Blanche Leridon : Nos indécisions, nos infidélités, nos abandons (Nos inachèvements)


Quiconque a lu Fragments d’un discours amoureux de Barthes lorsque l’ouvrage est sorti en 1977 (la nouveauté de la forme et le plaisir se sont émoussés avec le temps) se souvient avec ravissement de l’émerveillement provoqué par le texte : « Mais bien sûr », « C’est tout à fait cela », « Comment n’ai-je pas su mettre les mots sur ce sentiment ? ». Car Barthes formulait au plus juste et avec brio ce que nous avions tous, peu ou prou, ressenti de manière diffuse et brouillonne. Nos inachèvements de Blanche Leridon (Seuil, septembre 2026) qui cite Barthes à plusieurs reprises produit un effet similaire, puisqu’elle y parle non du sentiment amoureux, mais de notre aptitude à sans cesse différer. Dans sa préface qui n’est d’ailleurs pas nommée comme telle car qui dit préface présumerait conclusion (ce qui constituerait une sorte de négation de son ouvrage), l’auteure écrit ainsi :
Cet ouvrage n’est pas le portrait froid et documenté d’un état de fait que je déplore avec distance, ni la tentative désespérée de la réhabiliter. Fragmentaire dans sa construction, nécessairement parcellaire dans ses illustrations, il est le témoignage d’une grande distraite, consternée par sa propre incapacité à mener les choses à leur terme – le champ de ces choses allant de la lecture d’un simple article à la fin d’une relation amicale, en passant par l’incapacité à finir certaines de ses phrases, démarrées dans l’élan de la démonstration et le goût de la bonne formule, avant de se déliter pour partir en lambeaux. Ce livre a donc aussi une fonction autothérapeutique, dont les conclusions, je l’espère, pourront sinon guérir du moins soigner ou rassurer d’autres que moi. (p.12)
Dire d’abord peut-être ce qui n’est annoncé qu’au tiers du livre. Nos inachèvements est précisément le fruit d’un empêchement : un autre livre qui aurait dû voir le jour mais qui ne l’a pas été pour, semble-t-il, des raisons juridiques (p.135). C’est le serpent qui se mord la queue : le livre inabouti donne naissance à un autre livre qui traite précisément de l’impossibilité de finir ou d’en finir. Cela pour notre plaisir, car Leridon, nous emballe, nous balade dans cet infini de ratés, de bricolages divers auxquels nous faisons face chaque jour. Ajournement, procrastination, inachèvement, désachèvement, esquisses, brouillons, finophobie (p. 13) — magnifique néologisme, en italiques dans le texte mais qui n’est attribué à personne, est-il de l’auteure ? —, autant de termes qui mettent en relief notre difficulté, notre refus de finir les choses. Dans sa « non-préface », Leridon se propose de faire de l’inachevé une lecture plus généreuse. L’inachèvement ne serait plus un échec mais une quête incessante de parachèvement, une promesse d’un meilleur à venir. Dans de courts chapitres, eux-mêmes fragmentés en paragraphes, Leridon explore nos indécisions, nos infidélités, nos abandons, qu’il s’agisse de livres, de séries télévisées ou de projets d’emménagements. Le bricoleur perpétuel (tristement plus masculin que féminin comme le note Leridon dans le texte), tout comme le jardinier, se confond alors avec les lecteurs et les lectrices qui papillonnent d’un livre à un autre en ayant toujours peur de rater le meilleur.
