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Entretien avec Lénaïg Cariou : "Prendre langue"

  • Photo du rédacteur: Raphaël Sigal
    Raphaël Sigal
  • il y a 1 jour
  • 8 min de lecture

Lénaïg Cariou (c) DR
Lénaïg Cariou (c) DR



les dires de Lénaïg Cariou sont nés d’un projet d’entretiens radiophoniques, avant de devenir une série de poèmes conversationnels. Ils proposent de travailler la parole recueillie comme un matériau, de faire de la poète non pas seulement celle qui parle, mais celle qui écoute, et retranscrit. 

Dans la retranscription poétique, des paroles se perdent, d’autres se modifient : c’est un résidu de paroles, passées au crible de la mémoire. Des traces de dialogues, et de leurs silences.

Elles disent leur rapport à la langue maternelle, à la langue étrangère, à leur langue de désir. Elles font l’expérience de l’exil, de la désorientation, de la fragmentation du moi. Un parcours narratif qui se tisse de l’une à l’autre.

Entretien avec l’autrice.




Tu m’as proposé un dialogue sur tes poèmes, que j’ai accepté. Tu me les as envoyés, et je les ai lus, petit à petit. Et comme ces poèmes sont des « poèmes conversationnels », m’as-tu dit, je te propose de commencer par-là ? Qu’est-ce qui a poussé ces conversations vers Les dires ?

 

Cette expression de "poèmes conversationnels" m'est venue parce que les différents textes qui structurent les dires émanent de conversations que j'ai eues, avec des ami·es, des rencontres de passages. Ils en sont les traces, après-coup. Au début, ces conversations se faisaient dans le cadre d'entretiens radiophoniques, pour une émission radiophonique de Radio Campus Paris, à laquelle je contribuais, et dans laquelle on réalisait des portraits sonores de personnes que l'on rencontrait. Je prenais des notes par écrit après ces entretiens, comme pour laisser décanter les idées après ces longues conversations, qui duraient parfois des heures et étaient de véritables plongées dans la vie d'autrui. Puis le projet radio s'est estompé, le micro a disparu – mais les conversations sont restées. Il m'arrivait régulièrement d'avoir de longues conversations avec des ami·es, ce genre de conversations un peu vertigineuses dont on sort un peu étourdi·es. Et j'ai gardé cette habitude de prolonger ces moments sous forme de poèmes. C'est comme ça que sont nés ces "poèmes conversationnels". "Poèmes conversationnels", aussi, parce que ce n'étaient pas des "dialogues" : j'ai conscience que ce qu'il reste de la conversation dans ces textes, est à l'état de traces, que ce n'est déjà plus tout à fait la langue de l'ami·e ou de l'autre, qui parle, mais bien la mienne. Mais ce qui l'a mise en mouvement, c'est la parole de quelqu'un d'autre – ce que je trouve, en soi, très émouvant.

Quant aux dires, c'est une expression que j'ai toujours trouvée très belle, en français – un peu désuète, et aussi un peu étrange dans sa forme : un verbe à l'infinitif, devenu nom. C'est quelque chose que j'avais déjà beaucoup aimé dans le titre d'un des livres de Marie de Quatrebarbes, Les vivres – peut-être qu'inconsciemment, la forme m'est restée. Ce titre vient aussi de la récurrence du verbe "dire" dans ces textes, sous la forme du "elle dit". Je ne voulais pas restituer uniquement la parole, mais aussi le geste de parler, de dire. Et, ainsi, mettre le contenu des conversations légèrement à distance, dans une forme de "distanciation". Je pense à ce que faisait Brecht au théâtre : montrer les personnages et les acteurs. J'avais envie de faire entendre la conversation (au moins par bribes) et le geste de dire.

 


La façon dont tu organises, sur la page, les blancs, saute aux yeux. Il y a une vraie dramaturgie du blanc, de l’espace, de la forme. Quelques fois, j’ai lu/vu des silences. Mais à d’autres moments — et c’est là que j’ai été touché profondément par la rencontre des mots et des blancs — tu mets en page quelque chose comme un écartèlement, ou un « creux » (c’est un de tes mots) : quelque chose qui, dans la parole, empêche de coïncider avec soi-même, comme dans le poème qui court des pages 21 à 25.

