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Fariba Hachtroudi : Edition et (in)visibilité (Guerre en Iran - Journal de bord 2025-2026)

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • il y a 2 heures
  • 13 min de lecture




« Je me couche à deux heures du matin, avec en tête un vœu simple, banal : dormir. Pourquoi est-elle si belle la nuit, et la rivière d’étoiles qui se déverse sur nous ?

Nul doute, le plus beau refuge du monde est la langue

des poètes de mon pays » (p. 88-89).




Fariba Hachtroudi a publié de nombreux essais et récits ; on peut l’entendre dans certaines émissions de radio, lire parfois ses articles dans la presse. Elle est connue donc comme  écrivaine et surtout comme militante des droits humains. Après avoir trouvé asile dans des maisons d’édition de première ligne, elle a dû aller vers des éditions plus confidentielles. C’est particulièrement le cas pour son dernier livre, Guerre en Iran - Journal de bord 2025-2026. Elle explique clairement cet écran d’invisibilité dans ses « remerciements » à la fin de son « journal » : « Et sans rancune envers cet éditeur – et ami – qui m’a asséné sans ciller que la guerre de 12 jours n’était qu’"un épiphénomène dans l’actualité mondiale" ». On lira ces deux pages qui mettent le doigt sans langue de bois sur la forte teneur politique de la frilosité éditoriale. Il a donc fallu des éditrices d’une maison d’édition active mais néanmoins périphérique pour qu’on puisse lire ce texte, édité en mars 2026.

 

Par ailleurs, Fariba Hachtroudi, née en 1951, est aussi connue pour avoir créé, en 1995, l’Association Mohsen Hachtroudi, nom de son père mathématicien et personnalité de premier plan de la vie scientifique et culturelle du XXe siècle iranien.

 

 

Dans le titre de son récit, le mot « Guerre » au singulier donne déjà froid dans le dos ; les dates 2025-2026 indiquent une séquence temporelle, toujours ouverte ; ce n’est ni la première guerre ni la dernière. La citation en exergue de Spinoza, est une définition de la paix, combat que mène cette militante : « La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice ». Elle est suivie d’une dédicace ciblée sur aujourd’hui et désignant la priorité donnée aux femmes : « A la jeunesse. A mes filles d’Iran, gardiennes du sens et de l’espoir. A elles et ceux qui croient encore que la paix n’est pas un état, mais une conquête de la raison et du cœur ».

 

Dans son « Avant-propos », Fariba Hachtroudi donne les dates exactes de ses voyages : c’est une précision importante pour la crédibilité de son « Journal de bord » : en Iran en mai 2025 (le précédent datait de 2020 et clôturait un séjour de trois années, interrompu sous pressions politiques) ; précédemment en Israël et en Cisjordanie en juillet 2024. Aussi a-t-elle vécu « le cauchemar collectif de la répression féroce du mouvement Femme, Vie, Liberté » à Paris.

 

 

Avec l’élection de Massoud Pezeshkian en juillet 2024, elle retourne au pays pour son association. Ce Journal est passionnant à lire car s’il oblige à une réflexion politique, il sème, tout au long de son parcours, des informations sur le vécu en Iran. Je n’en relèverai que quelques-unes. Ainsi, à son arrivée : « En 2017, j’étais la seule à ne pas porter de foulard en public. En ce mois de mai 2025, les chevelures flottent fièrement sous les portraits du duo Khomeini-Khamenei ».

 

Les huit chapitres sont tous titrés avec doigté et humour parfois. Le premier chapitre commence par « les bombardements d’une violence inouïe » du 13 juin 2025. Elle est dans son hôtel et sort néanmoins. Au fur et à mesure de ses déambulations, elle note les noms des rues et les personnalités qu’ils « honorent ». Elle constate la disparition de la plaque commémorative dédiée à son père sur leur ancienne maison ; elle regarde une tour érigée, « symbole phallique de la modernité des nouveaux riches ». En même temps, elle a remarqué depuis son arrivée l’allégement des mesures répressives : « Effet Pezeshkian […] un souffle d’espoir fragile, mais réel ». Au fur et à mesure de sa marche dans la ville bombardée, des souvenirs remontent à la surface et, devant le cinéma Azadi, elle commente : « C’était il y a à peine une semaine. Ni les jeunes qui l’avaient hué, ni le vieux, ni moi, ni Dieu le Père qui depuis longtemps a délégué l’Iran à ses lieutenants terrestres, ne se doutaient alors qu’une attaque d’une ampleur inimaginable se préparait dans l’ombre ».

