Rachida Brakni : L’effacement (La Part absente)


Quel plaisir que la lecture de ce roman à l’écriture alerte et sans langue de bois, à l’inventivité si près de convictions qui n’enlèvent rien à la force de suggestion de l’écriture ! Une séquence historique que l’on veut oublier ou maquiller et une réalité sociologique à l’odeur de racisme dans la société française : oser parler de la guerre d’Algérie sans réserve sur le désir d’indépendance des Algériens, en choisissant la violence faite aux femmes et oser parler de la stigmatisation des personnes qui portent un nom et un physique les désignant comme inacceptables dans l’Hexagone, dans une définition étroite de l’identité nationale. Les deux récits s’imbriquent et s’interpellent dans cette belle fiction qu’on lit d’une seule traite grâce à l’alternance entre un récit intimiste contemporain et un récit d’une femme dans la guerre d’Algérie, d’un passé qui ne passe pas. Ce récit plus historique, et pourtant au plus près du plus intime des femmes, donne une dimension qui dépasse le « moi » de la narratrice pour embrasser largement la condition féminine, supportant la double peine au moins, hier et aujourd’hui, dans le déchaînement d’une guerre qui n’en finit pas d’impacter les vies d’aujourd’hui ! Femme violée et dépossédée, femme gommant son origine : l’effacement est à l’œuvre dans le second roman de Rachida Brakni, La Part absente.
Vingt chapitres le composent : quinze d’entre eux sont consacrés au parcours de l’effacement de Karima en Karina et au retour en explosion de l’origine et cinq, les plus intenses et les plus bouleversants, à Zohra violée par un soldat français dans la mechta saccagée pendant la guerre, et sa vie post-viol.
Le récit du calvaire de Zohra
En italiques, c’est lui qui ouvre la fiction et donc, notre lecture : un paysage de montagne, une jeune fille de 15 ans, un « petit garçon chétif » et un âne. Sur l’âne, des jarres en terre d’huile d’olive à vendre. Un hélicoptère tourne au-dessus d’eux : « il se joue d’eux et prend plaisir à les traquer ». La « robe rouge » de la jeune fille « virevoltante ajoute à l’excitation de cette bête volante appâtée par la couleur sang. Aucune échappatoire à l’horizon ». La seule échappatoire est la prière. Quand la bête s’éloigne, le chant patriotique dit l’espoir de l’avenir malgré la mort qui rôde. Ouverture forte, ouverture coup de poing qui oriente la suite de la lecture parce que son écriture dépasse le simple compte-rendu pour nous faire vivre la peur et l’impuissance des victimes. Ce sont sept pages inoubliables même si on a lu déjà d’autres récits de la guerre.
Retour à la mechta. Le vieux Saïd essaie de rassurer femmes et enfants ; il espère pouvoir dialoguer avec l‘ennemi. La focalisation se centre sur les femmes, celles qui restent ensemble, celles qui veulent fuir : « Meriem prend à pleines mains de la terre mêlée à de la matière fécale et commence à se barbouiller le visage ainsi que le corps de son bébé, d’autres femmes lui emboîtent le pas pour se tartiner le visage d’excréments ». La romancière reprend ici un geste fait par de nombreuses Algériennes pour échapper au viol en étant repoussantes. Avec un doigté qui n’enlève rien au réalisme de la scène, la narratrice décrit un supplétif de l’armée française, sans le nommer et désigne, en se substituant au regard de Zohra, les soldats français comme des hommes-crevettes : « Que fait ce semblable parmi ce bouquet de crevettes vêtues de vert ? Rien ne le distingue d’un moudjahid, il a dû être fait prisonnier. Néanmoins, dans son attitude, rien ne laisse supposer qu’il agisse sous la contrainte ».
En volant au secours de Hakim malmené, Zohra se retrouve seule en dehors du groupe, « à la merci de celui qui l’a mise à terre ». La scène du viol est insoutenable car non euphémisée et décrite du point de vue de la violée pris en charge par la narratrice : « la guerre ne s’achèvera plus pour Zohra, son corps sera à jamais un champ de ruines sur lequel plus rien ne poussera ». La jeune femme est détruite et la mechta est en feu.
