Evelyne Trouillot : Le nom du père, l’origine occultée (Sara Sans-Souci)
- Christiane Chaulet Achour

- il y a 1 jour
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Que devient un nom quand nul ne le porte »
(p. 24)
« Quiconque arrive ici sait que cette vaste demeure fut construite au début du XIXe siècle, pour un roi noir et par des Noirs tout juste sortis de l’esclavage. Ainsi, le voyageur est vite déchiré entre le sentiment de désolation qui façonne le présent de Sans-Souci et la conscience furtive d’une gloire révolue. Il y a si peu à voir ici, et tant à deviner. Quiconque arrive ici arrive trop tard, longtemps après un apogée dont il reste si peu de choses, mais assez tôt pour oser imaginer ce que cet apogée a pu être » », écrit Miche-Roph Trouillot au début de son étude « Les trois visages de Sans-Souci ».

D’entrée de texte, nous sommes prévenus : « A la mémoire de mon frère Michel-Roph Trouillot dont le chapitre « The three faces of Sans-Souci » dans Silencing the past m’a inspiré ce roman ». (Collateral, 6 octobre 2025).
« … si peu à voir et tant à deviner » Qui mieux que le roman pour reconstruire et donner à voir, pour rendre sa réalité à ce qui a été effacé. C’est bien ce que fait Evelyne Trouillot dans son roman récent, Sara Sans-Souci, édité à Montréal en 2025.
Le prénom qui précède le patronyme indique déjà ce que la fiction entend offrir : entre imaginaire documenté et fiction puisant dans l’Histoire, une histoire d’individu.e va être contée, emportant avec elle des années cruciales de l’indépendance de Haïti. C’est ce subtil équilibre entre roman et Histoire qu’une fois de plus – après Rosalie l’infâme et Désirée Congo – la romancière réussit à façonner. Le prologue nous sort de l’Histoire en tant qu’archives existantes pour nous installer dans une fiction à la mesure de la tragédie individuelle : c’est un cri de douleur et de désespoir : « Je ne sais pas où ils l’ont mis ? » Qui est-il ? Quel est ce « Lui » auquel il ne fallait pas faire confiance ? L’Histoire, celle qu’on connaît ou reconnait, s’annonce : « Depuis qu’ils avaient pris le Vieux au piège, depuis qu’ils l’avaient embarqué comme un cabri sans maître, j’avais le cœur en chamade. Le Vieux et JanBa c’était comme deux doigts de la main, un père et un fils de cœur. Je savais que mon homme n’était pas le genre à pardonner la traîtrise. La trahison. Les coups dans le dos. Je le savais qu’il n’accepterait pas de capituler. Je savais qu’il pouvait se faire tuer. Déjà, je sentais la mort dans l’air. »
Haïti, le guet-apens où le « Vieux » a été pris, le monstre, « sa Majesté » : nous sommes dans un des épisodes « silenciés » de la guerre pour l’indépendance du pays, « la guerre dans la guerre » pour reprendre l’expression de Rolph-Michel Trouillot. Le roman se déploie sus le règne du roi Christophe et les années qui suivent l’élimination du colonel Jean-Baptiste Sans-Souci : « il excellait dans les techniques de la guérilla – vestige des guerres civiles du Kongo du XVIIIe siècle, écrit l’historien. C’est un opposant irréductible aux Français, raison pour laquelle il refuse d’obéir à la nouvelle hiérarchie militaire, trop négociatrice. Il considérait Christophe comme un traître ; lui-même était un officier haut gradé de l’armée de Toussaint Louverture.»
Cette réalité historique, de mieux en mieux documentée, n’est pas l’objet de ce roman, même si des allusions sont essaimées tout au long du récit. Il est difficile de parler de « roman historique » au sens strict du terme, mais plutôt le roman d’une période à l’ombre portée de deux monuments, le Palais Sans-Souci et la Citadelle, et surtout le roman du vécu des « petits » et surtout des femmes. Ce sont elles les héroïnes et non Jean-Baptiste Sans-Souci qui habite le texte comme un fantôme oublié de l’Histoire. On sent que la romancière s’appuie sur toute une documentation pour évoquer ces vies, assurant à son histoire, une vraisemblance et n’imposant pas une vérité historique mais la suggérant. De nombreuses traces de la grande Histoire seront essaimées au cours de rencontres, de dialogues, de confrontations, à charge pour le lecteur de rétablir les noms et les faits en une lecture active que vient accompagner le récit national haïtien.