 

Elle devait partir au Kurdistan et sait désormais que ce voyage est annulé ainsi, sans doute, que son retour en France. « Tétanisée », elle appelle finalement l’ambassade de France qui lui répond : « prudence, patience, assurance ». Elle donne tout de même son premier message radio : « La population ne réalise pas encore ce que signifie le largage de quelque 330 bombes, par 500 avions, visant des installations nucléaires, des centres de stockage clés, mais aussi le réseau énergétique civil ; à Chiraz, Hamadan, Parchin, Tabriz… Et d’accord pour témoigner tant que whatsApp fonctionne ». Elle pense aux heures qu’elle vient de passer à Tabriz et, parmi ces rencontres, ces jeunes réservistes prêts à répondre pour se battre. Un an avant, à Tel-Aviv, elle avait rencontré de jeunes réservistes, hostiles à la politique de Bibi, mais prêtes aussi si nécessaire : « la jeunesse piégée, de part et d’autre d’un gouffre. En miroir, le même vertige, la même lassitude muette dans leurs regards… Ici comme là-bas ».

 

Elle appelle son ami à Tabriz qui lui dit un poème et la presse de partir si c’est encore possible. Elle rappelle l’ambassade qui l’exhorte plus que jamais à la prudence. Elle décide d’aller chez sa cousine. Le trafic est monstrueux, « pourtant le taxi roule comme si de rien n’était ». Le chauffeur n’arrête pas de parler et oscille entre plaisanteries douteuses et affirmations conformes. On sait bien que lorsqu’on veut prendre la température d’une atmosphère dans une ville où l’on passe, les chauffeurs de taxi sont une source inépuisable du baromètre à géométrie variable. Chez sa cousine, son fils fait une consommation énorme de javel « pour s’immuniser contre l’intoxication chronique de la République islamique ». A la télé nationale, « les sempiternels slogans d’usage » sont déversés. Sa cousine qui désapprouvait sa venue, lui donne des conseils de prudence : « Pezeshkian n’a aucun pouvoir et les vrais maîtres du pays, aucun scrupule ». Elle rapporte l’anecdote terrible et macabre des écolières « empoisonnées au gaz ».

 

De retour à l’hôtel, elle essaie de suivre les conseils de prudence en nettoyant son ordinateur pour enlever tout ce qui pourrait la compromettre. Elle relit ses notes de son séjour en Israël où elle était à la recherche d’un « dialogue de paix entre Iraniens et Israéliens ». Elle a cherché des personnalités capables de s’engager avec elle : elle utilise alors une expression persane, « autant dire courir derrière un pois chiche noir dans un bazar virtuel »… Des amis l’appellent pour qu’elle les rejoigne au bord de la mer caspienne. Ce qui était possible il y a huit jours ne l’est plus : « Une fois Israël gommé du fichier, reste à remplacer les mots : dissident, torture, prison… »

Puis elle relit deux pages de son séjour actuel dont sa rencontre avec le représentant de la communauté juive d’Iran : pour lui, actuellement, parler de dialogue serait suicidaire. Des pages passionnantes à lire puisque, dans ses propres commentaires, elle essaime les avis de noms qui sont familiers pour les auditeurs en France : Charles Enderlin, Elie Baravi, BHL, Gidéon Levy, Maryam Mirzakhani. « Le jour décline. Enfermée dans ma piaule, je laisse monter ma colère. J’affronte mon impuissance, et la seconde nuit de la guerre s’abat ». Elle a pris la décision de déménager les cartons de son association ailleurs que là où ils se trouvent et de ne plus effacer ses notes : « la transparence a toujours été ma seule stratégie, ma tactique : défendre mes fondamentaux en attaquant celles et ceux qui ne les respectent pas. Je n’effacerai rien et je continuerai à prendre des notes ».

 

Elle arrive chez son amie Mahine : dans sa cave seront entreposés les cartons. Toute la famille est là. Les informations sont données sur différentes chaînes. Le prince Reza Pahlavi en prend pour son grade. Son amie la sort du tohu-bohu pour aller au marché : « Le contraste entre dedans et dehors est fascinant ; irréel.  Le calme des rues et la tenue de mes compatriotes me désarment. Le marché nocturne est ouvert à cause de la guerre, on le sait, et pourtant, aucune ruée vers les rayons ni achats compulsifs. Les grand-mères donnent l’exemple. Elles achètent en petites quantités par souci d’équité. […] Des plaisantins animent le bazar, avec un sens de la dérision qui déride les plus renfrognés. […] Les éclats de rire gardent la guerre à distance. La dérision, défense anti-drones des Iraniens, reste imparable ».

