Carole Edwards ou le Maroc comme « patrie mentale » (Carnet de voyage dans le Sud marocain - II)
- Jean-Michel Devésa
- il y a 1 jour
- 24 min de lecture

Carole Edwards n’est pas seulement une collègue, elle est une amie – au sens fort du terme, elle n’est en rien une relation. J’ai fait sa connaissance en 2016, lors du colloque international (« L’Espace caribéen, chaudron des Amériques : du déracinement et de la pensée de la « trace » au devenir historique et à ses représentations ») que j’ai co-organisé à Trinidad (à The University of West Indies) avec Savrina Chinien (laquelle avait été ma doctorante à l’université Bordeaux Montaigne). Elle nous avait proposé une communication ayant trait aux livres de Laurent Gaudé et à sa trajectoire en tant qu’« écrivain-monde », elle était alors dans l’élaboration de la monographie qu’en 2021 elle a consacrée à cet auteur (Laurent Gaudé - Conteur, dramaturge, écrivain-monde, Paris, Classiques Garnier, coll. « Revue des Lettres Modernes Minard »). La solidité et l’étendue du socle théorique manié (sans dogmatisme) par Carole Edwards, sa manière d’appréhender les textes m’ont intéressé. Nous avons parlé et nous nous sommes promis de ne pas nous perdre de vue. En fait, il nous est arrivé de travailler sur des projets académiques, entre Texas Tech University (où elle est en poste à Lubbock) et l’établissement à Limoges dont je dépendais. Nous avons eu le loisir de nous revoir au Texas et à Paris, et au fil des années le lien épistolaire professionnel a changé de nature. Nous avons su forger entre nous, et avec nos proches, une profonde connivence. Depuis 2021, Carole Edwards a passé avec son époux, Mark, trois années au Maroc où elle cultive des attaches affectives et familiales. Un premier voyage, en 2018, l’a déterminée à vivre le plus possible dans ce pays et à regarder désormais sa littérature en français comme son champ d’investigation et de recherche essentiel. Ses efforts ont été récompensés par l’attribution d’une première bourse Fulbright en 2021-2022, puis d’une seconde – ce qui est rarissime – en 2025-2026. En 2023-2024, elle a reçu une bourse A.I.M.S. (American Institute for Maghrib Studies). En janvier dernier, à Agadir où elle réside, j’ai constaté comment et combien elle s’investissait dans les activités d’une série d’institutions marocaines, tissant un réseau très dense de collaborations entre monde académique et monde artistique. Lors de ma récente venue chez elle, elle a tenu à me présenter l’écrivain Hassan Wahbi. Dans une perspective d’échanges véritables, Carole Edwards est en train de devenir une des plus précieuses « passeuses » entre le Maroc et le « nord » littéraires. On murmure qu’à la commission marocaine-américaine à Rabat on se félicite que dans la sphère culturelle marocaine Carole Edwards soit la citoyenne étatsunienne la plus reconnue ; quant à moi, je me réjouis qu’une amie, ayant des principes et une vision concernant les relations entre les peuples, respectueuse des autres, s’évertue à faire connaître des figures littéraires fréquemment en marge de la francophonie « spectaculaire ».
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Jean-Michel Devésa : Notre rencontre, en 2016, a eu lieu en plein « chaudron » des Amériques. Dix ans plus tard, nous nous retrouvons au Maghreb. Vous savez que j’y suis né et que j’y ai entamé ma carrière d’enseignant en septembre 1980 au lycée Ibn Khaldoun de Biskra, en Algérie. Se pourrait-il que notre amitié et que nos liens académiques soient surdéterminés par une dose certaine de hasard objectif ? Mais laissons cela si vous le voulez bien. Je souhaiterais toutefois que vous explicitiez le ressort de cet horizon nouveau, le Maroc et Agadir comme votre actuel « poste de vigie ». Comment se fait-il que vous partagiez votre année en deux, entre le Texas et le Sud marocain, et que le cœur de vos recherches en ait été réorienté ?
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Carole Edwards : En réalité, la répartition de mon temps de recherche entre la France et le Maroc ne procède pas d’une mobilité contingente, mais d’une inscription institutionnelle structurée par l’obtention de bourses de recherche. Les trois années passées à Agadir au cours des six dernières années relèvent ainsi d’une dynamique scientifique soutenue par un soutien pécuniaire, à laquelle s’ajoute un investissement personnel constant, mes périodes de congé étant régulièrement consacrées à des séjours académiques hivernaux. Ces déplacements s’inscrivent dans une logique d’intégration aux universités locales et aux projets internationaux (colloques, jurys de thèse, ateliers, séminaires, journées d’étude), et participent d’une stratégie de consolidation des partenariats institutionnels.
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Notre première rencontre, antérieure au colloque de Trinidad, s’inscrivait précisément dans cette perspective. Vous m’aviez sollicitée afin de réactiver la coopération entre l’Université de Limoges et Texas Tech University, partenariat initié sous l’impulsion de votre prédécesseur puis momentanément interrompu. La relance de ces échanges répondait à un enjeu de continuité institutionnelle et de circulation transnationale des savoirs, dans lequel ma trajectoire scientifique a trouvé un point d’ancrage décisif.
