entreprise de construction : « Comme je travaille dans le bâtiment / en poésie je me suis spécialisé / dans la démolition constructive ! ». Makhoul est l’auteur de nombreux recueils dont Terre de la passiflore triste (2011) et Où est ma mère ? (2020). Son œuvre, mise en musique et traduite en plusieurs langues, comprend également des ouvrages en prose et une pièce de théâtre, Ce n’est pas l’arche de Noé (2009). Il est notamment le plus jeune détenteur de la Médaille de la culture, des sciences et des arts de l’État de Palestine. Traduit par le chercheur marocain Chakib Ararou, Que le bombardier se taise est le premier livre de Makhoul à paraître en français, proposant un choix de poèmes parmi ses précédents recueils.

 

Pour celles et ceux qui ont eu la chance d’écouter le poète sur la scène du Marché de la poésie à Paris en juin 2025, la « démolition constructive » à la Makhoul résonne encore dans le souvenir de sa déclamation tonitruante du long poème « Un Arabe à l’aéroport Ben Gourion », l’avant-dernier et le plus long du recueil. La lecture de ce poème-manifeste, a priori inspiré par un simple contrôle aux frontières, révèle plusieurs facettes du talent poétique de Makhoul : une verve étincelante et rebelle, une conscience vive de la condition et du corps palestiniens, une mobilisation poétique de la longue histoire de la Palestine, une célébration enjouée de la mémoire collective de tout un peuple et de son attachement à sa terre, un hommage retentissant aux Lettres Arabes et un sens indéfectible de la persévérance et du renouveau : « mais comme les métaux purs / je me régénère de moi-même, quitte à me languir / du gémissement des réfugiés / qui déploie les ailes du désir à travers les frontières ».

 



Articulation du poétique et du politique

 

Chez Makhoul, comme chez d’autres poètes de la nouvelle génération, le poétique et le politique restent indissociables du vécu palestinien. Ainsi, le recueil s’ouvre sur des « poèmes quotidiens » dont la forme laconique condense aussi bien la violence subie par la terre palestinienne que l’identité trouble du poète et des Palestiniens d’Israël de manière générale : « Il y a des choses que je ne comprends pas / je ne suis pas israélien / ni tout à fait palestinien ».

 

Tout au long du recueil, on perçoit une tension permanente entre l’existence et l’effacement, la naissance souvent à venir et la mort qui continue de rôder. Dans « New Gaza », par exemple, le poète s’adresse à un fœtus :

 

ne t’attarde pas dans le ventre de ta mère, mon

fils, viens vite

[…]

Si tu tardes, tu ne me croiras pas

tu penseras que c’est une terre sans peuple et que nous

n’étions pas vraiment là

 

Le lecteur averti reconnaîtra ici la référence au slogan de la propagande sioniste qui s’est imposé au début du vingtième siècle : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». C’est dire si la poésie de Makhoul est attentive aussi bien à la longue histoire de l’oppression des Palestiniens qu’aux soubresauts des guerres et des luttes successives :    

 

Nous essayions de ramener nos vies à la vie

de bâtir un État pour tout le monde

sans promesse prétendue divine pour le légitimer

sans Balfour envoyé du ciel pour régler le problème

 

Le poète est l’œil constamment ouvert sur la tragédie de son peuple, interrogeant dans le même souffle la réalité politique et son impact sur l’expérience poétique. Dans « Allô Beyt Hanoun », par exemple, Makhoul part de l’annonce d’un énième bombardement israélien sur la ville du nord-est de la bande Gaza pour dire son sentiment d’incompréhension et d’attachement :

 

j’ai cru que je rêvais

que la télé rêvait un réel impossible

je ne m’imaginais pas du tout, Beyt Hanoun,

que tu comptais pour moi.

 

Dans « Gens de Gaza », poème dont le titre fait écho au célèbre Gens de Dublin de Joyce, Makhoul interpelle la Mort aveugle qui traque les enfants jusque dans les écoles les jours de fêtes et dans les morgues où leurs êtres chers les ont devancés. Parfois, la poésie de Makhoul détourne les codes du reportage comme dans « Le camp de Neirab à peu près », où la traversée du camp de réfugiés palestiniens situé près d’Alep en Syrie se déploie à partir d’une poignée d’images aussi précises que poignantes : la paume d’un vieillard, la douleur d’une femme qui accouche, le sanglot des jeunes filles et un linceul qui se fraie un chemin parmi « le cortège des morts-vivants ».

