Véronique Ovaldé : « Alors que je continue obstinément d’écrire de la fiction, surgit un livre sur celle que je n’attendais pas. Ma mère » (Vivre sans bonheur et n’en point dépérir)


Véronique Ovaldé s’est saisi de ce matériau autobiographique avec brio. Elle joue sur la frontière avec la fiction et évite, comme d’habitude, toute mièvrerie, tout en suscitant l’émotion du lecteur et en atteignant « l’intériorité des choses ».
« Un cœur simple »
Elle commence par raconter l’enfance de Simone en prévenant que « c’est comme regarder dans un miroir brisé. On voit l’entièreté du visage mais par fragments disjoints ». Elle la décrit dans la cour de la ferme de ses parents, là où le curé, voyant son abcès au cou, alerte sa mère qui l’emmène in extremis à l’hôpital de Beauvais en partie détruite par les bombardements de la Seconde guerre mondiale. Elle rencontre, dans cette même cour où elle joue souvent seule, un soldat allemand qui l’emmène se cacher quand les sirènes retentissent. Les anecdotes restent peu nombreuses. Elle obtient son certificat d’études et trouve un emploi en banlieue parisienne au début du printemps 1954, comme beaucoup d’enfants de paysans à cette époque. Elle avait compris qu’elle serait vendeuse mais ses patrons n’ont que « des chambres froides et des camions ». C’est là qu’elle rencontre celui qui deviendra le père de la narratrice.
« Oh comment parler d’elle sans parler de lui. »
L’entrée en scène de son père est tonitruante. Il correspond aux stéréotypes romantiques du beau ténébreux tourmenté, à cajoler : « il est grande gueule, il a de la gouaille ; il fanfaronne. Il y a quelque chose cependant dans ses yeux de très douloureux, les filles se font toujours avoir par ce genre de regard, c’est le coup de la blessure cachée ». Ses parents sont espagnols même s’il réfute cette origine étrangère. Ils vivent, dans la banlieue est de Paris, dans un petit pavillon du programme immobilier lancé par le ministre Loucheur pour éliminer les bidonvilles : « c’est du durable-temporaire ».
Il est envoyé en juillet 1954 en Algérie, là où la guerre ne se dit pas : « Un événement est heureux ou tragique, un trouble est obsessionnel compulsif ou visuel. Mais, au pluriel et isolés, ces mots restent sur le bord des choses, ils ont un côté " vous voyez ce que je veux dire ", ils sont à la fois menaçants et timorés – ce qui pourrait être une définition de l’hypocrisie ». Il rentre en décembre 1957 et rencontre Simone, qui « épouse un garçon saccagé mais elle ne le sait pas encore ».
Il est aussi jaloux et possessif. Il accepte au début qu’elle travaille comme vendeuse dans un magasin de chaussures mais il passe son temps à la surveiller. Il finit par obtenir ce qu’il voulait : une femme pour lui tout seul. Il se met à son compte et comme il ne maîtrise que l’écriture en lettres capitales, elle devient sa secrétaire et sa comptable. Ce n’est pas pour autant qu’il la traite avec respect. Il la surnomme « la Boche du Nord ». Il la laisse seule tous les week-ends et part « faire la bringue avec ses frères ». Il ne veut pas d’enfants « parce que le monde part à vau-l’eau. Le monde n’est que feu et gadoue, ça ne va pas aller en s’améliorant, bientôt on aura tout pollué, tout bitumé, tout décimé, tout détruit ». Il est moins visionnaire pour le reste. Fasciné par le IIIe Reich et obsédé par la pureté de la race, cet « anardedroite » est plein de contradictions : il « brigue la liberté et le panache du braconnier tout en plantant une clôture si possible électrifiée autour de son jardin ».
Pourtant, si son père prend beaucoup de place, malgré ou grâce à « sa médiocrité zélée, sa poltronnerie et sa violence », s’il est « le vrai personnage » parce qu’on a tendance à trouver la figure du méchant « tellement plus intéressante, tellement plus complexe, mille-feuille de bizarreries, frustrations, angoisses, pulsions », c’est sa mère qui lui est apparue.