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Le déplacement de mon objet de recherche vers le Maroc ne saurait être interprété comme un simple infléchissement thématique ; il relève d’une articulation complexe entre mémoire familiale, héritage diasporique et positionnement épistémologique. Le Maroc constitue en effet un espace biographique fondateur : mon père y est né et y a grandi, avant que son décès précoce ne marque durablement mon rapport à cette histoire. Mes grands-parents paternels y ont également vécu de longues années avant leur retour à Avignon. Ce n’est toutefois qu’en 2018, à l’occasion d’un premier séjour prolongé, que s’est opérée une forme de reconnaissance subjective et symbolique de cet espace comme lieu d’appartenance.
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Mon inscription dans le champ des littératures francophones m’offre précisément la latitude théorique et méthodologique nécessaire pour penser ces déplacements géographiques et génériques. Mon parcours, des Antilles à l’Afrique subsaharienne, puis aux configurations francophones envisagées depuis la France, témoigne d’une approche comparatiste. De même, le passage du théâtre au cinéma, puis du cinéma au roman, manifeste une attention aux formes, aux régimes de représentation et aux mutations des médiums narratifs. Ces bifurcations ne relèvent pas d’une dispersion, mais d’une cohérence interne : une recherche guidée par l’intensité des rencontres intellectuelles et par une implication affective assumée comme moteur heuristique.
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L’orientation vers le corpus marocain a nécessité un travail préalable de mise à niveau, afin d’acquérir une vision panoramique du champ littéraire national et de ses dynamiques internes. Cette phase d’appropriation critique conditionnait toute prise de parole scientifique légitime. Le tournant ainsi opéré dans ma carrière ne constitue pas une rupture, mais une extension organique de mes centres d’intérêt, articulant ancrage personnel et exigence académique.
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Enfin, dans un contexte marqué par la montée en puissance de l’intelligence artificielle et par des processus croissants de désubjectivation des pratiques savantes, il me semble d’autant plus crucial de réaffirmer la dimension relationnelle de la recherche. Tisser des liens, entre institutions, entre disciplines et entre personnes, relève moins d’une inclination individuelle que d’une éthique scientifique : celle d’un savoir situé, incarné et fondé sur la réciprocité des échanges.
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J.-M. D. : J’espère ne pas être trop indiscret : en France, vos attaches sont à Reims ; voilà trente ans que vous vivez et travaillez aux États-Unis ; vous avez la double nationalité ; à Texas Tech University, vous êtes professeur ; or, à Agadir, vous êtes immergée dans le tissu académique et littéraire marocain... Vous ne vous contentez pas d’observer, vous veillez à ne pas demeurer en « surplomb », avec allant vous apprenez l’arabe dialectal, j’en ai été le témoin et c’est très souvent dans cette langue que vous vous exprimez avec des tiers. J’en viens à me demander si ce qui s’est produit dans votre vie ne relève pas de la découverte de votre « patrie mentale », un territoire à la fois géographique et culturel, à trois « têtes », un domaine politique évacuant tout essentialisme, un univers personnel aimanté, magnétisé, entre Reims, Lubbock et Agadir, avec l’Atlantique comme facteur et vecteur de liaison. Vous avez deviné que cette interprétation, à propos de laquelle vous pouvez me rabrouer, je l’ai élaborée en écho, et dans le prolongement, de mes lectures de Paul Gilroy (et de son The Black Atlantic: Modernity and Double Conciouness publié en 1993), m’autorisant à m’emparer de son schème argumentaire pour vous, pour nous, l’appliquer. Sujets clivés, aux identités en devenir, ne nous éprouverions-nous pas en vivants humains à l’intérieur d’espace(s) que les aléas de l’existence nous feraient élire, pour chacun(e) d’entre nous, dans l’échange et le travail avec les autres ? Dites-moi si ces spéculations ne vous paraissent pas trop loufoques…
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C. E. : L’existence ne saurait être appréhendée comme une trajectoire linéaire et homogène ; elle se déploie au contraire selon une succession d’épisodes, traversés tantôt par la continuité sereine, tantôt par des ruptures chaotiques. Dans cette perspective, l’identité ne constitue pas une donnée stable, mais un processus en devenir, configuré par des expériences situées et médiatisé par une ou plusieurs langues — maternelle, héritée ou adoptée. La langue ne relève pas seulement d’un outil de communication, mais d’un opérateur de subjectivation et d’inscription symbolique dans le monde social.
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Je conçois ainsi mon identité comme fondamentalement transculturelle : elle se construit à l’intersection d’espaces géographiques, de traditions discursives et de régimes de valeurs hétérogènes. Cette transculturalité ne signifie pas dilution, mais sélection critique, c’est-à -dire la volonté de prélever, dans chaque configuration culturelle, des ressources éthiques et intellectuelles susceptibles de nourrir une posture profondément humaniste. L’être ne se pense dès lors qu’en relation ; il s’élabore dans un rapport constitutif à l’altérité. Les lieux eux-mêmes ne deviennent véritablement habitables qu’à travers le prisme de l’empathie, entendue comme capacité à reconnaître l’autre dans sa singularité irréductible.
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À Reims, mes attaches demeurent, bien que la mémoire de l’enfance y soit marquée par l’épreuve du deuil paternel, qui en a durablement infléchi la tonalité affective. Les États-Unis ont, pour leur part, constitué un espace de formation professionnelle décisif, garant d’une éducation exigeante et structurante. Toutefois, l’intensification des rythmes de travail, l’injonction à la performance, l’individualisme systémique, l’isolement socio-affectif et la logique consumériste dominante m’ont progressivement aliénée. Cette configuration culturelle, fondée sur la compétitivité et l’hyperproductivité, a affecté non seulement mon rapport d’appartenance à l’espace nord-américain, mais également mon équilibre somatique et psychique.
