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Une traversée nocturne stroboscopique au cœur de l’absence : 'Des hommes endormis' de Martin Crimp / mise en scène Ludovic Lagarde

  • Photo du rédacteur: Delphine Edy
    Delphine Edy
  • il y a 11 minutes
  • 8 min de lecture

Crédit photo - Marie Gioanni
Crédit photo - Marie Gioanni



La pièce de Martin Crimp, Des hommes endormis – initialement une commande de Katie Mitchell pour la troupe du Deutsches Schauspielhaus de Hambourg (2018), traduite en français par Alice Zeniter – met en scène deux couples dans un appartement bourgeois : Julia et Paul ont tout donné à leurs carrières respectives, leur métier a tout rempli, ou plus exactement – on le comprend au fil des minutes qui s’écoulent – tout vidé. Même dans leur espace vital, un appartement contemporain en étage élevé, il ne reste rien du confort domestique bourgeois : pas de canapé confortable aux coussins moelleux, pas de champagne au frais ou de bons vins, pas de fruits ou de produits bio, pas de décoration au mur. Ce n’est pas seulement le sommeil qui semble absent cette nuit-là à 2h du matin, toute leur existence, leur humanité même, semble avoir été comme liquidée par leurs choix de vie.

 

Alors, quand ça sonne à la porte au beau milieu de la nuit, Paul y croit à peine. Rien ni personne ne vient jamais enrayer le cours de leurs vies. Et pourtant, Josefine et Tilman font leur entrée dans l’appartement. Y ont-ils été invités par Julia ? Elle semble les attendre, mais le réfrigérateur est vide et il n’y a rien à boire… Pour quelles sombres raisons Julia aurait-elle invité sa nouvelle jeune collaboratrice ? Et qu’est-ce qui aurait pu pousser Josefine à accepter cette invitation fort tardive ? S’y est-elle sentie contrainte ?

 

C’est à ce texte du dramaturge anglais, célèbre pour avoir fait émerger un « théâtre de la violence et du deuil[1] » que s’affronte le metteur en scène Ludovic Lagarde, qui nous avait déjà emballée il y a trois ans avec son diptyque menaçant d’Harold Pinter – La Collection (créée en 2019 au Théâtre National de Bretagne) mise en regard avec L’Amant (création 2023 au Théâtre de l’Atelier). Il s’est entouré de quatre formidables comédien.es: le complice de toujours dans le trio qu’ils forment avec Olivier Cadiot, Laurent Poitrenaux, en duo avec Christèle Tual avec laquelle il avait créé Sur la voie royale d’Elfriede Jelinek (2010, TNB) ; Guillaume Costanza, qui a repris avec brio le rôle du Colonel des Zouaves que Laurent Poitrenaux lui a transmis, et que l’on a vu sur le plateau d’Angélica Liddell ou dernièrement sur l’écran dans C’est quoi l’amour ? de Fabien Gorgeart et enfin, Hortense Girard, une jeune comédienne prometteuse, formée au TNB (promotion 11 – 2021-2024).

 

Quand nous entrons dans la grande salle de l’Athénée – Théâtre Louis Jouvet, le plateau est à vue. La scénographie nous plonge immédiatement dans une atmosphère qui a tout de celles que l’on peut voir à la Schaubühne à Berlin quand il s’agit de jouer des pièces contemporaines sur le couple ou la famille (on pense notamment à Maja Zade ou Marius von Mayenburg) : un intérieur bourgeois aux lignes épurées, avec une belle hauteur sous plafond, où le camaïeu de gris souligne le chic et la distinction. La lumière se tamise, de grise, elle se fait noire. S’ouvre alors un espace inattendu : ce qu’on avait perçu comme un mur en fond de scène se fait paroi vitrée opaque et donne accès à un hors-scène visuel et sonore (les bruits de la ville nous parviennent jusque dans la salle). Le balcon de l’appartement se révèlera petit à petit être le véritable centre dramaturgique de la pièce, le lieu où l’inquiétude côtoie la fantaisie, et le pouvoir le désir de liberté. Car, dans cette constellation de personnages, il n’y a pas de centre. En ce sens, c’est une dramaturgie très tchékhovienne. Chacun regarde au loin la ville dans la nuit, quelques mouvements à peine perceptibles donnent le sentiment qu’ils aimeraient être capables de se dire quelque chose, de se regarder mieux, de se toucher peut-être, mais l’abîme qui les sépare persiste, il est palpable et ce vide crée la tension dramatique de ce début.


