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Christelle Taraud : Une historienne sur les lieux du crime (Les Filles-au-diable)

  • Photo du rédacteur: Simona Crippa
    Simona Crippa
  • 12 janv.
  • 6 min de lecture

Christelle Taraud (c) Charlotte Krebs/Le Seuil
Christelle Taraud (c) Charlotte Krebs/Le Seuil


Afin de rédiger Les Filles -au-diable. Retrouver les « sorcières » de Steilneset, 1620-2022 (La Découverte, 2026), Christelle Taraud se rend à l’extrême nord de l’Europe, sur l’île de Vardø, dans le Finnmark norvégien, l’un des épicentres majeurs de la chasse aux « sorcières » en Europe moderne. Ce déplacement s’inscrit dans un paysage aujourd’hui marqué par le mémorial de Steilneset, ouvert en 2011, dernière œuvre monumentale de l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois, conçue en collaboration avec l’architecte suisse Peter Zumthor et l’historienne norvégienne Liv-Helene Willumsen. Taraud prolonge avec Les Filles-au-diable une œuvre d’historienne féministe construite au fil de nombreux travaux et dont Féminicides. Une histoire mondiale (La Découverte, 2022) a marqué une étape décisive, étape que ce nouvel essai approfondit et déploie.

Le voyage à Vardø constitue pour la chercheuse un geste méthodologique et politique fort : écrire l’Histoire depuis les lieux mêmes du massacre, parce que malgré ce lointain géographique, ce lieu apparaît comme un nœud central de la violence misogyne institutionnalisée au XVIIᵉ siècle. C’est là où furent prononcées les condamnations, dans la forteresse sombre et glaciale de Vardøhus, c’est là où furent exécutées de nombreuses femmes, sur une île encore plus exposée aux vents froids : Steilneset.

S’appuyant sur les travaux et les archives de l’historienne norvégienne Liv Helene Willumsen, à qui l’ouvrage est dédié, Christelle Taraud restitue avec une grande précision les trois grandes vagues de chasse aux « sorcières » dans le Finnmark : 1620-1621 ; 1652-1653 ; 1662-1663. Elle rappelle que 82 % des personnes accusées de sorcellerie étaient des femmes, les chiffres sont implacables : 91 personnes furent officiellement exécutées, dont 77 femmes et 14 hommes. Et rien ne permet de savoir combien d’autres furent tuées sans procès ou moururent sous la torture. Dès lors, l’usage constant des guillemets autour du terme « sorcières » prend tout son sens, Taraud insiste sur le fait qu’il s’agit d’une catégorie patriarcale, « fondée sur la haine des femmes, qui autorise et légitime tout à la fois leurs exécutions » (p. 10). Nommer en mettant à distance le mot, c’est dès lors aussitôt condamner le langage déjà meurtrier des pères.

Le livre se distingue par un dispositif narratif particulièrement efficace : l’alternance entre essai historique et journal de terrain, et par l’introduction d’un personnage central, Anne Lauritsdatter, femme réelle, historiquement attestée, condamnée à être brûlée vive. Anne a survécu à l’ordalie – cette première torture qui consistait à plonger les femmes dans l’eau : si elles flottaient, elles étaient reconnues coupables et promises au feu. Elle subira ensuite l’épreuve finale. Christelle Taraud fait ainsi d’Anne Lauritsdatter bien plus qu’un nom d’archive : elle devient une présence continue, une voix, un corps. Par moments, l’historienne entre dans la peau d’Anne, donnant à éprouver le supplice, la peur, la dépossession du corps et de la parole. « Je suis Anne Lauritsdatter et je flotte » (p. 17). Aurélia Steiner chez Duras, survit aux camps et elle, elle écrit (« Je m’appelle Aurélia Steiner / […] J’ai dix-huit ans / J’écris », Duras, 1979). Deux inscriptions intimes et politiques de la subjectivité féminine qui font résonner l’écho génocidaire et revendiquant leur existence.

John Cunningham, lui aussi, a existé et reprend sa vie de bourreau dans ces pages. Né en Écosse, nommé gouverneur du district du Finnmark par le roi du Danemark en 1619, il était juge-inquisiteur à Vardø et incarnait localement l’orthodoxie meurtrière du Marteau des sorcières (Malleus Maleficarum). Un texte rédigé au XVe siècle par Henry Institoris et Jacques Sprenger, et qui est sans détour un « appel au meurtre d’une catégorie humaine particulière » : les femmes. Les femmes en tant que peuple. C’est pourquoi Françoise D’Eubonne en 1999 dans Sexocide des sorcières.Fantasmes et réalité, compare le Marteau des sorcières au Mein Kampf. Christelle Taraud assume ce renvoi génocidaire de la chasse aux « sorcières », une thèse qu’elle argumente notamment dans sa conférence au Mémorial de la Shoah en 2023 « Féminicides et génocides ». Elle en explicite dès lors la logique idéologique et sémantique. Dans Le Marteau des sorcières le terme « extermination » apparaît à plusieurs reprises (p. 40), les femmes sont désignées comme une « race détestable », une « bande perfide », une « troupe de traîtres » (p. 45), elles seraient responsables d’un « temps des femmes marqué par le malheur de tous » (Armand Danet, p. 40). Si le bûcher s’impose, écrivent les inquisiteurs, « c’est à cause de leur sexe féminin », la femme « sème l’incendie passionnel de l’amour fou » (Le Marteau des sorcières). Le ventre des femmes devient alors un enjeu central pour les deux dominicains rédacteurs du Marteau, lieu de la reproduction, le ventre cristallise l’obsession de domination masculine, au nom d’une lutte fantasmée entre Dieu et le Diable.