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À l’inverse, le Maroc — qui me désigne parfois comme la « belle étrangère » — constitue paradoxalement l’espace d’un épanouissement existentiel. La quotidienneté marocaine ne se réduit pas à une accumulation de plaisirs mineurs ; elle configure un art de vivre fondé sur la densité relationnelle : promenades, sociabilités informelles, convivialité des repas, échanges intellectuels et littéraires. Ces « petits riens » participent d’une économie du sens où l’ordinaire acquiert une valeur structurante. Après trois décennies passées aux États-Unis, j’y ai retrouvé une disponibilité à l’émerveillement, une forme de réconciliation avec une part infantile de moi-même demeurée en suspens.
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Les interactions régulières avec collègues et amis ont joué un rôle déterminant dans le dépassement d’une angoisse existentielle liée à des expériences antérieures de déracinement et de dissonance culturelle. J’y trouve une pluralité de voix, une diversité de postures théoriques, une créativité intellectuelle et une éthique du partage qui contrastent fortement avec ce que j’ai perçu comme une homogénéisation des discours et une tendance à la pensée dominante outre-Atlantique.
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Ainsi se dessine une subjectivité qui ne revendique ni l’enracinement exclusif ni l’errance désancrée, mais une inscription relationnelle, plurielle et critique dans les espaces qu’elle traverse.
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J.-M. D. : Vos travaux de ces dernières années me suggèrent que vous vous êtes engagée, un peu sur le mode de l’enquête, à un déchiffrement du réel marocain, en vous fondant notamment sur la littérature en français de l’extrême contemporain de ce pays. Vos investigations dépassent les seuls témoignages. Certes, vous vous appuyez sur les faits et les phénomènes socio-économiques ; ce faisant, pour votre décryptage, vous appréhendez avec soin la production romanesque, laquelle connaît des mutations, tout comme d’ailleurs la formation économique et sociale, laquelle est en plein changement : en fait, c’est à travers la fiction et son étude que vous auscultez le Maroc. Si je me réfère par exemple à votre contribution « Casablanca dans tous ses états :L’imaginaire de la ville chez quelques écrivaines marocaines de l’extrême contemporain qui mènent l’enquête », il me semble que vous éprouvez un vif intérêt, notamment pour des romancières comme Reem Laghrari Benmehrez, Meryem Alaoui, Zineb Mekouar et Yasmine Chami, dont les préoccupations, les analyses et les sentiments, tels qu’ils sont écrits et investis dans leurs textes, s’éloignent du traumatisme colonial et des déchirures provoquées par lui, à la différence de ceux de leurs aîné(e)s, au point qu’on peut estimer que leurs livres font symptômes : ils sont autant d’indices que dans les mentalités et l’atmosphère qui prévaut une page de l’Histoire a été tournée. Ne suis-je pas en train de forcer un peu le trait ?
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C. E. : Vous décrivez avec justesse la manière dont Mohamed Nedali et les autrices contemporaines précédemment mentionnées donnent à voir le réel dans leurs œuvres romanesques. Au-delà d’une simple écriture testimoniale, la fiction propose une représentation sans complaisance de la société marocaine et de ses mutations socio-culturelles.
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La fracture coloniale, désormais historicisée et en grande partie dépassée comme paradigme référentiel, cède la place à des démarches d’enquête scripturale centrées sur ce que l’on pourrait désigner comme un tournant décolonial. Celui-ci se manifeste par un processus d’appropriation et de redéfinition identitaire à travers une littérature endogène, qui se détache progressivement du référentiel français pour affirmer ses propres cadres esthétiques, linguistiques et symboliques.
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Le tissu narratif se caractérise ainsi par une hybridité assumée : pluralité des langues, superposition d’empreintes culturelles, inscription marquée dans des espaces spécifiquement marocains — ancrés dans une histoire à la fois passée, présente et projective. Les personnages, conçus comme figures métonymiques du corps social, évoluent dans des situations vraisemblables, souvent ordinaires, qui donnent à voir les tensions inhérentes à la société contemporaine. Les intrigues interrogent tour à tour l’obscurantisme, les défaillances du système éducatif, la corruption, la prostitution, les normes familiales et sociales, l’énigme du retour pour les diasporas, ainsi que les formes de complaisance ou d’inertie de ceux qui demeurent au pays.
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La fiction contemporaine se déploie dès lors dans un espace liminaire entre tradition et modernité. Les écrivaines, en particulier, investissent une dynamique qui les projette au cœur des problématiques contemporaines, notamment à l’ère numérique : reconfiguration des rapports de genre, quête de bien-être, réflexion sur le vieillissement et sur l’accomplissement de soi. À cet égard, Siham Benchekroun constitue un exemple significatif : ses textes explorent les discours du bien-être et les relations interpersonnelles dans une écriture de l’intime et du self-care qui, tout en étant située, acquiert une portée transversale susceptible de concerner des lectrices au-delà du contexte marocain.
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Ces interrogations existentielles traversent désormais l’écriture romanesque : ce n’est plus l’Histoire, entendue comme grand récit national ou colonial, qui prime, mais l’histoire singulière, celle des subjectivités, des trajectoires individuelles et des expériences vécues.