 

Les blancs résultent de ce processus de transcription des conversations de mémoire, ou plutôt d'exercice de remémoration des conversations. J'écrivais, en sachant que j'oubliais, mais que certains mots, certains détails, restaient. J'avais aussi envie de transcrire sur la page tous les silences : les "ratés" de la conversation, mais aussi les pudeurs, les hésitations, les non-dits. Dans la conversation, il y a toujours ce qu'on dit, et ce qu'on ne dit pas. On ne peut pas tout dire. Et on ne peut pas tout dire à tout le monde. Il faut sans cesse mesurer la distance entre soi et l'autre, réguler – même inconsciemment – le flot de ses propos. Dans les conversations, j'aime beaucoup les silences. Ils en disent souvent beaucoup sur nous. Sur nos doutes, nos égarements, nos petits mensonges quotidiens. Les blancs des dires, c'est cela, aussi. Un « effondrement », je ne sais pas. Une rupture dans le discours logique, en tout cas. Son revers. J'aime bien l'idée, en effet, d'une impossibilité de coïncider avec soi-même, comme tu le dis.

 


À te lire et t'écouter (puisqu'il s'agit bien d'écoute), à revenir à tes poèmes aussi, l'expression de "résidu" me vient à l'esprit, comme un résidu de paroles passées au crible de la mémoire. Des traces de dialogues, de mots, de silences, des traces fantômes de non-dits. Et tout cela se joue, me dis-tu, dans une transcription, qui est un mot auquel j'attache beaucoup d'importance. Une écriture qui ne trouve pas son origine dans une tension vers le mot, mais une attention au mot qui vient du dehors, une traversée des mots de l'Autre. La poète n'est pas seulement celle qui dit, mais celle qui écoute et, écoutant, se laisse traverser par le dire, ou quelque chose comme ça ?

 

Oui, c'est comme ça que ce livre-là est né, en tout cas. J'aime bien cette idée de l'écrivain comme figure de l'écoute. Beaucoup d'écrivain·es la reprennent aujourd'hui : je pense à Olivia Rosenthal ou Violaine Schwartz. C'était déjà la posture de Georges Perec, dans Récit d'Ellis Island. De toute façon, que ce soit via une écoute directe ou non, consciemment ou non, je crois qu'on écrit, on parle, toujours avec les mots des autres. Qu'on est traversé·es, depuis l'enfance, par les discours ambiants, qui nous ont construits, et que l'on répète, sans même sans rendre compte. J'aime bien écrire avec cette conscience-là. Penser l'écriture comme une chambre d'échos, une perpétuelle retranscription, de soi et des autres, de soi traversé par les autres.

 


Je reçois ta réponse alors que je suis en train d'écrire un email. Je pense au mot entretien en te lisant, à sa décomposition possible en entre-tien, comme le partage d'une adresse à la deuxième personne, ou alors entre, tiens — comme si un·e ami·e arrivait chez toi et que tu l'invitais à entrer et s'asseoir en lui tendant un verre d'eau. Parce que oui, Perec est avec Bober à New York pour recueillir des témoignages. Mais en te lisant, j'ai l'impression que c'est autre chose, ton écoute. Un geste qui ne relève pas de la recherche, mais qui a davantage à voir avec l'amitié, comme une pratique de l'amitié.

 

Oui, en effet, je n'avais jamais regardé de près le mot entretien... Cette idée d'accueillir un·e ami·e chez soi me plaît. Bien sûr, la démarche de Perec dans Récits d'Ellis Island et la mienne sont très différentes. Je n'ai pas mené des « entretiens » au sens documentaire, ou sociologique. La plupart du temps, c'était avec des personnes que je connaissais, ou que j'ai vues plusieurs fois. Je n'ai pas recueilli à proprement parler des « témoignages ». C'était davantage un échange. La parole circulait, comme elle circule dans la conversation entre ami·es, ou entre des personnes qui se rencontrent, et échangent sur leur vie, sur le monde qui les entoure. Il y avait quelque chose d'intime, en effet, dans les moments que j'ai retranscrits. 

 


Peut-être alors que ces blancs, qui fendent parfois l'image du texte en deux, sont une manière de figurer l'échange et la circulation ? À te lire par email et à relire ton livre, je vois soudain se dessiner des visages qui se font face, au moment même de leur échange. Et les mots sont à la fois les contours des personnes et la matière même de ce qui circule entre eux (les langues).