 



Horizons du poème

 

Traversant toutes les formes de restitution poétique de l’expérience palestinienne, la perspective politique aboutit souvent à une forme de désarroi qui fait parfois basculer le poème dans le registre de la prière ou de la lamentation :

 

Je ne veux plus ni de la paix

ni d’une patrie abritant deux États

Mon Dieu ! ramène-moi au désert

efface les frontières qui m’ont mis en boîte

et ont défiguré la mémoire de la nature

 

Dès lors, la quête de la terre-refuge échoue sur le même constat : le Mal reste concentré « dans cette télévision fardée de noirceur et de politique ». Dans ce contexte, le recours au référent religieux signale autant une extension de l’horizon du poème qu’une manière d’interroger, non sans un brin d’ironie et de provocation, la prise en charge de la souffrance collective :

 

Ne répondra-t-il pas, le Messie généreux…,

pour que nous fasse descendre de la croix de la défaite

un Dieu résolu ?

 

Cette extension poétique se manifeste également dans l’évocation de la solidarité internationale avec le peuple palestinien. Dans un poème nommé « Luisa Morgantini » en référence à l’ancienne vice-présidente italienne du Parlement européen et défenseure infatigable de la cause palestinienne, Makhoul fait d’un séjour en Italie l’occasion de rendre hommage au combat de la militante « qui connaît mieux mon peuple que moi-même ». De même, dans « L’Exode hors d’Irlande », une lecture poétique en Irlande donne lieu à une méditation sur la chaleur solidaire des peuples et le refus de la guerre par des Irlandais qui voient dans la Palestine le miroir de leur propre lutte pour l’indépendance et la libération de la domination britannique.

 



L’intime et le politique

 

De manière générale, la poésie de Makhoul se distingue par l’équilibre qu’elle établit entre une lucidité politique qui rayonne à partir de la Palestine et une restitution poétique de l’intime. Ainsi, nombreux sont les poèmes qui prennent note de la déliquescence de l’identité collective arabe, encore plus écornée par le silence plus ou moins connivent des régimes arabes pendant la guerre génocidaire sur Gaza : « Je n’ai rien d’autre à faire / que de rejoindre mes frères à l’ombre / du tronc abattu de l’arabité » ou encore « Notre arabité n’est que charpie sur les routes ». À l’heure où le monde arabe commémore le quinzième anniversaire des révolutions historiques de 2011, le poète note, à juste titre, que la question palestinienne n’a jamais été aussi centrale et décisive pour les peuples de la région : « Après le printemps arabe / la Palestine est la dernière feuille de mûrier / sur la branche de la révolution ».

 

La dimension intime de la poésie de Makhoul invite le lecteur à considérer la manière dont la relation familiale, amicale ou amoureuse façonne le poème et influence l’écriture. L’expérience de la paternité, par exemple, pousse le poète à rompre avec le diktat du style : « À présent, je n’ai plus rien à faire des métaphores / des allégories, des comparaisons prises à la langue des / dictionnaires / des références, des antithèses, des allusions ». Dans le même registre, l’interpellation de la mère est l’occasion d’entamer une quête intérieure qui permet au poète de prolonger son questionnement du monde et des incertitudes de l’âge adulte. Si l’écriture est souvent synonyme d’isolement et de rupture, l’amitié demeure nécessaire pour égayer la « sauvagerie » de la solitude. Enfin, le poème d’amour se passe de destinataire mais s’emploie, comme dans « Aimer », à redéfinir la relation amoureuse comme un mouvement régénérateur qui traverse et rapproche les époques :

 

Aimer, c’est être un enfant

qui forme à son image une figurine en terre cuite 

[…]

Aimer c’est voir les mains du papillon

retresser ta vie à trente ans

[…]

Aimer, c’est rajeunir

laisser la hantise de la mort mourir

 

En somme, chez Makhoul, l’intime reste ce précieux miroir, cette « école du savoir absolu » où la question palestinienne échappe à la vacuité des discours convenus pour renaître dans une politique émancipatrice des affects :  

 

Mon pays, quels que soient les revers, sois tranquille

nous balaierons tous les tyrans

tous les despotes

les oppresseurs que nous avons vaincus par

cette arme : ta nostalgie au cœur des dispersés

mon pays intime

 


Une poétique fragmentaire

 

Le lecteur de Makhoul n’aura aucune difficulté à observer que son poème n’a pas toujours pour ambition de se construire comme structure élaborée, préférant à l’inverse des formes libres, fragmentaires et minimalistes, comme le révèlent de nombreux titres tels que : « Vers orphelins », « Vers responsables d’eux-mêmes », « Vers que les poèmes ont oubliés chez moi » ou encore « Vers sans domicile ». La forme resserrée du poème permet souvent de renforcer la portée du message politique : « Toi l’occupant, ne te réjouis pas trop / quand quelqu’un se fait à quelque chose / ce quelque chose se fait à lui ». Le vers dit « orphelin » ou « sans domicile » n’a pas vocation à dérouler une scène ni à construire un cheminement poétique ; son seul but est de marteler des vérités politiques que d’aucuns s’obstinent à nier ou à ignorer :