Crédit photo - Marie Gioanni
Crédit photo - Marie Gioanni

 

Julia rentre dans la pénombre, Paul lui emboîte le pas. Noir. Nouvelle scène très courte. Noir à nouveau. Les voilà assis, elle à la table de la cuisine, lui sur une chaise dans ce qui tient lieu d’espace salon, resserré autour d’un seul magnétophone gris à bobines et d’une lampe sur pied. Julia se lance et s’adresse à Paul qui la regarde fixement, avec distance. La dynamique scénique est organisée autour d’une ligne stroboscopique très lente : le mouvement continu de l’écriture de cette histoire est représenté par de plus ou moins courts échantillons. Nous ne sommes pas chez Joël Pommerat où les fameux noirs d’Éric Soyer contribuent aux fréquents effets « séquence de cinéma »[2]. Ici, les noirs (jamais complètement noirs car deux petites lumières du magnétophone à bobines restent toujours éclairées) fonctionnent comme des éclipses et matérialisent les fragments de ces êtres, de leurs ratages, de leurs défaillances.

 

Ce que Julia a à dire à Paul est de l’ordre du constat qui se veut lucide, mais se voile très vite de regrets. Heureusement qu’ils n’ont pas eu d’enfants puisque leur couple n’en est plus un et qu’ils seraient probablement devenus les otages d’un divorce froid et sanglant. D’ailleurs, puisqu’il n’y a pas d’enjeu de pouvoir, il n’y aura pas de divorce. Elle essaie de créer une faille dans la posture de Paul, de fissurer l’armure, elle n’y parvient pas. « Ce n’est pas ça que nous vivons », « il n’y a rien dans cette maison… », donc rien à partager, rien à défendre, rien à sauvegarder. Leur vie se résume en deux verbes : « travailler et manger ». 

 

L’arrivée de Josefine et Tilman pourrait apparaître, dans un premier temps, comme un cataclysme. Ils sont jeunes, vifs, les deux pieds dans la vie. Josefine parle beaucoup, sur un ton alerte, elle va vite, elle dit tout, sans filtre :  la défonce, le sexe, la folie. Ils ont visiblement perçu les pièges morbides dans lesquels leurs aînés sont tombés, alors ils inventent, cherchent, à toute vitesse. Mais ce n’est pas si simple. Alors qu’on pourrait imaginer que ces deux couples se fassent face, que leur énergie soit duelle, très vite, ces énergies se reconfigurent de manière subtile, elles se déplacent sans cesse. Les fragments s’enchaînent avec des entrées et sorties de scène qui redistribuent les rôles en permanence. Ils ne restent pas à quatre sur le plateau. Les couples se défont et les duos reconstitués, féminins et masculins, ne tiennent pas très longtemps non plus. Ces figures apparaissent comme des êtres profondément isolés, des écorchés vifs incapables de trouver un terrain commun, d’être juste ensemble.

 

Julia n’a « aucun contrôle sur ce qu’elle dit », elle semble être sous la coupe des artistes pour lesquels elle travaille, mais elle tisse minutieusement sa toile, celle dont Paul – qui aime pourtant visiblement les hommes – n’a jamais pu s’extraire. Paul se targue d’être connu « pour ses célèbres salades grecques » (on se demande bien d’ailleurs comment il la prépare pour Tilman puisque le frigo est vide…), essaie d’être drôle et léger avec le jeune couple, tout en rappelant qu’il « n’a pas d’âme ». Selon Julia, Josefine « était une candidate exceptionnelle », mais à quel poste ? Pour quel rôle ? Si Josefine apparaît dans un premier temps comme une jeune femme libre et libérée, elle ne parvient pas à tenir à distance l’emprise que Julia met en place progressivement : c’est sa cheffe qui la pousse à révéler à son compagnon qu’elle est enceinte, c’est elle qui ne l’empêche pas de boire du whisky dans un bar lorsqu’elles sortent, en pleine nuit, acheter du vin et des bretzels, c’est elle encore qui lui impose de travailler au petit matin, à l’issue de cette folle nuit. Quant à Tilman, on ne sait pas si son passé d’addict lui colle à la peau, on n’est pas certaine que ses inquiétudes de voir son hypothétique enfant souffrir des mêmes maux que lui soit bien réelle ou un simple prétexte pour ne pas devenir père, toujours est-il qu’il se révèle assez incontrôlable.