Le roman se déroule en dix chapitres répartis en deux parties : la première n’est pas explicitement datée mais elle couvre deux années de la vie de Sara, de ses seize ans à ses dix-huit ans. Mais comme elle ménage des flashes-back sur des événements qui débordent de ces années, elle ne pouvait être datée. La seconde partie affiche 1817-1820 et s’achève avec la disparition de Christophe. De plus, les cinq premiers chapitres font vivre le deuil impossible de la mère, amante avant d’être mère, compagne de JanBa et celui de sa fille, Sara : « Quand on a connu tant de pertes, comment compter son âge réel au milieu des larmes ? Comment se faire un chemin en dehors du chagrin et trouver une lumière qui ne soit tachée de rage ? »
De la mère, on ne connaîtra le nom qu’au détour d’une phrase : Eugénie. Celui qu’elle revendique est Madan JanBa, fidèle jusqu’à la folie à l’homme qu’elle a aimé et dont elle recherche le corps jusqu’à en mourir. Evelyne Trouillot campe avec beaucoup de doigté et de violence cette femme irréductiblement liée. Quant à Sara, Sylvestre, compagnon de son père, « Congo comme lui », qui se fait un devoir de veiller sur elle comme il a veillé sur Madan JanBa, lui fait jurer solennellement de ne jamais utiliser son patronyme sous peine de représailles sous le règne de Christophe. Cette force du nom connu et enfoui court tout au long de la fiction et a son apothéose aux dernières lignes du roman.
L’équilibre à trouver, et que le récit parvient à réaliser avec beaucoup de maîtrise, est celui de l’Histoire, sans alourdir le texte mais en insérant adroitement des faits et celui des histoires des personnages.
A la lecture on repère aisément ces traces, tellement intégrées que, parfois, on les note subrepticement : on a vu dans le prologue, la mention du « Vieux » piégé par les Français : comment ne pas reconnaître Toussaint Louverture et sa capture inique. Sylvestre raconte la mort de l’Empereur à Pont-Rouge, c’est Dessalines, non nommé, qui apparaît entre les lignes. On sait aussi que les compagnons d’armes du colonel Sans-Souci sont tous sur la touche et vivent pauvrement et comme clandestinement dans la République de Pétion ou le royaume de Christophe, alors qu’ils ont été les héros de la liberté : ils s’incarnent dans les personnages de Sylvestre, de Janvier, de Calixte, de Simon, de Lindor, ce dernier faisant le récit de la mort de son père à Sara pétrifiée. Le père de Victorine est « mort à la Crête-à-Pierrot » ; Le Cap incendiée en 1802 par Dessalines et en cours de reconstruction. Les généraux français de triste mémoire : Rochambeau, Noailles et les chiens de Cuba. Il y a aussi la menace de la dette que Haïti va devoir payer à la France et qui la mettra à terre pour longtemps : sur ce point, Petion est désigné du doigt et Christophe célébré. Tout ne peut pas être cité mais tous donnent à la narration un ancrage de vérité.
L’autre intrusion historique est le fonctionnement du Royaume : les protagonistes en sont des acteurs secondaires mais acteurs néanmoins. Les jeunes filles, Delphine et Sara sont petites mains à l’atelier de couture ; puis plus tard, Sara travaille à l’Imprimerie royale avec son ami Salomon. Henriette est une amazone de la Reine et subit les avances poussées d’un Royal Dahomey. Mercure le neveu de Man Célia est l’écho du Baron de Vastey… Les vieux combattants critiquent le Code rural. Beaucoup se plaignent de la dureté du gouvernement de Christophe.
Sur le roi Christophe – et on peut avoir en tête la pièce d’Aimé Césaire, La tragédie du roi Christophe – d’un personnage à l’autre apparaît à son sujet, le meilleur mais aussi le pire. Pour Sara, c’est l’assassin de son père. Néanmoins, dans sa recherche de vérité, elle acquiert progressivement une appréciation plus nuancée. Son ami Salomon lui a déjà dit que la vérité n’est jamais « une belle feuille de papier vierge » mais « une feuille couverte de formes et de couleurs qu’il faut agencer comme un puzzle ». Et Eustache, l’ami de Man Célia lui dit : « Je sais que tu cherches la vérité au sujet de ton père, et tu as ce droit. Mais n’oublie pas que souvent nos yeux ne voient qu’un seul côté des choses. Comme le soleil, tu le regardes qui s’élève ici chaque matin, mais tu oublies qu’au même moment il est en plein mitan du ciel en France et en train de se coucher ailleurs dans le mode. La vérité a plusieurs facettes. »
L’excès de faste et de dépenses de la cour la révolte : « le palais nous a coûté des dizaines de millions de piastres » et la réplique : « il n’y a pas de prix à la fierté de la nation ».