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J.-M. D. : Vous n’êtes pas sans savoir qu’en France la question de l’entreprise coloniale et de la décolonisation, celle des relations avec les pays du Maghreb, et d’abord avec l’Algérie, sont loin, très loin, d’être abordées dans la sérénité et la rigueur historique. Des crispations et des instrumentations attestent d’un malaise profond. Vos articles de ces deux ou trois dernières années soutiennent qu’au Maroc et dans sa littérature le fardeau de l’Histoire n’est plus prégnant : des traces, des empreintes sont toujours là mais l’écriture a opéré un recouvrement de ces plaies et du ressentiment qui leur était attaché ; l’amertume s’est dissipée et a laissé place à un indéniable épanouissement. Cela signifierait-il que le recouvrement du passé a été assumé ?
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C. E. : Il convient, en premier lieu, de distinguer le cas algérien du cas marocain. L’Algérie possède une histoire coloniale dont la violence structurelle et la profondeur des traumatismes ont durablement marqué les imaginaires collectifs ; le contentieux mémoriel qui en découle demeure, à bien des égards, irrésolu.
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La situation du Maroc apparaît sensiblement différente. Certes, la production littéraire marocaine s’inscrit dans le cadre théorique de la postcolonie : hybridité linguistique, quête identitaire, déconstruction des mythes nationaux et relecture critique des héritages symboliques en constituent des traits récurrents. Toutefois, le paysage littéraire semble progressivement s’être délesté du poids exclusif de la référence coloniale pour ouvrir un espace d’écriture orienté vers le présent et l’avenir. La dynamique contemporaine témoigne ainsi d’une littérature en devenir, moins polarisée par la mémoire du trauma que par l’exploration des réalités sociales actuelles.
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Il apparaît également que certains auteurs et autrices de la diaspora peuvent, à distance, entretenir une perception partiellement figée des évolutions internes du champ littéraire marocain, tandis que nombre d’écrivains et d’écrivaines résidant au pays développent une œuvre davantage ancrée dans les transformations concrètes du tissu social. Ces derniers semblent exercer leur pratique scripturale dans un rapport relativement apaisé à l’histoire, bénéficiant d’une latitude expressive qui se manifeste notamment par le recours à l’humour, à l’ironie, voire à la satire.
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Le déchirement identitaire, qui structurait de manière quasi paradigmatique une partie significative du roman marocain des décennies précédentes, paraît s’être atténué. Lorsque le ton se fait grave, il ne vise plus prioritairement le passé colonial, mais les dysfonctionnements et les tensions sociétales contemporaines.
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Cette lecture demeure cependant située et subjective. Elle n’entend en aucune manière minimiser les processus d’usurpation identitaire, ni les souffrances et traumatismes engendrés par l’expérience coloniale au Maroc. Il ne s’agit pas de contester les faits historiques, mais de rendre compte d’une perception critique de l’orientation dominante de l’écriture romanesque contemporaine, la mienne.
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J.-M. D. : Vous êtes en position d’apprécier les enjeux auxquels le Maroc fait face avec plus de perspicacité que moi, cependant je ne résiste pas à la tentation de jouer la mouche du coche. Cette assomption du passé colonial concerne-t-elle la société marocaine ou une frange de celle-ci, estudiantine, professorale, urbaine, originaire plutôt des provinces septentrionales que des méridionales ? Les mutations suscitées par une économie globalisée à laquelle le Maroc n’échappe pas n’incitent-elles pas le plus grand nombre, à un retour – pour ne pas user du mot « repli » – identitaire, dans un registre religieux et sur le plan de « l’ethnicité » (l’affirmation et la revendication de l’« amazighité » s’épanouit au grand jour et sur bien des murs – c’est à mon sens une des nouveautés les plus marquantes de la décennie) ? Si, comme le déplore Hassan Whabi, quasiment plus personne ne lit, la tendance que vous avez repérée chez les écrivaines et écrivains qui émergent n’exprimerait-elle pas une profonde fracture culturelle entre une grande proportion d’intellectuels et le reste de la population ?
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C. E. : Il est fréquemment avancé que les pratiques de lecture au Maroc demeurent relativement limitées en dehors des cercles érudits ou académiques. Cette situation procède d’une pluralité de facteurs, parmi lesquels la mondialisation des modes de vie et la transformation des imaginaires générationnels. La génération Z, socialisée dans un environnement numérique intensif, tend à privilégier des trajectoires d’ascension rapide, souvent associées à l’économie digitale et à l’entrepreneuriat en ligne. L’observation empirique des espaces urbains — notamment des cafés investis comme lieux de travail informel — révèle l’attrait exercé par le e-commerce et les promesses d’autonomisation économique qu’il véhicule.
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À cela s’ajoute un tiraillement linguistique significatif. L’apprentissage croissant de l’anglais, corrélé au recul relatif du français dans certains segments de la jeunesse, redessine les horizons culturels et académiques. Les filières universitaires orientées vers la communication, l’interculturel et les métiers du numérique témoignent de cette réorientation des priorités. Ces dynamiques conjuguées contribuent à fragiliser la centralité du livre comme vecteur privilégié de formation intellectuelle.