Il faut encore une quarantaine de pages pour retrouver Zohra et les répercussions du viol. Dans son corps, d’abord : « le corps étranger s’est niché en elle et rien ne peut l’en déloger », malgré tous les efforts qu’elle fait : « les pinces de la gamba s’accrochent à son abdomen et cet être immonde qui grandit en elle se repaît en puisant la sève de son infortune ». Tout son physique se transforme. La belle jeune fille se racornit. Malgré les soins donnés par les femmes, la souillure ne peut s’effacer. Cette scène très belle de l’entraide féminine, lavant longuement Zohra à la rivière rappelle une scène qui m’a marquée dans le roman d’Evelyne Trouillot, Rosalie l’infâme (2003) : la jeune Lisette a été violée par le fils du maître et on lui donne un bain de plantes pour effacer le crime.
Une « solution » a été trouvée : envoyer Zohra dans une petite ville à l’est du pays où une veuve a transformé sa maison « en refuge pour jeunes femmes violées ou abandonnées à leur triste sort ». C’est là que Zohra va vivre sa grossesse dans le désarroi le plus total : « chaque nuit, l’homme au béret rouge s’introduit dans son sommeil, elle se réveille en sursaut, terrorisée par cette présence maléfique ». La veuve Terkiya semble faire équipe avec une Française, acquise à la cause de l’indépendance, dont on ne connaîtra que le surnom que lui donne Zohra qui la compare à une sorte de beignet, dame Baghrir. C’est cette même personne qui récupère les bébés après leur naissance pour les donner à l’adoption.
Ainsi, après avoir tout perdu de son environnement et de son intégrité d’individu.e, le calvaire de Zohra n’est pas terminé. La cinquième séquence qui clôt « le récit de Zohra » fait vivre son accouchement, son désir maternel qui se réveille en tenant sa petite fille dans les bras. Elle lui est aussi enlevée par Terkiya et dame Baghrir, dernier acte de spoliation.
Ces quarante pages sont un récit autonome, écrit avec réalisme et pudeur, en une langue poétique malgré l’horreur, au plus près du corps d’une jeune femme. C’est, de mon point de vue, le chef d’œuvre de ce roman.
Le récit de Karina/Karima
Il est encastré dans l’histoire d’aujourd’hui : celle d’une jeune femme d’origine algérienne qui a décidé de masquer son identité d’origine pour se donner des chances de réussite dans la société française car, depuis l’adolescence, elle ne supporte plus d’être stigmatisée à cause de son nom. Les quinze séquences qui lui sont consacrées sont racontées avec la précision, l’efficacité et la réserve qui caractérisent cette écriture. On situe sa famille actuelle – sa fille Elena et son mari Vincent –, sa réussite : elle tient une galerie et un des artistes exposés devient le lauréat d’un concours à Beaubourg. Karina s’y rend et tombe sur une autre exposition du concours : cinq photos de femmes algériennes et, parmi elles, le choc : elle reconnaît sa mère : « pour la première fois de ma vie, je te découvre dans l’éclat de ta jeunesse et m’aperçois combien Elena te ressemble bien plus qu’elle ne me ressemble ».
Et comme ce sera le cas jusqu’au bout de la fiction, l’histoire de Zohra, après sa venue en France épouser « le bigleux », s’intègre dans celle de sa fille Karina, avec perte et fracas :
« Voilà près de vingt cinq ans que j’ai troqué la lettre M pour la transformer en N. En dynamitant le seul pont en mesure de relier les deux rives de la Méditerranée, j’ai acquis ma liberté. La lettre N a été une bénédiction autant que M avait été une malédiction. KARIMA /KARINA »
Elle se souvient des mille et une piques du racisme quotidien qui l’ont incitée à changer de prénom, le mariage avec Vincent ayant parachevé le masque : elle est, désormais Karina Leroy : « les graines de la détestation de soi ont germé » et elle a effacé méthodiquement tout signe de l’origine. Mais le choc de la photo bouleverse toutes ses défenses, réveille son eczéma et la précipite dans les souvenirs d’antan. Elle cherche l’artiste, Zahra Bo et trouve sa fiche sur Wikipédia. La photo fait partie d’un ensemble, « Mémoires vives » dont l’artiste écrit : « Mon travail est axe sur la mémoire des corps et sur les rapports de domination ». Elle s’intéresse à la question sexuelle, au dévoilement forcée des Algériennes, au viol. Karina comprend que la photo révèle le viol subi par sa mère. Bien évidemment, la trahison ne peut être avouée aux siens aussitôt : la fiction enchaîne des détours pour y parvenir. Ainsi du repas familial et le souvenir du gommage de sa propre famille, le retour vers l’immeuble de banlieue où elle a grandi et l’accueil-rejet de sa sœur. Par deux fois, dans cette réappropriation de son histoire vraie, la romancière joue sur deux narratrices : Karina puis sa sœur Naïma. Karina, de plus en plus Karima, mesure tout ce qu’elle a perdu. Elle se souvient du rite du verrouillage que leur a imposé sa mère pour qu’elles soient protégées de la violence masculine… « marbouta » ! Elle obtient des explications sur les photos auprès de Zahra Bo. Son beau-père, François, lui porte la valise des cahiers tenus quand il était dix-huit mois en Algérie : « je n’ai pas su me résoudre à détruire les traces de cette mémoire encombrante », lui dit-il.