 

Elle revient à l’hôtel, au rythme des bombes qui tombent : « En Iran on a des mosquées à profusion, on en construit des nouvelles à jet continu, on compte nos martyrs par millions et les plaques commémoratives à l’infini, mais zéro abri. La capitale n’est plus que la caisse de résonnance de la déroute de l’empire islamique ; sauve qui peut ». A l’hôtel, on peut aussi capter les chaînes pro-israéliennes et leur façon de maquiller la réalité. On l’exhorte encore à partir vers le nord. Ce qu’elle fait puisqu’elle prend la route du Mázandaráne, à Firouzkouh. Chapitre très intéressant à lire car Fariba Hachtroudi voyage avec des personnes inconnues : « ni les bouchons ni les heures d’attente pour quelques litres d’essence n’entament la résilience écrasante des compatriotes ». En plein embouteillage, elle doit participer à une émission en France dont elle décrit les participants avec sa plume lucide et acerbe, en particulier le général Oliver Rafowicz. Elle apprécie les réparties crues et pleines d’humour de sa co-passagère. Elle s’étonne qu’on lui propose de visiter la région : « c’est justement au bord du précipice que l’on vit, intensément, chaque instant », lui explique-t-on.

 

Elle se retrouve hébergée par la famille de cette jeune femme : « Je la remercie et comprends soudain comment l’hospitalité, tradition millénaire et éthique de vie de l’ancienne Perse, s’est érigée en système de survie. Là réside, sans doute, le secret de notre résilience. L’art de faire tenir la dignité dans une tasse de thé, que l’on boit sur un tapis usé, quand tout semble perdu. Ce qu’aucune bombe ni aucun drone ne pourrait anéantir » Ainsi défilent des noms d’Iraniens rencontrés mais aussi des noms plus familiers. J’ai mis un moment à comprendre que « la reine Christine » était Christine Ockrent avec le rappel de son interview honteuse, en 1979, d’ Amir Abbas Hoveïda en prison… Comme on dit, Fariba Hachtroudi ne lâche rien et a raison de rappeler certains gestes peu déontologiques et qu’on a tendance à effacer.

 

Le présent et le passé la submergent dans cette maison accueillante mais au confort plus que rudimentaire. Certaines personnes expriment leur suspicion quant à sa présence en Iran : plusieurs passages intéressants à cet égard. Sans nouvelle de son évacuation par l’ambassade, elle se sent très isolée : « Mon espace se trouve quelque part au sommet de Firouzkouh où coupée, cernée et connectée au vide, j’ai pour seule compagnie un petit radioréveil qui m’informe du désastre en cours ». Désastre qu’elle tente néanmoins d’analyser, arrivant à la conclusion : « Le suspense qui tue est de savoir si Trump jouera le saint-bernard pour son prix Nobel ou l’apprenti pyromane pour son cher Bibi ? » Une amie lui rappelle la ligne de conduite qui sauve du désespoir : « Pensez collectif sauve de l’angoisse ». Mais son soutien le plus fort est de se remémorer les richesses culturelles de la culture persane.

 

Devant les réactions quand Israël est touché, elle constate : « Les Iraniens ne peuvent plus détourner les yeux de la tragédie de Gaza. Il a fallu que les bombes pleuvent pour que les compatriotes comprennent que les Gazaouis ne sont pas des suppôts du Hamas, pas plus qu’eux-mêmes des fans des Ayatollahs. […] Il y a du chemin à faire. Rien n’est gagné surtout pas la paix ».

 

C’est ensuite le retour vers Téhéran, la longue route jusqu’à la frontière arménienne, le passage difficile à la frontière et les questions qui lui sont posées sur son séjour en Israël et, bien entendu, ses réponses. Son passage par Erevan et enfin Paris. Deux chapitres ferment le récit : le premier en septembre 2025, « Epilogue de l’avenir incertain » : Trump a mis fin à la guerre le 24 juin 2025 : « mais les peuples dans tout cela ? » Qu’y jugera des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ? Le dernier chapitre est écrit le 15 février 2026, sous forme de postface et recense les « chroniques des tentatives de réformes, invariablement achevées dans le sang ».

