Ocean Vuong : Parce que « la vie est belle » (L’Empereur de la joie)
- Cécile Péronnet

- il y a 6 jours
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Hai – la « mer » en vietnamien – est arrivé dans le Connecticut à deux ans. Désormais jeune homosexuel, aspirant écrivain, endeuillé de bientôt vingt ans, « au beau milieu de la nuit de l’enfance », il n’arrive pas à se passer de la douce torpeur promise par la « magie des comprimés » opioïdes-poison. Il pleure Noah, mort trop tôt, et sa mère dont il s’est éloigné par crainte de la décevoir une nouvelle fois. Celle qui travaille dans un salon de manucure de Hartford et parle mal l’anglais hante ces pages, absence-présence qui rappelle les œuvres précédentes de l’auteur américain, de même que certaines ombres qui traversent les pages de ce roman – l’eau qui emporte tout, le ciel trop vaste, les étoiles qui percent le velours de l’obscurité, les granges dans la nuit.
« Lorsqu’il traversa le pont King Philip, il n’était que désir de tout ce qui était inaccessible. Des existences entières semblaient à sa portée, et vivables au sein de la sienne, mais s’évaporaient, envolées comme son souffle en volutes de brume au-dessus de lui. »
Quand s’ouvre le roman, Hai s’apprête à s’abîmer d’un pont, « sur le rebord de sa vie ». C’est sans compter sur Grazina, une vieille Lituanienne qui veille, lutte contre le vent et contre la tentation du vide : elle le recueille et le ramène à elle, à l’existence, lui fait croquer des carottes comme on goûterait le soleil, l’invite à danser sous la pluie. Malgré la démence qui la guette, elle lui fait redécouvrir la joie cachée derrière la grisaille, derrière ce brouillard qui ne se lève presque jamais, puisque c’est ici ce que promet Ocean Vuong.
Comme dans Abondance de Jakob Guanzon, l’abject se mêle ici à des fulgurances, la beauté de la vie jetant une douce lueur sur des pages bientôt empoissées par d’autres métaphores bien plus noires. Une feuille « du même ocre qu’une étoile trouble de Van Gogh » se pose sur les cheveux d’une fille qui jette de la litière souillée, les étourneaux et les grillons annoncent le printemps au-dessus de « pâturages rendus âcres à cause du lisier », « l’obscurité se répan[d] comme un océan noir » et enveloppe un sans-abri, une cicatrice sur un crâne devient « un fleuve qui cou[le], riche en poissons d’eau douce », les boutons d’acné ressemblent à de la confiture de myrtille ou à des « cunéiformes gravés dans un marbre ancien que le temps aurait érodés. »
La noirceur écœurante et visqueuse de certaines images se fond dans la poésie du texte, s’y distille jusqu’à y former des traînées arc-en-ciel semblables à des iridescences d’essence. Le Connecticut de 2009 se superpose parfois à la Lituanie de 1944 et à l’Amérique sécessionniste, puisque la mémoire en fuite de Grazina la conduit à confondre les époques et les lieux tandis que, pour elle, Hai se fait sergent, brode une histoire à partir d’une autre pour la ramener au présent en lui tenant la main, « le rêve d’un rêve au creux d’une illusion ». Il s’inspire de ce que Sony, son cousin nommé en l’honneur de la marque japonaise, peut-être autiste, lui a appris sur la guerre de Sécession, son obsession, pour réinventer la Seconde Guerre mondiale, jouer le jeu le temps d’une nuit – et puis, « le Nord et le Sud, ça reste le Nord et le Sud, sous toutes les latitudes », alors Vietnam, Lituanie ou Etats-Unis, peu importe. Même les références tendent à se brouiller, Gettysburg à se fondre dans Les Bérets verts, Star Wars dans Les frères Karamazov, les films de Wes Anderson dans Abattoir 5.
Le décor se déploie, d’une brûlante acuité, tandis que l’auteur s’attarde sur certains de ses détails pour offrir à ses protagonistes une scène digne d’eux, pour que leur existence se détache sur une toile de fond faite de consumérisme américain en lambeaux, loques de l’American Dream dont il ne reste que des enseignes au néon clignotant. East Gladness, tout comme ce roman, est ainsi peuplée d’une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres, déclassés « érodés par les intempéries et constamment vannés, ou à cran, ou les deux », le cœur gros de chagrin mais surtout « traversé par un rayon d’amour pour le monde ». Au HomeMarket où Hai travaille, on se fait licencier ou on peine à joindre les deux bouts – mais surtout, on est des « gens simples et doux », on est russe ou caraïbéenne, on a les cheveux bleus ou de l’eye-liner qui fait ressembler à un panda, on veut devenir catcheuse ou on a un rire à « guérir un éléphant en dépression ». On est là pour les autres, idiosyncrasies comprises.
De sa poésie qui caresse autant qu’elle écartèle, qui murmure autant qu’elle rugit, Ocean Vuong – traduit avec beaucoup de finesse par Hélène Cohen – raconte ces hommes et ces femmes, les liens qui les unissent bientôt, la beauté de ces relations qui se créent alors que la douleur noue les gorges et pèse sur les dos, comme le monde sur celui d’Atlas.
Néanmoins, malgré le sang des porcs qu’on égorge, la graisse et le sucre qui réconfortent autant qu’ils tuent, malgré les billets qui crissent même quand il n’y en a pas assez, L’empereur de la joie est profondément drôle, presque autant qu’il est humain. La morgue des héros est à la hauteur des épreuves qu’ils ont traversées et elle répond à l’immense poésie de certains passages, étoile éclairant une nuit à laquelle l’obscurité brumeuse conférait pourtant une certaine perfection :
« Ses yeux étaient si humides qu’il crut avoir une attaque lorsque la ligne des nuages à l’horizon se leva au-dessus du fleuve et qu’un trait de lumière ambrée fendit la vallée, dispersant le brouillard et nimbant les rues ardoise d’un éclat gris et doré, sans concession. »

Ocean Vuong, L’Empereur de la joie, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Cohen, Gallimard « Du Monde entier », mars 2026, 512 pages, 25 euros