Les deux dominantes du décor de ce roman sont la présence de la Citadelle et du Palais Sans-Souci. Les deux monuments qui ont coûté si cher et qui ont coûté surtout la mort de tant d’hommes, Sara ne peut s’empêcher de les admirer. Après son évanouissement à l’inauguration du Palais, elle se lève à l’aube et se retrouve sur sa butte favorite :
« En face de moi, le morne l’Evêque se dressait et la silhouette de la Citadelle devenait de plus en plus claire sous les premiers rayons du soleil. […] Les premières lueurs du jour s’annonçaient comme une caresse légère, encore humide des derniers rayons de lune. »

Ouvrage militaire au Nord de l’île par Henri Christophe, forteresse classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982. Construite en 1804 pour défendre la partie nord de l'île d'Haïti contre un éventuel retour des Français. 20 000 Haïtiens ont participé aux travaux de construction qui ont duré quatorze ans ( 2000 moururent au cours de la construction). En partie détruite par le séisme de 1842. Des travaux de sauvegarde ont été entrepris.
Et auparavant : « Pendant la plus grande partie de mon enfance, de notre cour, je voyais la Citadelle. Au fait, c’était comme si j’avais grandi avec elle. Comme si elle me suivait, montait plus haut au fur et à mesure que je devenais plus grande. Elle avait toujours fait partie de mon paysage mais soudain, avec mes seins qui poussaient, ces douleurs qui me prenaient chaque mois et le sang qui coulait entre mes cuisses, je devenais soudain plus curieuse, plus impatiente, plus exigeante. »
« Je savais, Sylvestre me l’avait suffisamment répété, que d’autres forts avaient été construits dans le pays après l’indépendance. Le Fort des Trois Pavillons bâti par Capois à Port de Paix, le Fort Jacques dans l’Ouest par Pétion, et Dessalines en avait fait construire plusieurs à Marchand. Mais nul n’avait besoin de me dire que la Citadelle était le plus impressionnant de tous les forts. Je la voyais chaque matin en me levant. Je l’apercevais en me baladant dans les bois ; je la touchais des yeux à chaque détour. Sa proximité me la rendait incontournable. Non seulement elle avait dominé mon paysage physique du haut de ses 950 mètres mais tout ce que je savais semblait venir par elle. Elle m’avait nourrie de sa respiration brumeuse, de ses soubresauts venteux, de ses horreurs sanglantes, de sa magnificence. »
Pour le second monument, le Palais : l’historien avance comme hypothèse plausible de sa nomination, le choix par Christophe du nom de son ennemi éliminé : « Henri Ier a assassiné Sans-Souci deux fois : d’abord littéralement lors de leur dernière rencontre ; puis symboliquement en baptisant son célèbre palais Sans-Souci. […] Sans-Souci a été rayé du passé de Christophe ainsi que de son futur, qui est devenu aujourd’hui le présent des historiens. En revanche il n’a pas été effacé de la mémoire de Christophe ni même des sources. L’historien Hénock Trouillot […] suggère que Christophe a peut-être même voulu perpétuer la mémoire de son ennemi, le plus formidable de tous ceux qu’il avait vaincus ».
La romancière fait de cette nomination une certitude pour les personnages mis en scène et particulièrement Sara, la fille supposée du Colonel. Quand Sara se décide à assister à l’inauguration du Palais Sans-Souci, elle a présumé de ses forces et s’évanouit : « Car j’entendais tout autour de moi citer le nom qui était aussi le mien. J’aurais voulu hurler : c’est le nom de mon père. Il a été tué et je ne sais pas où il a été enterré. La voix de ma mère prisonnière jusqu’à sa mort de son désespoir résonnait en moi. Où l’ont-ils mis ? JanBa où es-tu ? J’aurais voulu agripper les murs, m’accrocher aux élégantes tapisseries et aux miroirs et leur demander de me dire ce qu’ils avaient vu. […] Oui, j’aurais voulu hurler à tous c’est le nom de mon père le colonel Jean-Baptiste Sans-Souci. Mais je ne pouvais le faire. »

Construit de 1810 à 1813, le Palais est situé à Milot à 5 kms de la Citadelle.
Comme elle, détruit par le séisme de 1842, c’est un des neuf palais construits par Christophe.
Inscrit au Patrimoie mondial de l’UNESCO.
