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Claire Tencin : A proximité des altérités (Des Chemins pour se perdre)

Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
Christiane Chaulet Achour
il y a 5 minutes
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« Les années se troublent dans ma tête avec le flux et le reflux des nouveaux arrivants »




La question des migrants à accueillir ou à renvoyer « chez eux »… est une question on ne peut plus explosive et arpentée en tous sens en ces temps pré-électoraux. Celle des migrants mineurs isolés n’est pas moins sensible. On peut lire articles et études à ce sujet. En octobre 2019, un documentaire était disponible à la télévision et mettait la lumière sur une association, en Alsace, Sahel Vert, accompagnant de jeunes étrangers mineurs vers l'insertion, « Migrants mineurs, les chemins de l'espoir » du cinéaste maroain, Zouhair Chebbale. Sahel vert est une des associations à laquelle sont confiées l’insertion et l’intégration de ces mineurs, Pour beaucoup d’entre eux se pose la question linguistique. Apprendre le français ou perfectionner celui que l’on parle est un des objectifs de base.

 



Est-ce en référence au titre du documentaire, « les chemins de l’espoir » que L’écrivaine, Claire Tencin, titre le roman donnant à lire son expérience d’enseignante sur cette réalité sociologique, « Des chemins pour se perdre » ?

Cette autrice est entrée en édition avec un récit coup de poing, en 2012, Je suis un héros j’ai pas tué de bougnoul, poursuivi en 2023 par un second récit, Affreville. Elle dirige la collection “Les Ardentes” aux éditions ardemment consacrée à la redécouverte d’autrices puissantes de l’Histoire. Mais ce n’est pas la seule corde à son arc comme elle le montre dans ce nouveau récit-témoignage. En lien, à mon sens, avec ces jeunes qu’elle sort de l’invisibilité, on peut rappeler aussi l’anthologie de nouvelles d’Isabelle Eberhardt pour laquelle elle a choisi un angle d’attaque particulier pour inviter le lecteur à entrer dans la voix de la jeune femme. Soulignant dès son titre de préface – « son genre est nomade » –, l’indécision qu’elle a cultivée toute sa courte vie entre le masculin et le féminin, elle choisit une thématique formulée ainsi : « Où l’amour alterne avec la mort », avec la mention « textes originaux et inédits », le plus original étant « Per fas et nefas » où elle accompagne les amours d’un couple homosexuel. » (Collateral, 15 mars 2024). Même si elle n’est pas citée, il me semble qu’Isabelle Eberhardt occupe une place dans le choix des portraits de jeunes migrants africains qu’elle privilégie dans ce nouveau récit, édité aux éditions infimes à Orléans, autour du « genre nomade » et de l’indécision identitaire, de l’islam et du désert.

L’écrivaine explique bien le contexte de son écriture, née au contact de jeunes Africains migrants et auxquels l’Education Nationale en France propose des cours de français : elle en est une des enseignantes : « Après les présentations d’usage, je leur souhaite la bienvenue à "la maison", plutôt que de dire "la classe"…, un foyer plus accueillant et familial que l’anonyme "classe" d’un lycée de banlieue sans âme. C’est avec entrain  que je clame le matin en ouvrant la porte "Entrez à la maison !" »

Le déploiement du roman suit un rythme original : il commence par un récit en italiques d’une cinquantaine de pages, transcription poétique des paroles qu’Amara lui a confiées la première fois qu’il a évoqué sa traversée du désert. Il sera suivi de sept courts chapitres, totalisant une soixantaine de pages, replaçant Amara dans le groupe de jeunes et évoquant plusieurs autres destins suspendus à l’OQTF et à la capacité à s’approprier le français dans ses deux dimensions, lecture et écriture. On retrouve ensuite un récit en italiques, transposant le passage horrible de Fatou et Bintou à Tripoli, leur calvaire, leur évasion et leur arrivée en Europe, effleurant la difficile maternité après le viol. Les dix dernières pages sont consacrées à l’enquête de l’enseignante pour retrouver Amara dont on lui a dit entretemps qu’elle était Sali : elle retrouve celui qui semble être son protecteur, Ousmane. Il lui parle ainsi de Amara-Sali : « c’est un être solaire, il vit dans le désert… un poète !

Ah, le désert, en sortira-t-il un jour ».

L’enseignante, rentrant chez elle, remet en place les personnages qu’elle a voulu faire connaître au lecteur, dont elle a voulu partager l’expérience : « Ousmane, l’anarchiste individualiste, Amara le poète rimbaldien, Aminata, la jeune fille inconnue, Maurice noyé en mer, et Sali… existe-t-elle vraiment ? Ousmane ne l’a pas nommée, pourtant elle a quitté le foyer, habillé en fille ».

 

Il semble que plus encore que le partage de ces destins improbables et en dehors d’Amara-Sali qui retient toute son attention pour sa double identité, de poète et de nomade du genre, ce qui est le moteur de ce roman original est l’effet de miroir que ces jeunes renvoient à la narratrice dans ce qui fut sa propre recherche identitaire. Dans la présentation éditoriale de sa fiction-document, elle propose comme premier extrait, ce passage du début du livre, passage qui la concerne et qui est, effectivement essentiel, pour comprendre ce qui a mis l’écriture en marche : « Du haut de ma blancheur jurant contre leur unité noire, tous les préjugés de ma condition se sont bousculés dans mon esprit, le complexe de domination, la culpabilité de la colonisation, et l’arrogante supériorité d’un savoir que j’avais pour mission de leur inculquer, sans que ces préjugés subitement jaillis de la dette mémorielle ne m’aient assaillie dans le passé lorsque j’enseignais à nos petits Français blanchis. J’ai été noircie avec le temps par la patine de leurs regards. Ces enfants que la mer avait débarqués sur mon territoire m’avaient adoptée spontanément parmi eux, d’emblée respectée, et vénérée comme une mère sans couleur. La famille est leur socle, et en France de famille ils n’en ont plus, seulement à travers la fréquence satellitaire de leurs mobiles. J’arpente le continent noir entre les tables sans frontière, circulant d’un pays à l’autre avec la légèreté d’une nomade, comme celle que j’ai été en parcourant l’Asie, dans un autre temps et une autre vie. Je les vois comme celle que j’ai toujours été et que je continue à être depuis que je marche sur cette terre. Une sans famille, une sans patrie, plus largement une étrangère au monde auquel j’appartiens et d’où je ne viens pas… et comme vous le savez, si le noir se porte avec élégance dans le grand monde, il ne sied guère à des origines prolétaires creusées dans le charbon de la mine locale. »

 

Jeux de miroirs, échos de destins : « D’autres albatros sont venus à ma rencontre pour me raconter leur voyage à travers la violence de notre monde.

Et c’est là que j’ai commencé à écrire pour reprendre la marche avec eux ».

 



Claire Tencin, Des Chemins pour se perdre, Infimes éditions, août 2026, 158 pages, 16 euros


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