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Cependant, ce constat doit être nuancé. Le Maroc connaît parallèlement une vitalité culturelle remarquable. De nombreuses manifestations artistiques et intellectuelles — rencontres philosophiques, festivals du livre et du cinéma, événements publics souvent gratuits — suscitent une participation soutenue. Cette effervescence atteste d’un espace public traversé par des échanges féconds et par un désir manifeste de dialogue.
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Dans ce contexte, la diversité culturelle constitue un trait structurant du paysage national. La reconnaissance officielle de la culture amazighe — avec l’enseignement des différentes variétés de tamazight, l’usage du tifinagh et l’institution de Yennayer comme jour férié — marque une étape symbolique majeure dans la consolidation d’un pluralisme assumé. Par ailleurs, la présence historique de la communauté juive marocaine participe également de cette mémoire plurielle. Le « vivre-ensemble » ne relève pas d’une simple formule rhétorique, mais d’une expérience sociale tangible, perceptible dans les interactions ordinaires et dans les espaces éducatifs.
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Ce qui se dégage de cette configuration est moins une absence de tensions — car les disparités socio-économiques et les crises existent — qu’une capacité collective à les intégrer dans un cadre de cohésion fondé sur la famille, la foi et l’attachement aux institutions. La figure du souverain, en tant que garant de l’unité nationale et de la continuité de l’État, occupe à cet égard une place primordiale dans l’imaginaire politique et symbolique.
Ainsi se dessine l’image d’un pays traversé par des mutations profondes, mais animé par une conscience affirmée de ses héritages pluriels et par une volonté d’harmonie qui, sans nier les difficultés, privilégie la solidarité et l’ouverture.
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J.-M. D. : Je suis persuadé d’aller au-devant de votre propos en faisant valoir qu’il est indispensable de différencier les autrices et les auteurs marocains « de l’intérieur » de celles et de ceux qui travaillent, écrivent, publient en Europe et sur le continent nord-américain, et qui sont « captés » par et dans le champ littéraire (tel que le définit Pierre Bourdieu) du pays (l’ancienne puissance coloniale ou pas) qui les accueille – et qui les légitime et les célèbre – et dont la renommée qu’ils en obtiennent agit « en retour » sur le lectorat marocain. Et d’ailleurs, vraisemblablement, celles et ceux « de l’intérieur » n’ont pas les moyens d’ignorer superbement l’édition étrangère… Beaucoup en rêvent peut-être, comme d’une consécration. Cet effet d’« aspiration » vers et par le « nord » est-il irrépressible ?Â
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C. E. : Les écrivains dits « de l’intérieur » portent, de manière générale, un regard attentif et informé sur les mutations sociales, culturelles et politiques à l’œuvre au Maroc. Cet enracinement ne saurait toutefois être interprété comme un repli national : nombre d’entre eux publient à l’étranger, circulent dans les espaces littéraires transnationaux et participent aux dynamiques éditoriales franco-marocaines. Certains sont édités simultanément au Maroc et en France ; d’autres trouvent principalement leur lectorat hors des frontières nationales.
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Paris demeure, à bien des égards, un pôle de consécration symbolique. L’accès à l’édition française s’accompagne néanmoins d’attentes implicites, parfois marquées par des stéréotypes éditoriaux — scènes de hammam, marqueurs d’exotisme ou inscriptions culturelles jugées « typiques ». Ces médiations ne sauraient toutefois réduire la singularité esthétique ni la finesse stylistique des œuvres produites.
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Dans La République mondiale des Lettres (1999), Pascale Casanova analyse précisément ce passage quasi obligé par la France pour les écrivains d’expression française issus d’anciens espaces colonisés. Elle y redéfinit la cartographie littéraire internationale à partir des rapports de force entre centres dominants et périphéries dominées, en soulignant le rôle des prix, des tirages, des traductions et de la reconnaissance critique dans la hiérarchisation symbolique des œuvres.
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Parallèlement, le champ littéraire marocain manifeste une autonomisation croissante. Le Salon international de l’édition et du livre de Rabat gagne en ampleur d’année en année, tandis que d’autres manifestations régionales consolident leur visibilité. Une volonté affirmée d’inscription dans l’espace africain accompagne ce mouvement, participant d’une redéfinition des alliances culturelles et des réseaux de diffusion.
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Les distinctions nationales contribuent également à structurer cet espace : le Prix du Maroc du livre, le Prix Grand Atlas, le Prix littéraire de la Mamounia (suspendu depuis 2015) ou encore le Prix littéraire Arganier constituent autant d’instances de légitimation auxquelles aspirent écrivains et écrivaines. Toutefois, les mécanismes de reconnaissance demeurent contingents : certains auteurs majeurs ont été longtemps marginalisés ou découverts tardivement.
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Le cas de Mohamed Leftah en offre une illustration significative. Son roman Les Demoiselles de Numidie — œuvre d’une puissance stylistique remarquable — n’a accédé qu’accidentellement à la visibilité qu’il mérite. Le travail de mise en lumière opéré notamment par Salim Jay dans son Dictionnaire des écrivains marocains a contribué à cette reconnaissance postérieure (voire post-mortem).
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Ainsi, au-delà des structures institutionnelles, le champ littéraire demeure traversé par des variables difficilement maîtrisables : conjonctures éditoriales, réseaux relationnels, effets de génération, mais aussi part d’aléa. La trajectoire d’une œuvre tient autant à sa valeur intrinsèque qu’aux opportunités de visibilité qui se présentent à elle.
