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Iris Brey : « Partager les expériences du corps féminin » (Une réponse)

  • Photo du rédacteur: Simona Crippa
    Simona Crippa
  • il y a 10 minutes
  • 8 min de lecture


Léo Boeglijn (c) LLL
Léo Boeglijn (c) LLL


Il y a des livres qui racontent une expérience et d’autres qui déplacent, à partir d’elle, les coordonnées mêmes de nos existences. Avec Une réponse, Iris Brey écrit depuis un lieu où le désir cesse d’être une évidence pour devenir une question : que se passe-t-il lorsque, au moment même où une femme devient mère, une autre possibilité de sa vie affective et sexuelle se révèle à elle ? De ce déplacement, le livre en explore les résonances, les contradictions et les zones de liberté, jusqu’à faire de l’expérience intime un espace de pensée.

C’est aussi ce qui rend le texte si beau et singulier : Iris Brey n’oppose pas une sexualité libre à une sexualité empêchée, pas plus qu’elle ne réduit son histoire à un récit de réparation. Elle fait plutôt circuler le récit entre le passé d’une sexualité marquée par l’inceste et la découverte d’un désir choisi, entre ce qui a été subi et ce qui peut enfin être désiré. De cette tension naît une écriture qui ne cherche ni à expliquer ni à se justifier, mais à éprouver ce que peut vouloir dire reprendre possession de son désir.

Dans Une réponse, la liberté n’est donc pas un principe abstrait : elle passe par le corps, par les mots, par la possibilité même de se raconter autrement. La puissance de la joie traverse le livre et Collateral a voulu interroger cette force, en allant à la rencontre de l’autrice.



Votre livre s’ouvre sur une naissance, celle de votre enfant, et raconte pourtant une autre forme de naissance : la vôtre à un désir nouveau, qui vous conduit hors de l’hétérosexualité. Comment ces deux expériences — devenir mère et devenir lesbienne — se sont-elles rencontrées dans votre écriture ? Cette double naissance vous est-elle apparue comme une manière de renaître à vous-même ?


Je pense que ces deux expériences commencent pour moi par une forme de rupture. Je ne suis plus nullipare et je ne suis plus hétérosexuelle. C’est comme si j’avais rompu ces deux contrats sociaux. Dans l’écriture cela se traduit en « écrivant en féministe », c’est-à-dire que ces expériences de vie sont alimentées par mes lectures féministes, par une émancipation qui se fait aussi grâce à ma rencontre avec d’autres autrices. Je n’ai pas l’impression d’une renaissance mais d’une transition plutôt.




Vous écrivez dès l’incipit de votre texte : « il fallait que je choisisse le récit de ma vie ». Cette phrase semble donner son impulsion profonde à Une réponse : choisir son récit, c’est aussi reprendre la maîtrise de ce qui a été raconté, tu ou assigné à notre place. Vous citez ensuite Ursula K. Le Guin et sa Carrier Bag Theory of Fiction, qui invite précisément à déplacer les formes traditionnelles du récit. En quoi la pensée de Le Guin a-t-elle accompagné votre propre manière de raconter votre histoire et de construire ce nouveau récit de vous-même ?


Ce texte très court de Ursula K. Le Guin a mis des mots sur ce que je désire faire dans l’écriture de fiction ou de non fiction, c’est-à-dire ne pas livrer un texte qui soit linéaire, qui suive le parcours d’une flèche qui serait envoyé par un héros, qui doit surmonter des obstacles… mais au contraire de construire un récit autour d’échos produits par différents personnages, ces échos deviennent des mots qui cohabitent et qui produisent du sens parce qu’ils peuvent se déposer dans carrier bag, dans une besace, que prendrait l’écrin d’un livre. Je choisis dans Une Réponse un agencement spécifique du récit, pas de date, pas de chapitre, mais des fragments qui forment un tout.

Je ne pense pas que ça soit une question de maitrise de ce qui a été raconté. C’est une manière de travailler la matière de ma vie, même si elle m’échappe inévitablement car dès que je la pose sur la page, la matière va devenir un livre et le livre appartient aux lecteurs et aux lectrices et donc plus à moi.