Taraud n’a de cesse de revenir sur ce continuum de violence qui relie la chasse au « sorcières » aux féminicides, renvoyant au symposium international qui s’était tenu à son initiative sur cette même île de Vardø en 2022. Une violence qui est explicitée dans ces pages : tonte, brûlure des poils pubiens, piqûres à l’aiguille, torture physique et psychologique… ce n’est évidemment pas pour choquer que ceci est rappelé, mais pour faire mémoire.

Et la mémoire s’écrit également en rappelant qu’Anne Lauritsdatter fut dénoncée par Karen Edisdatter. Cette dénonciation convoque une réalité centrale de la chasse aux « sorcières » : l’organisation systématique de la délation mais surtout la destruction programmée de toute solidarité féminine. Car c’est une femme qui dénonce une femme. Taraud souligne : « c’est un monde d’hommes, et si elle veut survivre, une femme doit trahir ses pareilles » (p. 125). Une phrase qui résonne comme un avertissement historique et politique. La destruction de la sororité que le patriarcat a toujours voulu organiser est à combattre. Contre cette mécanique de mort fondée sur la fragmentation de la société féminine, la sororité n’est plus un idéal moral mais une nécessité politique vitale, la seule capable de désarmer une violence patriarcale qui ne prospère que sur l’isolement et la rivalité des femmes.

En pratiquant ce que l’on pourrait qualifier d’histoire empathique ou de contre-Histoire, Taraud ne s’oppose pas à l’Histoire comme discipline, mais aux récits dominants qui ont longtemps invisibilisés les violences de genre institutionnalisées et les femmes qui en furent les principales victimes. C’est une Histoire qui sort les femmes du silence, cette Histoire initiée par l’immense Michelle Perrot, une Histoire qui n’abolit ni la rigueur scientifique ni l’engagement moral : Taraud reproduit par exemple les sensations des suppliciées ainsi que leurs mots à travers le procès-verbal fictif de l’interrogatoire d’Anne Lauritsdatter. La fiction se construit à partir d’archives judiciaires authentiques et de confessions réelles, elle ne relève donc pas de l’invention mais d’un travail critique sur les sources, donnant lieu, dès lors, à la mise en place d’une généalogie du système féminicidaire, en rendant visibles les mécanismes historiques des violences faites aux femmes.

L’autre apport majeur du livre réside dans sa capacité à relier les siècles. De Steilneset à Ciudad Juárez, des camps de « sorcières » encore existants au Ghana ou en Amérique du Sud, à l’apartheid de genre en Afghanistan, aux exécutions de femmes en Iran, Christelle Taraud montre que c’est la même guerre qui se poursuit. En se référant à Silvia Federici (Une guerre mondiale contre les femmes, 2022) et à son analyse, entre autres, du rôle de certains mouvements pentecôtistes, devenus dans plusieurs régions du monde de véritables moteurs de relance des chasses aux « sorcières », Taraud montre comment les arguments démonologiques des siècles passés reviennent irriguer les arguments contemporains qui nourrissent la haine des femmes.

Cet ouvrage, riche et résolument choral, incorpore avec une grande justesse d’autres voix, parfois livrées à même le texte, entre guillemets et sans commentaire immédiat de l’historienne. Leur intégration est d’autant plus puissante que ces paroles font irruption dans le fil du récit : ainsi le témoignage de Nadia Murad, relatant son martyre de femme yézidie réduite en esclavage sexuel par l’État islamique en Irak (p. 29) ; celui d’Angélique, évoquant les violences féminicidaires subies par les femmes en République démocratique du Congo (p. 149) ; ou encore la simple définition du mot « bûcher» telle que la donne le dictionnaire Littré (p. 110-111). Ce dernier pointage lexicographique révèle que l’absence de toute référence au caractère spécifiquement féminicidaire attaché à ce terme, l’absence d’exemples ou de contextualisation, participent à l’invisibilisation des violences subies par les femmes et à l’effacement de leur inscription historique.

On l’a compris, Les Filles-au-diable refuse la neutralité faussement scientifique. Taraud assume une écriture située, engagée, militante, qui rappelle que l’objectivité historique ne consiste pas à effacer les victimes, mais à rendre visibles les rapports de pouvoir qui les ont détruites. Le choix d’alterner essai, journal et incarnation fictionnelle contrôlée constitue une forme de réparation symbolique : là où les archives n’ont conservé que des aveux extorqués, l’écriture redonne une épaisseur humaine aux femmes assassinées.

Lisez ce livre comme un manifeste pour une mémoire féministe active. On ne commémore pas pour clore. On commémore pour agir. La sororité, explicitement revendiquée en creux, apparaît comme l’exact inverse du dispositif de terreur inquisitorial fondé sur l’isolement et la trahison. Les Filles-au-diable pose une question centrale aux sciences humaines contemporaines : comment écrire l’histoire de violences extrêmes sans reproduire le silence, l’effacement ou la spectacularisation ? La réponse de Taraud est claire : en liant indissolublement savoir, empathie et responsabilité politique.

En 2024 : +11 % de féminicides en France ; selon l’ONU, dans le monde, environ 50 000 femmes et filles tuées par un conjoint ou un membre de leur famille, soit 137 par jour. L’année 2025 s’annonce tout aussi meurtrière. Nous attendons la publication des chiffres.

L’Histoire que raconte Christelle Taraud est notre présent.

 

 



Christelle Taraud, Les Filles-au-diable. Retrouver les « sorcières » de Steilneset, 1620-2022, La Découverte, "Cahiers libres", janvier 2026, 176 pages, 18,50 euros


 

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