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J.-M. D. : Revenons, si vous le voulez bien, à votre actuel corpus. Votre intérêt pour les autrices marocaines contemporaines n’est pas exclusif. Il y a deux romanciers que vous commentez volontiers, et de près : Mohamed Nedali et Fouad Laroui. Pourquoi cet attrait pour leurs œuvres ? Qu’est-ce qui, selon vous, les distingue des autres ? Chez Nedali, est-ce le traitement du vécu au crible de la fiction, et dans un rendu naturaliste, qui le différencie ? Et, chez Laroui, est-ce son maniement de la satire et son « arpentage » de l’entre-deux qui vous séduisent ?
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C. E. : J’éprouve une grande estime pour ces deux romanciers, dont l’authenticité et l’exigence stylistique me paraissent indéniables, bien qu’ils relèvent de trajectoires et de postures distinctes. Fouad Laroui est l’auteur d’une œuvre abondante — plus d’une vingtaine de livres : romans, recueils de nouvelles, essais et poésie — tandis que Mohamed Nedali en a publié une dizaine. Cette différence quantitative ne saurait occulter la singularité qualitative de leurs écritures respectives.
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Tous deux se distinguent par un usage subtil de l’humour et par une capacité à capter l’attention du lecteur à travers des dispositifs narratifs percutants et nuancés. La lecture de leurs œuvres suscite un plaisir intellectuel réel, nourri par la finesse de leur regard et par la cohérence de leurs univers romanesques. Si mes travaux critiques ont davantage porté sur l’œuvre de Mohamed Nedali, c’est en raison d’un souci de visibilité : il m’a semblé que son écriture méritait une diffusion accrue, notamment en Amérique du Nord, où elle demeure relativement peu étudiée. À l’inverse, l’œuvre de Fouad Laroui a déjà fait l’objet d’un nombre conséquent d’articles scientifiques et de thèses, ce qui rendait moins urgente l’élaboration d’une analyse supplémentaire.
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Il n’en demeure pas moins que l’œuvre de Laroui retiendra prochainement mon attention dans le cadre d’un projet consacré à l’écriture du réel à l’ère dite de la « post-littérature ». Son travail, par sa densité intellectuelle et sa portée critique, s’impose comme un objet d’étude légitime et fécond.
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Ces deux écrivains incarnent par ailleurs des figures contrastées : l’un apparaît plus enraciné dans un territoire, attaché à la ruralité et au village de Tahannaout dans le Haut Atlas ; l’autre, plus cosmopolite, évolue par ailleurs dans le champ universitaire. Cette distinction ne procède d’aucune hiérarchisation axiologique : elle signale simplement des habitus différents, auxquels chacun demeure fidèle. Tous deux manifestent une intelligence sensible et une cohérence éthique qui confèrent à leur œuvre une authenticité indéniable.
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La découverte du Maroc à travers leurs romans a constitué pour moi une expérience formatrice. Les univers qu’ils déploient — qu’il s’agisse des souks, des traditions, des normes sociales parfois transgressées ou de l’apprentissage de la darija — m’ont ouvert un espace d’immersion à la fois culturel et linguistique. L’émotion et l’interpellation initiales ont fondé mon engagement critique : aucune entreprise d’analyse ne saurait se construire sans une première adhésion esthétique.
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Leurs œuvres, à mes yeux, participent pleinement du patrimoine littéraire marocain. J’apprécie également le travail préparatoire — enquêtes, recherches, maturation — qui sous-tend leur production romanesque. À titre d’exemple, le dernier roman de Fouad Laroui consacré à la Tbourida témoigne d’un investissement documentaire et symbolique remarquable. De même, le dernier roman de Mohamed Nedali, Il fait nuit chez les Berbères, intègre dans sa trame narrative le séisme de septembre 2023.
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En définitive, ni l’un ni l’autre ne semblent avoir à démontrer leur légitimité : ils ont intégré l’imaginaire littéraire commun tout en conservant une empreinte singulière. Leur écriture, reconnaissable entre toutes, conjugue saveur stylistique et densité réflexive, inscrivant durablement leur nom dans le paysage des lettres marocaines et dans le panorama mondial.
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J.-M. D : Est-ce que la reconnaissance depuis les années 2011-2013 de la langue et de la culture imazighen (amazighs) n’a pas « accouché » officiellement (ou officieusement ?) d’une nation à plusieurs héritages : un Maroc qui n’a plus seulement à batailler contre les survivances du protectorat mais qui doit aussi régler ses comptes en interne ? Quelle en est la « traduction », ou la conséquence, dans le champ littéraire et éditorial ?
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C. E. : La culture amazighe, présente au Maghreb depuis des millénaires, constitue l’un des socles historiques et anthropologiques de la région. À ce titre, sa reconnaissance institutionnelle, son enseignement et sa valorisation patrimoniale relèvent d’une légitimité historique incontestable.
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Au Maroc, la période post-indépendance a toutefois été marquée par des politiques d’arabisation qui ont contribué à marginaliser l’expression amazighe dans l’espace public et éducatif, générant des tensions identitaires et un sentiment de relégation culturelle. La reconnaissance officielle de la langue et de la culture amazighes — notamment à travers leur inscription constitutionnelle et leur intégration progressive dans le système éducatif — marque une étape décisive dans la reconfiguration du pacte symbolique national.