Lorsqu’enfin elle voit une première et dernière fois sa mère à l’EPHAD, elle mesure les dégâts de la trahison et du silence : « je songeais à nos familles percutées par les soubresauts de l’Histoire, le poids du secret avait accompli son œuvre souterraine ».
Karima songe à sa fille Elena, symbole de bien d’autres jeunes des deux pays : « La voici dépositaire de deux mémoires antagonistes, dont les résidus irriguent aujourd’hui encore chaque strate de notre société ».
La photo de la jeune Zohra que les deux sœurs et Elena contemplent à l’exposition de Marseille, sortie de l’anonymat, dit l’amnésie qui détruit mais aussi la réalité dévoilée qui apaise : « Au pied du monticule, une étiquette porte l’inscription : "Zohra Bouziane 1945-2025". Son visage et son nom incarneront ce que beaucoup de femmes vécurent durant la guerre d’Algérie, des butins de guerre violés en toute impunité et passés sous silence de part et d’autre de la Méditerranée. Comme les autres visiteurs, nos restons toutes les trois accrochées à son regard perçant ourlé de noir, qui nous oblige à regarder l’Histoire sans trembler ».
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« Regarder l’Histoire sans trembler »
Condensée dans une fiction d’une force troublante, La part absente exprime par sa sobriété même et les éléments choisis pour sa narration, l’étendue de l’amnésie et du silence que la société française doit dépasser pour habiter l’entièreté de son Histoire. Sur les relations France/Algérie, ce roman choisit ses thèmes dans la période coloniale et la résistance à cette domination et sur le vécu des descendants de cette séquence historique fondamentale. En le lisant, j’ai pensé à d’autres œuvres – peu importe qu’elles aient été consultées ou non – le lien s’est fait dans mon esprit, corroborant l’authenticité des récits. En parler brièvement permet de relier ce roman majeur de cette rentrée littéraire à d’autres ouvrages qui sont comme des échos antérieurs ou des incitations à poursuivre l’exploration des pistes proposées.
C’est bien entendu le livre de photographies de Marc Garanger (1935-2020) qui ne pouvait pas ne pas revenir dans ma mémoire. Si son œuvre de photographe est riche d’autres pays que l’Algérie, ce sont ses portraits de femmes, publiés en 1982, Femmes algériennes 1960, qui en ont fait un des symboles français de la lutte anticoloniale.

C’est à 25 ans, lorsqu’il part en Algérie comme tant d’autres jeunes soldats, que son métier de photographe le sauve de situations plus scabreuses et qu’il décide d’en faire une arme. C’est en particulier à Aïn Terzine, pendant dix jours, qu’il tire le portrait de plus de deux mille femmes algériennes qu’on oblige à se dévoiler pour une photo d’identité. C’est ce livre d’un choix des photos qui est édité en 1982.
Lors de sa sortie, ma première lecture m’avait agressée et mise mal à l’aise. Entre le photographe et ces femmes, une lecture spontanée me plaçait du côté de celles-ci, aux visages à la fois différents et semblables, aux regards retranchés, parfois provocateurs, parfois lourds de défis. J’étais plutôt en position de rejet du projet soumis au public car je ne comprenais pas que ce photographe publie ce travail que je recevais comme un travail de « policier ». Au premier « viol » venait se sur-imprimait le second, plus distant mais aussi symbolique. Et chaque retour à l’album me hérissait, me faisait mal. Je ne pouvais dissocier la lecture de ces photos de l’écho qu’elles éveillaient en moi de l’analyse faite par Fanon du rapport du colonisateur à la femme colonisée, dans L’An V de la révolution algérienne : « Encore aujourd’hui, en 1959, le rêve d’une totale domestication de la société algérienne à l’aide des "femmes dévoilées et complices de l’occupant", n’a pas cessé de hanter les responsables politiques de la colonisation ». Quelques pages plus loin, « Dévoiler cette femme, c’est briser sa résistance ». Et également, cela traduit une « volonté de mettre cette femme à portée de soi, d’en faire un éventuel objet de possession ».