 

Mais il me semble répondre au centre incandescent de ce Journal de bord, en citant intégralement l’éditorial (au chapitre 6) lu dans le mensuel des Zoroastriens acheté à Yazd : « ma langue maternelle panse et répare par sa poésie et son lyrisme » :

 

« La vie nous échappe, l’injustice et l’insécurité nous volent le sommeil mais, comme un pâle sourire, il nous reste l’indulgence. L’affamé fouille les ordures pour partager sa pitance avec le chien errant. L’enseignante offre son peu de bien pour soigner l’enfant de sa voisine. Le Mal règne, nos blessures sont profondes, nos plaies ouvertes, mais l’Iran reste en éveil grâce à la bonté de son vieux peuple qui résiste à la tentation de la violence aveugle qui entraîne les peuples les plus civilisés… Face au chaos, l’héritage millénaire de nos ancêtres est notre garde-fou et la solidarité guide nos pas. L’enseignement de Saadi est gravé dans nos cœurs : l’humanité est un seul corps, créé d’une même essence. Si tu blesses un de ses membres, les autres aussi en pâtissent. Cette terre mérite mieux. Son peuple  aspire à la paix, la flamme millénaire rappelle incessamment ce qui fait de l’Iran une terre d’exception, une culture de sagesse antique, une résistance infaillible face aux ténèbres. Vive l’Iran et son peuple ».

 

Fariba Hachtroudi précise en note que « la traduction ne peut rendre ni la beauté ni la profondeur de cet éditorial bouleversant ». Tout cet essai est à lire car je n’ai fait que pointer un parcours et quelques dominantes, laissant au lecteur le plaisir d’en apprécier la richesse et de se connecter avec la société iranienne dans la guerre.

 

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Je voudrais juste pour finir rappeler par quelle voie j’ai été amenée à lire cette oeuvre. Je dois remercier Boualem Sansal – une fois n’est pas coutume – de m’avoir permis de retourner vers les livres de Fatima Hachtroudi ! C’est en lisant l’article qu’elle lui a consacré et publié dans Libération le 23 avril 2026 que j’ai immédiatement senti une connivence. Je me suis souvenue alors de son roman qui m’avait bouleversée et dérangée, Iran, les rives du sang. Le titre de l’article « Pourquoi je ne me reconnais plus dans la littérature de Boualem Sansal » m’a immédiatement parlé. Peut-être n’ai-je pas attendu, comme elle, Le Village de l’Allemand, pour être dérangée. Même si j’essayais d’entrer dans l’univers qu’il créait, je n’aimais pas sa représentation des femmes quasiment depuis le début. Mais s’est ajouté ce que la romancière franco-iranienne note et dont je ne cite qu’un passage à charge pour celles et ceux qui le souhaitent de lire l’article dans sa totalité :

 

« L’équation est claire : religion égale totalitarisme. Les livres se succèdent. Le thème revient, se durcit, s’impose. La voix narrative se place en surplomb, comme seule détentrice d’une  lucidité intrinsèque. Le lecteur est moins invité à penser qu’à acquiescer. L’écriture, percutante, gagne en efficacité ce qu’elle perd en profondeur. Elle assène sans éclairer. Livre après livre, la focale se resserre, la nuance devient un luxe superflu. Il ne s’agit plus seulement de littérature.

Car, à force de simplifier, de durcir, de désigner l’islamisme et par extension l’islam comme source exclusive du mal, le texte glisse vers une vision du monde. Le danger commence lorsqu’un roman n’inquiète plus mais rassure le lecteur dans un récit construit comme un conte, nourrissant des discours qui, aujourd’hui plus que jamais, trouvent des prolongements politiques inquiétants ».

 

J’ai apprécié que son analyse s’intéresse aux romans et leur portée. D’autres contributions m’ont retenue, comme celle du blog de Yazid Sabeg, le 24 avril 2026, « Boualem Sansal ou l’imposture consacrée », pistant les positions publiques de l’écrivain, servant de caution à une certaine gestion de la mémoire coloniale franco-algérienne. Et le 25 avril, dans la revue en ligne Twala, l’article de Lyas Hallas, « Sansal ou la solitude du renégat utile ».

 

On peut s’arrêter là pour revenir à Fariba Hachtroudi.