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Dans la région du Souss-Massa, cette présence est particulièrement visible : édition, festivals culturels, institutions muséales, artisanat, signalétique publique intégrant le tifinagh témoignent d’une inscription concrète dans le paysage matériel et symbolique. La culture amazighe y apparaît non comme une revendication antagoniste, mais comme une composante constitutive de la mosaïque nationale.
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La dynamique actuelle se traduit également par une production littéraire croissante en amazigh et par l’essor des départements universitaires dédiés aux études amazighes. En 2024, Mohamed Nedali a ainsi publié deux romans en tifinagh, confirmant un engagement qui dépasse la seule pratique esthétique pour relever d’un positionnement culturel affirmé.
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Le tissu éditorial demeure certes modeste, mais il s’appuie sur des structures et associations actives telles que l’IRCAM (Institut Royal de la Culture Amazighe), Tirra, (Alliance des écrivains en amazigh) qui jouent un rôle déterminant dans la normalisation et la promotion de la langue et de la culture. Ces initiatives participent d’un processus de consolidation institutionnelle et de professionnalisation du champ.
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Sur le plan des interactions intellectuelles, les collaborations académiques et culturelles illustrent un esprit d’ouverture et de dialogue. Les échanges entre chercheurs, écrivains et acteurs culturels s’inscrivent dans une logique de coopération plutôt que de confrontation. La coexistence des différentes composantes identitaires du pays se manifeste, dans de nombreux contextes, par une pratique effective du respect mutuel.
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Plus largement, les solidarités culturelles qui relient les populations amazighes du Maroc à celles d’Algérie et de Tunisie — notamment au sein des communautés kabyles — traduisent l’existence d’un espace culturel transnational fondé sur des affinités linguistiques et historiques partagées.
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Ainsi, la reconnaissance de la culture amazighe ne s’inscrit pas dans une logique de fragmentation, mais dans celle d’un pluralisme assumé. Elle contribue à redéfinir l’identité nationale comme une construction composite, articulant héritages multiples et coexistence pacifique.
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J.-M. D. : Je sais bien que vous n’êtes pas sociologue mais peut-être que vos relations et vos ami(e)s, parmi les écrivaines et les écrivains vous font des confidences : du point de vue du marché du livre, un roman écrit en français que le succès couronne, au Maroc (un pays de plus ou moins trente-neuf millions d’habitants), cela représente combien d’exemplaires vendus ? Autour de cinq cents ? Vous m’avez montré deux librairies à Agadir, nous y avons cherché des ouvrages, vous et moi, que nous n’avons pas trouvés, et pourtant ils étaient d’une autrice et d’un auteur marocains… Avez-vous une idée de ce qu’il en est pour l’édition en arabe et, éventuellement, pour l’amazigh ?
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C. E. : Je préfère demeurer prudente sur cette question, dans la mesure où elle touche à des aspects parfois sensibles et peu documentés publiquement. En l’absence d’informations explicites partagées par les acteurs concernés, il me paraît méthodologiquement préférable de ne pas m’avancer dans des hypothèses qui pourraient relever de la spéculation.
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S’agissant de la diffusion du livre au Maroc, les librairies situées dans les grands centres urbains — notamment à Rabat, Casablanca et Tanger — disposent généralement d’un fonds plus diversifié et mieux approvisionné. Il demeure par ailleurs possible de commander des ouvrages spécifiques lorsque ceux-ci ne sont pas immédiatement disponibles en rayon.
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Quant au Salon International de l’Édition et du Livre (S.I.E.L.), organisé annuellement à Rabat, il constitue un moment fort de la vie éditoriale nationale. Des ruptures de stock y sont fréquemment observées, signe d’un intérêt réel du public pour certaines publications. Toutefois, l’accès aux données précises relatives aux tirages et aux volumes de vente relève d’informations éditoriales rarement rendues publiques, ce qui rend toute estimation quantitative délicate.
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J.-M. D. : Les écrivaines et écrivains marocains qui émergent, regardent-ils l’écriture comme un métier dont ils voudraient vivre, dont ils espèrent vivre, dont ils regrettent de ne pas pouvoir vivre ?
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C. E. : À ma connaissance, la majorité des écrivains et écrivaines évoluant au Maroc exercent — ou ont exercé — une activité professionnelle principale distincte de leur production littéraire. On compte parmi eux des enseignants du secondaire et du supérieur, des médecins, des pharmaciens, des journalistes ou encore des cadres issus d’autres secteurs. Autrement dit, rares sont celles et ceux qui vivent exclusivement des revenus générés par leurs publications.
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Dans ce contexte, la vente des ouvrages constitue le plus souvent un revenu d’appoint — complémentaire à une retraite ou à une activité salariée — plutôt qu’une source principale de subsistance. Cette configuration témoigne des limites structurelles du marché éditorial national, caractérisé par des tirages modestes et une diffusion restreinte.
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Face à ces contraintes, certains auteurs et autrices ont développé des stratégies de diversification. Leïla Slimani, par exemple, a vu certaines de ses œuvres adaptées en bande dessinée, élargissant ainsi leur circulation et leur public. D’autres écrivains associent leur pratique littéraire à une activité artistique parallèle : Tahar Ben Jelloun et Mahi Binebine conjuguent ainsi écriture et peinture, inscrivant leur démarche dans une perspective interartistique.