Si, malgré tout, une admiration se perçoit dans les réalisations monumentales ou autres (dans la gestion du royaume par Christophe où tout n’est pas négatif, ostentatoire et clinquant), une ligne de signification court quelle que soit la thématique abordée : celle de la proximité de l’esclavage et de la hantise de son retour, hantise qui habite celles et ceux qui l’ont vécu dans leur chair mais dont les jeunes générations semblent s’éloigner à « trop » grand pas. Pourtant, Napoléon n’était pas loin avec son rêve de conserver Haïti !
Et les personnages féminins ont, comme toujours sous la plume d’Evelyne Trouillot la première place : « raconter l’histoire des invisibles, des anonymes, de ceux.celles dont on ne parle pas » a-t-elle déclaré. C’est bien, à mon sens, ce qui fait le prix inestimable de ce roman. C’est un véritable tableau qu’elle déploie sous nos yeux des violences faites aux femmes. Les femmes sont, finalement, les véritables héroïnes du roman, pas seulement victimes mais aussi résilientes, (com)battantes.
Jean-Baptiste Sans-Souci s’efface devant la violence du deuil qui habite sa compagne. Man Célia, réfugiée dans sa fonction nourricière se révèle blessée profondément par le viol subi lorsqu’elle était esclave. Mais l’indépendance n’a pas été la disparition de cette pratique dégradante : le viol est ce qui attend chacune d’entre elles. Et au cours de la narration, s’égrènent des mini-récits de femmes violées dont l’histoire laisse sans voix : Henriette, poursuivie par un Royal Dahomey et rappelée à l’ordre quand elle résiste. L’amie de Salomon, Adelaïde, subit le même sort et se suicide. L’histoire d’Octavie amplifie le récit de cette violence. Il y aura aussi Ada et Babette et Lolette et… Leur statut de combattantes ne les a pas protégées. Et elles ne sont pas honorées par la nation indépendante : c’est l’exemple de la mère d’Henriette et de Delphine, morte au combat. On a le vertige de la profondeur des racines de la violence faite aux femmes.
Mais dans ces chroniques de l’horreur, les femmes savent s’entraider : des récits de solidarité et d’amitié font comprendre par quels chemins peut passer la résilience des femmes. Et, malgré tous ces atteintes à leur intégrité corporelle et à leur intimité profonde, le roman est aussi un hymne à la maternité : en esclavage, la violence de l’enfant arrachée à sa mère (Célia) ; après l’indépendance, maternité empêchée (Delphine), refusée (Sara) et vécue avec bonheur (Henriette, Delphine plus tard et Sara devenue mère malgré elle).
Après que Man Célia lui ait raconté l’histoire de Reinette, Sara engrange dans sa mémoire cette nécessaire chaîne d’entraide-survie :
« Tout naturellement, celles qui parlaient des femmes me revenaient en tête, me fascinaient même. Les femme marrons, les guérisseuses, celles qui pansaient les plaies des esprits abattus et des corps affaissés, celles qui donnaient la vie, celles qui réconfortaient, encourageaient et se battaient, celles qui mouraient quand il le fallait. Toutes ces femmes, au lendemain de l’indépendance, c’était comme si elles étaient devenues invisibles. Nul autre que ceux et celles qui les avaient croisées n’en parlait. Absentes partout. Dans ce pays qu’elles avaient contribuer à créer ! Je savais bien que c’était pareil dans d’autres sociétés. »
On sait que la comparaison n’est jamais consolation !
Alors, remettre une nouvelle fois un nom de femme dans le titre d’un roman, c’est œuvrer à cette sortie de l’invisibilité. Et exister dans la création, deux d’entre elles montrent le chemin : Delphine qui veut vivre librement de son chant et qui a pour modèle Lise et Minette (on pense au roman inoubliable de Marie Vieux Chuavet, La danse sur le volcan) et Sara qui suit le conseil de son ami Salomon : « il m’avait suggéré d’en faire une fiction, de changer les noms des gens et les lieux. J’avais suivi son conseil, modifié aussi des détails trop révélateurs et cela m’avait libéré de toute censure »
Pour parler d’un colonel oublié, la romancière le hisse sur la douleur de sa compagne et sur l’opiniâtreté de sa fille. C’est un geste d’écriture qui vaut, comme le disait Kateb Yacine pour une jeune romancière algérienne, « son pesant de poudre ».

Evelyne Trouillot, Sara Sans-Souci, Montréal, éd. CIDIHCA, 2025, 221 p.