Vous établissez un lien très fort entre votre histoire d’incestée et votre choix d’une sexualité lesbienne. Vous écrivez : « Dire que mon lesbianisme est une conséquence heureuse de mon inceste » ou encore « mon lesbianisme est une réponse à l’inceste », le lesbianisme apparaît dès lors comme la possibilité d’échapper à une sexualité façonnée par la violence masculine, voire comme un rempart contre l’inceste. Comment pensez-vous ce lien ? Comment tenir ensemble cette formulation, qui assume la possibilité d’une conséquence heureuse, et l’affirmation de la liberté radicale du choix lesbien ?


J’ai trouvé en entrant dans le lesbianisme une autre manière de penser mon inceste. Je ne vis pas mon inceste comme un évènement figé, la manière dont je le regarde évolue au fil de mon existence. Mon inceste a formé la manière dont je pense la domination masculine, c’est devenu une question centrale de mon parcours universitaire et de femme. De relationner avec des femmes m’a permis de sortir du cadre de la domination masculine, et m’a permis de penser ma sexualité en dehors de ce cadre-là. Cela ne veut pas dire que la domination n’existe pas dans les relations lesbiennes, mais le paradigme en tout cas n’était plus le même pour moi. Le lesbianisme m’a apporté une grande liberté et beaucoup de joie grâce à cela, c’était comme si j’avais le droit à une page blanche sur laquelle je pouvais inventer mon désir. Dans mon cas, relationner avec des lesbiennes ça voulait aussi dire de relationner avec des femmes avant tout. Et une grande majorité de femmes connaissent les violences sexuelles. C’est un autre langage sexuel et amoureux qui peut alors se mettre en place lorsque deux personnes sont concernés et ont déjà passé beaucoup d’heures à analyser les questions de domination dans leurs vies. Il n’y a d’explications à fournir, il y a un langage commun, et aussi une possibilité de dédramatiser nos expériences passées.




Votre travail sur le female gaze, notamment dans le cinéma, a montré combien la manière de filmer les femmes, de les regarder et de les représenter engage une question de pouvoir : qui regarde, qui est regardée, et depuis quelle position ? Il a ainsi contribué à faire émerger une question de justice épistémique, en interrogeant la possibilité pour les femmes de produire leur propre regard sur le monde et sur elles-mêmes. Avec Une réponse, cette question semble se déplacer du cinéma vers l’intimité la plus personnelle : comment savoir ce que l’on désire, comment nommer ce que l’on vit, comment se croire soi-même ? Voyez-vous une continuité entre votre travail sur le regard au cinéma et celui que vous accomplissez aujourd’hui sur le désir ?



Absolument. C’est la même question sous un autre angle, ma recherche théorique nourrit ici le récit de l’intime. Je dirai même que je vais plus loin car j’espère que l’expérience de lecture devienne une expérience de regard féminin, c’est-à-dire ressentir ce que traverse une héroïne avec son corps, partager les expériences du corps féminin, comme corps biologique, social et collectif. J’ai vraiment eu envie que la lecture soit une expérience, cela passe par le choix de texture de la couverture, la mise en page, les blancs, des manières de demander au lecteur ou à la lectrice d’être présent, engagé, à mes côtés.




J’ai été particulièrement sensible, dans le livre, à la liste de toutes ces artistes qui nous ont permis de voir autrement le monde, alors même que nous avons si longtemps manqué de modèles féminins. Cette énumération fait apparaître en creux tout ce qui nous a été cruellement refusé : combien d’images, de corps, de désirs et de vies de femmes avons-nous pu penser faute d’avoir eu celles qui les avaient déjà imaginés et représentés ? Le choix du passage de Je, tu, il, elle de Chantal Akerman, suivi de votre commentaire : « il existe si peu de modèles » est très clair à ce propos. Que représente pour vous cette constellation d’artistes dont vous faites aujourd’hui pleinement partie ? Que vous ont-elles permis d’imaginer pour vous-même, de votre désir comme de votre vie, et comment cette filiation a-t-elle nourri votre propre geste de représentation ?


Toutes ces œuvres et ces femmes m’accompagnent. C’est une manière de les mettre en avant, de les rassembler, et de dire clairement que d’autres ont pensé ces questions bien avant moi et qu’elles m’ont aidé. Leurs récits, leurs images permettent de renouveler des imaginaires, et sans elles je n’écrirai pas aujourd’hui.