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J.-M. D. : Je ne vais pas révéler un secret : vous concevez et conduisez votre carrière dans un rapport existentiel aux livres et à la littérature, vos recherches sont en résonance avec votre parcours de vie. C’est pour cette raison que vous êtes au Maroc, n’est-ce pas ? Comment y avez-vous été reçue ?
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C. E. : Les choix de lecture s’inscrivent fréquemment dans une dynamique existentielle : nous sommes spontanément attirés par des œuvres qui entrent en résonance avec les questionnements propres à une étape donnée de notre vie. Les textes qui retiennent aujourd’hui mon attention répondent ainsi à des préoccupations intimes — interrogations, fragilités, mouvements d’introspection — qui structurent ma réflexion personnelle. La lecture de trajectoires féminines sinueuses m’invite, par effet de miroir, à revisiter la mienne, à en mesurer les bifurcations, les regrets, les joies et les attentes encore ouvertes.
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À l’approche de la cinquantaine, un certain recul s’instaure naturellement face aux choix accomplis. L’ascension professionnelle ayant atteint, sinon son terme, du moins un palier significatif, la projection se déplace vers la préparation du vieillissement et vers la recherche d’une cohérence intérieure. Cette phase ne relève pas d’un désenchantement, mais d’un travail réflexif propre à la maturité.
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C’est dans ce contexte que mon inscription au Maroc prend tout son sens. Je m’y sens profondément intégrée et j’envisage d’y achever ma carrière ainsi que d’y vieillir. L’accueil qui m’y a été réservé, marqué par une bienveillance tangible, contraste avec un climat international souvent traversé par la polémique et la crispation. Cette expérience nourrit une conception du bonheur détachée de l’accumulation matérielle et orientée vers la paix intérieure, la relation à autrui et la qualité du lien social.
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Sans relever d’un dogmatisme, ma foi constitue un principe d’équilibre et d’apaisement. L’esprit communautaire, particulièrement sensible dans le contexte marocain, répond à un besoin profond de relation et de partage, après de longues années marquées par une forme d’isolement. Il s’agit, en quelque sorte, de reconquérir le temps, non dans une logique de réparation, mais dans une volonté de présence pleine à l’instant.
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Le rapport à la langue occupe également une place centrale dans cette configuration. L’usage quotidien de ma langue maternelle répond à une nécessité affective et identitaire ; il constitue un ancrage intime indispensable à mon équilibre. Dans cette perspective, le Maroc représente pour moi un espace d’accomplissement où se conjuguent engagement professionnel, résonance linguistique et densité relationnelle. La possibilité d’y exercer une influence positive, en touchant de nombreuses vies à travers l’enseignement et la transmission, confère à cette étape de mon parcours une signification profonde et durable.
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J.-M. D. : Au Maroc, je vous vois particulièrement à l’aise et pourtant toujours réservée. Vous vous mouvez comme si vous étiez chez vous et, dans le même temps, vous avez le souci de conserver vos distances avec les autres, de ne pas vous imposer, de les laisser décider s’ils viennent à vous ou non. On ne peut pas vous reprocher la superficialité des touristes ni l’impudence de beaucoup trop d’expatriés. C’est le concept freudien de das Unheimliche, que je « mobilise » à dessein en allemand et non pas dans sa traduction – convenue – française, celle d’« inquiétante étrangeté », qui à mes yeux correspond le mieux à l’expérience que vous menez, celle d’un Maroc auquel vous êtes complètement étrangère et qui néanmoins vous est familier. Cet éclairage est-il « forcé », exagéré ? Ai-je lâché la bride à la plus délirante des extrapolations ?
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C. E. : En effet, j’ai choisi d’instaurer des limites claires, conçues comme une mesure de protection personnelle. Une certaine naïveté initiale m’a exposée à des situations délicates, m’amenant à reconnaître que les dynamiques humaines, quels que soient les contextes culturels, demeurent traversées par des affects ordinaires — jalousie, rivalité, malveillance — qui structurent les relations sociales autant que les élans de solidarité.
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Il convient dès lors de distinguer, sans manichéisme excessif, les individus animés d’une authentique bienveillance de ceux dont les stratégies relationnelles relèvent davantage de l’opportunisme, voire de la prédation symbolique. Dans cette perspective, la discrétion apparaît comme une forme d’hygiène relationnelle : elle ne procède ni de la défiance généralisée ni d’une posture paranoïaque, mais d’un principe de prudence. La formule, volontiers ironique, de mon ami Hassan Wahbi — « Aimez-moi de loin » — traduit avec justesse cette distance protectrice que j’ai progressivement intégrée à ma manière d’être.
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Mon statut demeure, pour l’heure, celui d’une personne de passage, ce qui m’inscrit dans une position légèrement décentrée au sein du tissu social. Cette situation intermédiaire m’invite à puiser le meilleur des cultures auxquelles je suis liée, dans une tentative — certes ambitieuse — de conjuguer leurs apports respectifs. Une telle posture relève d’une éthique de la responsabilité : participer, à son échelle, à l’édification du monde que l’on souhaiterait voir advenir.
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Lorsque l’on me dit qu’au Maroc j’apporte une « valeur ajoutée », j’y perçois moins un éloge personnel qu’une reconnaissance de l’engagement consenti. C’est, en effet, l’un des compliments les plus significatifs que l’on puisse adresser à quelqu’un : signifier que sa présence contribue positivement à un espace collectif.
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