« Tous les jours, sa mère, avec amour, répétera à ce nouveau bébé-fille, qu’elle est sa consolation. Il existe, je ne vous l’apprends pas, toutes sortes d’incarcérations. »
Simone tombe enceinte au bout de dix ans de mariage. Et une nouvelle fois, un an après. La narratrice est ce deuxième enfant. Tout comme elle s’étonne de la place que prend son père dans ce récit, elle s’étonne de celle qu’elle se donne. Elle questionne son choix de la première personne. Il indique cependant que son récit est marqué par la place qu’elle occupe dans cette histoire, par ce qu’elle a vécu et ressenti. Et ce qu’elle a ressenti est un mélange de honte, de colère et d’amour face à cette femme qui accepte tout, qui ne se révolte pas : « J’aurais voulu ma mère en colère. J’aurais voulu échanger sa soif de gratitude contre de la colère ». Les filles ne veulent pas ressembler à celle qui se sacrifie, « miss martyre » comme leur père l’appelle. Elles se moquent de sa « voix spéciale servante », « spéciale tout-va-très-bien-monsieur-le-marquis ». La narratrice pose un regard à la fois tendre et agacé sur l’abnégation de sa mère, comme l’illustre cette description des repas de Noël : « la Mère fait plutôt partie d’un escadron volant, ne s’asseyant qu’une minute ou deux, avant de se relever comme un ressort pour s’assurer que la soirée ressemble malgré tout à un réveillon ». De même, « elle marche avec ses filles comme s’il s’agissait d’une promenade. Même quand elle est pressée, même quand elle est inquiète. Elle n’impose jamais son rythme ». Elle ne s’oppose à aucune des décisions du Père, même quand elles sont loin d’être acceptables comme celle de leur faire monter les pistes en portant leurs skis après la fermeture de la station, alors qu’il fait nuit, parce qu’il paie. La narratrice a ressenti une sorte d’abandon de la part de sa mère qu’elle tente de comprendre, sans la juger, grâce à l’écriture.
« L’océan des options infinies, c’est comme l’écriture d’un roman. »
Les références littéraires présentes dès le titre, qui est une citation de Colette, participent à la transformation de Simone en personnage de l’écrivaine. Cette fictionnalisation est créée par le simple fait d’agencer le récit, par le choix des mots et même des temps verbaux comme la narratrice le fait justement remarquer pour un événement de l’enfance de sa mère : l’imparfait donnerait une valeur itérative alors qu’au passé composé, « ce serait plus anecdotique ». L’histoire en est transformée. Elle joue alors sur les possibles que les situations vécues par sa mère contiennent :
« Elle espère rejoindre Helmut et sa famille, un jour. Et moi je peux parfaitement l’imaginer sur cette bande passante, je peux l’imaginer dans cette fiction. Je peux jeter les vrilles d’une existence allemande au pied de la Forêt-Noire, je peux me figurer la progressive possession de sa propre vie. C’est facile. Décrire ce qui pourrait être mais qui n’a pas été est l’une de mes activités favorites. »
Ces « options infinies » ne sont pas anodines. Quand elle propose une sorte de réécriture du Premier homme parce que sa mère est première au Certificat d’études, la fictionnalisation de M. Germain souligne bien que le rôle de l’école comme ascenseur social ne fonctionne pas toujours. La narratrice elle-même en fait l’expérience et affirme qu’elle « se méfiera toujours de la méritocratie ». De même, quand elle imagine que la voisine Suzanne aurait pu aider sa mère à s’émanciper, à quitter son mari jaloux et violent, à devenir la secrétaire de son médecin aux Batignolles, elle fictionnalise également la sororité heureuse.
Si le récit reconstruit inéluctablement, il n’héroïse pas, ne tombe pas plus dans l’angélisation que dans le misérabilisme et la victimisation. La narratrice tente de comprendre sans juger, de saisir la complexité, en ayant conscience de certains biais de ce genre de récit, comme le montre cette référence à Olivier Adam :
« Il me faudra encore quelques décennies pour apprécier le charme des lisières - encore que, pour être honnête, les lisières ne me sembleront jamais ni belles ni fréquentables, mais elles parviendront finalement à m'émouvoir, on finit toujours en vieillissant par s'émouvoir du lieu d'origine, et on se retrouve, même en s'en défendant, englué dans une sorte de nostalgie de la pépinière. »
Il ne sera pas question non plus de récupération du terroir picard :
« Elle appelle sa chtiote (si vous saviez comme ce mot m’indispose quand je l’écris, ce mot mélo, ce mot radicelle, un mot souviens-toi-d’où-tu-sors, ma mère le prononce d’une manière particulière », comme elle prononce le mot « nord » quand elle donne son origine, « on dirait qu’elle est devenue un monstre dans un film de morts-vivants, sa voix baisse de trois octaves et étend la voyelle à l’infini, il faut que ce soit bizarre, il faut que ce soit tragique ».
De même, elle ironise sur la honte et la honte d’avoir eu honte sans idéaliser ses origines :
« C’est la trajectoire habituelle, je ne vous le fais pas dire. Coupable de mépris de classe et de mépris culturel. Parce que, malgré tout, cet homme lui a appris l'argot, l'inventivité langagière, un sens du récit et une forme de fantaisie et d'humour - même si sa manière de se moquer des autres, sa manière de critiquer tout un chacun était encore une façon de faire son propre éloge et de dire " je leur suis tellement supérieur, à tous ces crevards". C'était un prolétaire qui se disait bourgeois. »
Grâce à cette acuité et à un ton impertinent, drôle sans être cynique, et toujours juste, elle parvient à ce que ce récit qu’elle présente comme « un livre sur l’infime et le dérisoire, les ratages et les vides » soit toujours juste.

Véronique Ovaldé, Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, Flammarion, août 2026, 208 pages, 21 euros