En ouverture de son roman, Rachida Brakni choisissait une autre citation de Fanon, illustrant le parcours et le déni de Karina/Kariman : « Puisque l’autre hésitait à me reconnaître, il ne restait qu’une solution : me faire connaître ». Citation parfaitement appropriée pour la seconde grande thématique.
L’analyse fanonienne s’opposait au texte d’ouverture de l’album, sobre et sans fioritures. Il invitait à une autre lecture, n’assimilant pas la prise photographique à un viol symbolique mais inversant les signes : c’était le photographe qui était interpellé par ces femmes sans défense dans un pays aux mains de l’occupant. Il fallait accepter de se mettre du côté du soldat français et de comprendre son refus de ce qu’on l’oblige à faire et qu’il fait néanmoins. Ses photos prises et l’album édité se présentaient comme un travail pour effacer l’amnésie de l’image de guerre. « C’est le visage des femmes qui m’a beaucoup impressionné. Elles n’avaient pas le choix. Elles étaient dans l’obligation de se dévoiler et de se laisser photographier. Elles devaient s’asseoir sur un tabouret, en plein air, devant le mur blanc d’une mechta. J’ai reçu leur regard à bout portant, premier témoin de leur protestation muette, violente. Je veux leur rendre témoignage (…) Sur demande du Pouvoir militaire, dans un but purement policier, et j’étais entouré pour les faire de soldats en arme. La réponse des femmes à l’agression qui leur était faite est visible dans chacun de leur regard ». Dans le roman, lorsque Zohra a été violée et toute la mechta détruite, la narration précise : « Seul un mur craquelé tenait encore debout, devant lequel toute la communauté avait dû défiler face à l’appareil photo d’un soldat ».

D’autres écrivains ont été inspirés par cet album et les expositions qui ont suivi mais le travail que fait Rachida Brakni est tout à fait original et replace le lecteur, non du côté de la « compréhension » du soldat pris au piège de la guerre mais du côté de cinq femmes qu’elle choisit de faire connaître dont la mère de la narratrice qui récupère son identité. Il est passionnant de découvrir l’invention de Zahra Bo, son exposition et son devenir. C’est une réponse magistrale au point de vue adopté par Marc Garanger qui rencontre mon impression première et toujours présente.
D’autres contributions sont à lire autour des violences sexuelles pendant la guerre d’Algérie, les viols restant un sujet tabou. La journaliste, Florence Beaugé, a été la première à les dénoncer et à les documenter. Le site Histoire coloniale et postcoloniale a publié, le 22 juin 2020, le texte et la vidéo de son intervention lors de la journée d'études du 20 septembre 2019 à l’Assemblée nationale, « Les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises. Vérité et justice ? » : « Elle y montre que les viols constituent l’exaction la plus cachée et la plus tue de la guerre d’Algérie, autant par les victimes que par les auteurs. Ils n’ont pas été de simples « dépassements» de la part de l’armée française en Algérie mais, au même titre que la torture et les disparitions forcées, ont eu un caractère massif entre 1954 et 1962. Sur ce point, conclut-elle, le silence officiel perdure, du côté algérien comme du côté français ».

Dans son livre, elle revient sur le témoignage, assez unique de Mohamed Carne, né du viol de sa mère. Il retrouvera celle-ci dans un cimetière dans lequel elle a élu domicile et elle lui dit cette phrase que l’on retrouve aussi dans la bouche de Zohra : préférer le voisinage des morts qui la laissent en paix à celui des vivants qui l’ont fait souffrir.
Un roman a une puissance de condensation et de focalisation qui peut toucher un grand public pas nécessairement attiré par des enquêtes ou des reconstitutions documentées et l’informer de ce que l’on préfère ne pas voir ou ne pas savoir que cela a existé.
Rachida BRAKNI, La part absente, Stock, août 2026, 20 euros, 237 pages