 

 

Les femmes, dans son écriture, qu’elle soit essayiste ou romanesque, ont une place singulière : le canal littéraire est particulièrement approprié pour faire entendre leur voix, leurs aspirations, leurs revendications. Comme le dit et le vit, dans ce roman, son extraordinaire gynécologue : « Côté féminin, trois adjectifs peuvent résumer notre rapport avec l’espace le plus secret du monde : la honte, la fierté et le pouvoir. Pouvoir insoupçonnable pour celles qui ont compris que leur ventre est un coffre-fort inexpugnable, au propre et au figuré : l’utérus des femmes, cénotaphe des secrets du monde depuis l’aube des temps, renferme l’histoire commune, comme l’histoire particulière à chacune d’entre nous. Et moi, Narguesse Darani, j’arrive à la déchiffrer. »

Ecrit en français, ce roman est longuement dédié à toutes les Iraniennes et en particulier : « Aux mères… aux milliers de résistantes, torturées et exécutées… aux compatriotes » (d’autres religions) aux jeunes filles, aux grand-mères, « Aux femmes lapidées, aux combattantes de la liberté et à toutes celles qui disent non à l’intolérance et la barbarie ».

L’énonciatrice est une femme qui parle au nom d’autres femmes et son roman, à la structure assez complexe, entraîne le lecteur dans un tourbillon d’horreur et de violence, d’amour et de solidarité. S’il s’agit de parler du plus grand nombre de femmes possible, le roman lui-même est conduit par Fari Echq, fille exilée pour ses positions politiques et qui veut connaître les vraies raisons de la mort de sa mère à Téhéran, circonstance autobiographique de la romancière elle-même. L’écriture de soi semble donc se frayer un chemin en donnant à lire un roman fragmenté dans le roman, envoyé à Tadjik, l’inspecteur, pour qu’il mène l’enquête. Cette écriture enchâssée, Une mort très violente,  est un hommage explicite à Simone de Beauvoir et Marguerite Duras : « Situation absurde. Abasourdie dans ma tanière parisienne, je, soussignée, Fari Echq, condamnée à mort par contumace par les mollahs dirigeants de la République assassine, converse avec lui, l’inspecteur Tadjik de la brigade criminelle de la dite République. »

Elle confie, par bribes et avec pudeur et réserve son propre vécu, ses pensées intimes et ses frayeurs. La dénonciation est collective mais laisse percer le « je », au milieu d’autres femmes inoubliables du « Mollah Land » : Mme Echq la mère, Zahra Khanom, sa servante et Ozra la fille de celle-ci, la mère de Tajik, Mania, prostituée et fille du général fou Kiani, la fille handicapée de Tajik, Narguesse, la gynécologue subversive, Galia, la belle cousine. Dans son livre, Fari note : « Comment expliquer par les mots, le secret des femmes d’Iran, celles qui partagent avec tant d’autres le mal au monde au féminin. »

 

Que nous propose Fariba Hartroudi, dans ce roman, mais aussi dans son Journal de bord que nous avons longuement présenté ? Justement le contraire de ce que Ziad Majed dans Acrimed, le 22 avril 2026, montrait avec talent dans son article : « Quand la guerre au Proche-Orient est racontée dans la langue de ceux qui la mènent ».  J’en retiens ce passage : « Les sociétés visées par les "opérations israéliennes" ont cessé d’apparaître comme des mondes habités, traversés par des rapports sociaux, des mémoires, des institutions, des aspirations, ainsi que par des expériences individuelles et collectives. Elles sont devenues des espaces d’interventions "chirurgicales", des terrains de manœuvre, des cartes saturées d’objectifs et de risques. La conséquence d’un tel déplacement fut décisive : en substituant au politique un commentaire froid, cette couverture ne s’est pas contentée d’appauvrir l’analyse, elle a contribué à rendre acceptables des formes extrêmes de violence et de criminalité ».

J’ai lu Guerre en Iran comme l’opposé de ce récit parce que la journaliste romancière fait vivre de l’intérieur sa société comme un « monde habité » par des humains. Elle  raconte dans la langue de celles et ceux à qui on impose cette guerre. La lire permet de réparer l’injustice d’un regard orienté et monocentré.

 

 

 

 

Fariba Hachtroudi, Guerre en Iran - Journal de bord 2025-2026, Montpellier, éditions chèvre-feuille étoilée, mars 2026, 139 pages

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