Très rapidement dans le texte, Leridon explore la question de la relecture qu’elle pose comme « Microrésistance » face à la tyrannie de la nouveauté et du diktat des déclinaisons (p. 36), établissant un lien avec Deleuze et la question de la répétition. Nos inachèvements se lit avec bonheur et légèreté précisément parce qu’il mime le propos ; on peut sauter des pages, bondir en avant et revenir en arrière sans jamais oublier cependant que le propos est sérieux. En bonne lectrice, Blanche Leridon commence précisément par la question de la lecture : quels livres lire quand il y en a tant, quel livre écrire comme nous l’avons mentionné plus haut ? Les œuvres auxquelles se réfère Leridon sont nombreuses et variées : on passe ainsi de Michel-Ange à Joachim Trier, de Proust à Deleuze. On passe du dernier jour de vacances à la fin d’une analyse. Le propos est souvent autobiographique ; on s’amuse donc de cette remarque selon laquelle le film Julie (en douze chapitres) de Joachim Trier a sans doute été l’un des points de départ du livre (p.63). On remarque de très beaux moments comme ce chapitre intitulé « Amours indéfinies » où Leridon décortique ces relations qui ne commencent ni ne finissent jamais. Ou « Au royaume des fantômes » dans lequel elle opère un joli passage entre le « fading » du sentiment discuté chez Barthes et le « ghosting » actuel. De très belles choses aussi sur la différence entre la rupture amoureuse et la rupture amicale, beaucoup moins considérée mais souvent plus violente comme l’expose Leridon. J’ai ainsi appris grâce à ce livre que St Just avait formulé l’idée d’un contrat de l’amitié. Toute amitié devrait faire l’objet d’une déclaration au Temple et obligation serait faite de déclarer et motiver toute rupture (p.114). Tout un univers s’ouvre alors à nous qui avons perdu des ami.e.s, avons « ghosté » ou l’avons été.
Nos inachèvements amènent le lecteur ou la lectrice à reconsidérer nombre de choses, à revisiter, donc justement à ne pas finir une lecture, une opinion, mais à lui offrir un infini de perspectives. C’est parfois agaçant, concédons-le, quand elle nous fait remarquer des choses que nous aurions dû (l’âge aidant) repérer bien avant elle. Ainsi, comment n’avais-je pas remarqué que le mot FIN ne figurait plus au générique des films, alors qu’enfant ou adolescente ce mot me procurait un extrême plaisir ou une délicieuse douleur ? A cet égard, et contrevenant à mon dernier propos, le court et dernier chapitre « Cet endroit de l’enfance » est un pur bonheur : le « encore et encore » de l’enfant demandant la relecture de la même histoire, soir après soir.
Nos inachèvements est un plaisir car il miroite son sujet, on en voudrait toujours plus, on sent qu’il y a plus à dire, et que ce dire est infini. On pense à Claro, traducteur de Kafka, cité par l’auteure et sa superbe formule : « échouer superbement » au lieu de « réussir médiocrement » car le sujet demeure illimité. L’ouvrage de Leridon, et c’est un compliment, se situe dans cet entre-deux. Certes, il demeure des pistes qui n’ont pas été suffisamment explorées. En premier lieu, la question du genre, car il nous semble que les inachèvements ne sont pas les mêmes et se vivent différemment selon que l’on soit homme ou femme. Leridon évoque Virginia Woolf, Beauvoir ou Slimani, ainsi que le personnage de Julie dans le film de Trier, mais l’ouvrage aurait mérité un chapitre entièrement dévoué à cette question. Le mot inachèvement renvoie, entre autres, à la question du temps qui n’est pas vécu de la même manière par les hommes et les femmes. Ceci sans parler des nombreuses autres difficultés auxquelles les femmes font face. Bref, les « inachèvements » ne sont pas égalitaires et on se prend à regretter cet oubli, ce qui nous invite justement à n’en pas finir sur cette question.
En cette rentrée scolaire, politique et littéraire – entre autres –, comment ne pas se réjouir de Nos inachèvements qui nous invite à penser que tout peut se faire et se refaire et que le terme de « finitions » demeure peut-être celui de la couture et de non de l’art ou de la littérature ? Enfin, pour illustrer la marque que ce livre a finalement eu sur moi, ce constat. Il me faut livrer que lors de l’écriture de cette recension, et après plusieurs relectures j’ai régulièrement fait référence à cet ouvrage comme Nos empêchements, plutôt que Nos inachèvements. Une piste à creuser ?

Blanche Leridon, Nos inachèvements, Le Seuil « Documents (H.C.) », septembre 2026, 208 pages, 19,50 euros.