 

Pourquoi pas, c'est une manière graphique de lire ces textes, qui sont en effet traversés de part en part par des blancs, des interstices. Une autre serait aussi de dire que c'est justement l'espace qui sépare les deux individus qui conversent, l'espace infranchissable entre elles et eux, la distance incompressible, et tout ce qui chute dans cet entre-deux, tout ce qui se perd, tout ce qui se dit sans vraiment atteindre l'autre. L'envers de la conversation, ses limites.

 


 

Et ce que je vois aussi, dans cet espace qui sépare les deux individus en conversation, ce sont ces deux mots : « les langues ». C'est frappant : les langues qui viennent signaler le fossé, l'infranchissable, mais qui, en même temps sont le moyen d'atteindre l'autre. Ces langues, quelles sont-elles ? 

 

Il y a, dans Les dires, une réflexion autour de la traduction, du rapport entre les différentes langues – maternelle(s), étrangère(s) –, de la manière dont on se traduit soi-même dans une langue dite « étrangère ». Je ne l'ai pas amenée consciemment. Je crois qu'elle a surgi parce que j'ai écrit ce livre à une période où je traduisais beaucoup (de la poésie états-unienne), et où j'apprenais moi-même une nouvelle langue, l'allemand. J'ai écrit la majeure partie des dires à Berlin, où je vivais alors, et où, parce que j'étais étrangère et parlais mal la langue, je ne cessais de rencontrer des personnes étrangères, qui avaient donc elles-mêmes un rapport d'étrangeté à la fois à la culture, et à la langue allemande. Berlin est aussi une ville très internationale, qui juxtapose de nombreuses communautés, qui vivent dans différentes langues. Les dires en ont gardé la trace. 

Plus largement, j'ai souvent eu des ami.es de nationalité étrangère ; parfois nous échangions en français, parfois dans d'autres langues. J'ai toujours adoré le rapport à la langue que ça induit : une sorte d'attention accrue à la matérialité de la langue, de plus grande liberté par rapport aux normes linguistiques, que l'on regarde avec plus de distance, quand on sait soi-même qu'on ne maîtrise pas forcément avec précision la grammaire de la langue dans laquelle on parle... 

Mais ces « langues » que tu pointes du doigt, au-delà même des frontières linguistiques entre des langues étrangères, sont aussi les différentes langues que nous côtoyons et parlons dans notre propre langue maternelle. Le poète Emmanuel Hocquard parle par exemple de la petite langue de l'enfance, où chaque mot correspond à une seule chose, dans le foyer familial ; mais on pourrait citer bien d'autres langues : la langue du travail, la langue de l'administration, la langue de l'amitié, de l'amour... Nous adaptons sans cesse nos manières de parler aux environnements dans lesquels nous nous trouvons, c'est peut-être une évidence, mais je trouve ça assez fascinant, ces langues dans la langue...

 


Et est-ce à ces amis avec qui tu prends langue le temps d’une conversation, à qui tu adresses ces poèmes à la fin de ton livre ? Ces adresses qui viennent clore le livre ne sont-elles pas une manière de signer, peut-être même dater, les poèmes ?

 

Oui, c'est très possible. J'adresse ce livre à mes ami·es, aux personnes avec lesquelles j'ai partagé ces temps de conversation, qui m'ont donné envie d'écrire. Elles et ils ont relu, pour la plupart, ces textes, et il était important pour moi d'avoir leur accord pour en faire un livre. La question de l'adresse, en général, m'intéresse beaucoup. Il y a dans l'adresse une amorce d'écriture. C'est pourquoi les personnes avec lesquelles on dialogue au quotidien, au premier rang desquelles les ami·es, me semblent cruciales – et tout particulièrement dans ce livre. D'une certaine manière, elles participent des dires. Et l'écriture s'inscrit alors dans ce que tu nommais plus haut « une pratique de l'amitié ». Une manière de signer, ou de dater, peut-être. En tous cas, d'ancrer les dires dans le réel de la vie.

 





Lénaïg Cariou, les dires, MF Editions, avril 2026, 200 pages, 14 euros

 

 

 

 

 

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