 

Depuis plus de soixante ans

nous supplions le monde

comme un poisson qui pleurerait

dans l’eau

 

Makhoul fait osciller sa parole poétique entre les espaces, les temporalités et les expériences vécues. À chaque fois, la brièveté du poème permet de réinterpréter le drame palestinien, avec des variations stratégiques d’images et de repères : « Nous supplions le monde de nous libérer de l’occupant / comme des assoiffés debout / face à la mer Morte ». Au fil des poèmes, une abondance des formes et des usages élargit le champ des possibles poétiques : ici un micro-récit ou une maxime, là une observation sociale ou un fragment de méditation philosophique.

 

Si certains poèmes ressemblent à des haïkus qui cristallisent l’espoir et la résilience indissociables de la condition palestinienne, comme « Suspendus à l’oranger / un million de soleils » ou « Elle se croit grande, la baleine / pourtant si minuscule / au milieu de la mer », la nature est souvent le vecteur d’une critique politique au fort impact visuel : 

 

Le noir corbeau est plus beau dans la neige

que toutes les colombes de la paix

dans le discours des politiciens.

 

Ou encore :

 

En temps de guerre, ne comptez pas sur le poète :

il est lent comme une tortue

en vain il essaie de rattraper le massacre

qui court comme un lapin

la tortue rampe

et le lapin bondit de crime en crime

 

Qu’ils dénoncent les affres de la guerre, éclairent la tension entre la vie et la mort ou investissent les paradoxes de la passion et la fragilité des héros, les courts poèmes de Makhoul n’hésitent ni à penser la poésie ni à pointer, souvent sur le ton de l’autodérision, la défaillance du poète lui-même : « J’ose écrire sur les sujets sensibles / mais je n’ai pas le courage de hurler / dans une rue déserte ».



 

La survie du poème politique

 

Dans Que le bombardier se taise, l’écriture de Makhoul s’impose finalement comme le lieu où se construit une pensée politique du poème. Dans « À propos d’un poème que je vais écrire », par exemple, l’espace poétique annonce le poème à venir et révèle la visée lointaine du poète : « Avec le minimum d’artifice, j’écrirai le poème / afin qu’il soit bien expressif, mais ordinaire ». Dans « Catabase », le poète s’emploie à explorer son intériorité, allant jusqu’à mettre en scène un dialogue avec sa dépression qui voit en lui « le calligraphe de l’écume » et l’invite à repenser son rapport à la vérité.

 

Par-delà cette dimension métapoétique, on retrouve chez Makhoul l’image récurrente de la poésie qui pourrait survivre à son créateur :

 

Vous aussi, mes poèmes, vous mourrez forcément

pourtant j’écrirai

comme si vous deviez me survivre

au moins un peu

 

Plus qu’une énième manière de narguer la mort, la survie du poème révèle en filigrane les fondements littéraires et politiques l’œuvre de Makhoul. Quand il évoque al-Jahiz, le grand érudit et prosateur du neuvième siècle, ou al-Mutanabbi, l’immense poète arabe du siècle suivant, Makhoul non seulement situe les racines de sa poésie dans la longue et prestigieuse tradition de la littérature arabe mais souligne, à travers ces figures, l’ambition de son projet poétique et l’acuité de son regard sur les questions sociales et politiques de son époque. Avec les aînés, Makhoul n’hésite pas à aller jusqu’à la réécriture libre, comme dans ce fragment dont le premier vers reprend, en le détournant, un célèbre vers de Mahmoud Darwich :

 

Sur cette terre, il y a ce qui mérite la honte

la Palestine, qu’on appelait Palestine

on l’appelle à présent notre cause au point mort.

 

Tout au long du recueil, la traduction juste et limpide de Chakib Ararou restitue avec précision l’énergie rythmée de cette poésie qui ne laisse pas indifférent. Si les poèmes, comme souvent dans les anthologies personnelles, sont de facture inégale, le recueil a le mérite de traduire la créativité percutante de l’un des poètes les plus captivants de sa génération. Sur scène comme dans le texte, la voix de Makhoul a ceci de particulier qu’elle incarne l’élan libérateur de la poésie quand elle prend en charge la politique pour y laisser l’empreinte miraculeuse et indélébile des mots :

 

Pour les gens, j’écrirai des poèmes politiques

comme l’eau goutte sur une pierre

pour y creuser un trou





Marwan Makhoul, Que le bombardier se taise, traduit de l’arabe par Chakib Ararou, La Kainfristanaise, juin 2025, 74 pages, 14 euros





 

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