Les textes et les autrices et auteurs que vous convoquez au fil du livre composent une véritable bibliothèque intime et politique, une bibliothèque que vous reconstruisez — puisqu’il vous a fallu passer par la démolition de la vôtre « à la tronçonneuse » (j’ai ri en lisant ceci, mais nous devrions toutes le faire !) — En tout cas, j’ai notamment été sensible à la place de Duras, dont ma bibliothèque est particulièrement fournie, et dont le rapport à l’homosexualité et au lesbianisme est pourtant complexe et parfois ambivalent. Pourquoi Duras vous était-elle nécessaire ? Et comment avez-vous choisi les œuvres susceptibles d’accompagner votre propre expérience sans jamais parler à votre place ?


J’aime la complexité de Duras, j’aime qu’elle soit imparfaite, voire limite border sur des questions. Je trouve que c’est une immense écrivaine et penseuse, et j’aime qu’elle dérange, qu’elle soit toujours à côté, pas dans des discours politiquement corrects. Elle me bouscule, me pousse à réfléchir.

Je crois que les citations sont comme des jalons dans ma pensée, j’utilise la voix des autres pour montrer comment elle me déplace, donc ne pas avoir de citation qui pourrait être des redites, mais des citations qui font avancer le récit.




Votre livre semble relever de ce que l’on nomme aujourd’hui l’autothéorie : l’expérience intime n’y constitue pas seulement une matière de récit, elle devient le lieu même depuis lequel s’élabore une pensée sur le désir, l’inceste, le lesbianisme, la maternité et la possibilité de se réinventer. Comment cette articulation entre le « je » qui raconte et le « je » qui pense s’est-elle construite dans votre écriture ? L’autothéorie était-elle pour vous un horizon conscient au moment d’écrire Une réponse ?


Oui, absolument. Maggie Nelson est un de mes modèles. C’est vrai qu’en France, j’ai l’impression que le terme circule peu. Vous êtes la première à l’employer pour parler d’Une Réponse. C’est comme ça que je pense l’écriture de ce livre, en partant de mon corps, de mes expériences et de les tisser avec des questions théoriques et philosophiques. Les partager me semble aujourd’hui pertinent. Au départ je voulais écrire un essai sur l’orientation sexuelle, mais en travaillant avec mon éditrice Gabriela Larrain, j’ai trouvé qu’il était plus honnête de dire où je me situe pour penser ces questions théoriques.




Une réponse ne cherche finalement ni à séparer l’intime du politique, ni à opposer le récit à la pensée : c’est peut-être même dans leur rencontre que se trouve sa force. En écrivant votre propre histoire, qu’avez-vous découvert de la puissance du récit comme geste de transformation ? Et qu’aimeriez-vous que votre livre produise chez celles et ceux qui le lisent : une reconnaissance, un déplacement du regard, une autre manière de penser le désir — ou, plus radicalement, la possibilité de choisir à leur tour le récit de leur vie ? Le titre, avec cet article indéfini — une réponse et non la réponse — introduit d’emblée une forme de modestie : votre expérience est située, votre parole n’entend pas devenir une vérité qui s’imposerait à toutes. Était-ce important pour vous que ce livre affirme une expérience sans jamais la transformer en modèle ?


Merci pour cette question. Je pense que de parler de désir, de choix, d’orientation sexuelle sont des sujets très touchy, dans le sens où ils génèrent de la gêne, de la colère mais aussi ça touche, ça bouscule. L’article indéfini permet de dire que c’est mon expérience personnelle et que le livre ne prétend pas donner de leçon ou détenir la vérité. J’aimerais que le livre soit une lecture émancipatrice qui permette de créer un espace de questionnement sur la construction de notre désir. Et qu’on arrête de répondre par des formules toutes faites afin qu’on puisse collectivement s’interroger sur ces narratifs qui nous entourent. Personne ne nait avec un désir préfabriqué, ni les hétéros, ni les homos, alors qu’est ce qui construit notre désir ? Je trouve ça réjouissant de ce dire que ces questionnements sont une traversée et que le désir n’est jamais figé.





Iris Brey, Une réponse, Les Liens qui Libèrent, août 2026, 167 pages, 16 euros.



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