 

En réalité, cette traversée nocturne autour de ces deux couples est construite autour du gouffre de l’absence : ils ne se rencontrent pas. L’écriture est radicale et aiguisée. Cette nuit sans sommeil fait apparaître les failles et les fissures de ces êtres qui ne sont que les pâles fantômes de ce qu’ils furent ou désirent être.


Crédit photo - Marie Gioanni
Crédit photo - Marie Gioanni

 

D’ailleurs sont-ils bien réels ? Cette soirée existe-t-elle vraiment ? À moins que le deuxième couple ne soit le révélateur fantasmagorique des incapacités du premier ? Tilman ne retrouvera jamais le petit bout de papier avec l’adresse de leurs hôtes…, comme s’ils n’avaient jamais été invités, comme s’ils n’existaient pas. Sur le balcon, au cœur de la nuit ou à la lueur de l’aube (grâce aux magnifiques lumières de Sébastien Michaud), le jeu d’ombres et le ballet des silhouettes écrivent une partition qui donne à voir, par éclats, des fragments de vérité : Julia aimerait retrouver Paul, elle le désire visiblement toujours ; Josefine et Paul s’encanaillent, dans un jeu de rôle savamment rôdé : elle, la jeune assistante prête à tout pour réussir, lui, l’homme d’âge mûr, frustré dans son couple, se voulant drôle, cool, presque sexy, mais cela ne les empêche pas, aussi, de se livrer à un combat de boxe dont le nez de Paul ne ressort pas vainqueur ; reste l’énigmatique Tilman, dont la souffrance tue jaillit brusquement au gré d’une performance, comme si seule la musique était capable de faire affleurer le vrai.

 

Dans ce dispositif centré sur le balcon qui reste un espace entre, un seuil auquel on n’aura jamais vraiment accès, l’histoire se raconte au fil d’une d’alternance de phases lumineuses et de phases obscures. L’énergie circule sur le plateau alternant entre un rythme effréné et une profonde lenteur, elle passe – de manière intermittente – d’un comédien.ne à un duo, d’un duo à un autre, d’un comédien.ne à un.e autre. Pas de forme géométrique claire, pas de ligne droite, pas de centre. La dramaturgie, la direction d’acteur et la scénographie qui convergent vers le même faisceau d’intensité permettent d’observer des êtres (ou leurs âmes) de manière discontinue ; le réglage est précis, faisant surgir des intensités humaines et des flashs de vérité. Des « êtres endormis » dans leurs vies que seuls le plateau et sa véritable machine de jeu, semblent pouvoir réanimer, sortir de leur état de veille.

 

Un seul regret : que la traduction ne rende pas suffisamment grâce à la langue de Crimp et affaiblisse le propos et l’expérience, une critique[3] qui a d’ailleurs souvent été faite aux traductions françaises du dramaturge britannique. Chez Crimp, la langue se donne en spectacle, elle est l’énergie première des personnages, oscillant toujours entre quotidienneté et inquiétante étrangeté. Avis aux traducteur.ices, il y a dans cette pièce un magnifique défi !

 

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Texte Martin Crimp 

Traduction Alice Zeniter 

Mise en scène Ludovic Lagarde

 

Avec Julia Christèle Tual • Paul Laurent Poitrenaux • Tilman Guillaume Costanza • Josefine Hortense GirardScénographie Ludovic Lagarde en collaboration avec Sébastien Michaud 


Régie générale et assistanat à la scénographie Moustache (François Aubry)

Costumes Marie La Rocca 

Lumières Sébastien Michaud 

Son et images Jérôme Tuncer 

Conception sonore Alvise Sinivia 

Collaboration à la mise en scène Céline Gaudier 

Coordination cascades Roberta Ionesco 

Assistanat costumes Françoise Léger Pirus

Production Compagnie Seconde Nature.


Avec le soutien du fonds d'insertion de l'École du TNB et du Collectif MxM.

Le texte de la pièce est publié aux Éditions de l’Arche.




Notes :

[1] Élisabeth Angel-Perez, Voyages au bout du possible. Les théâtres du traumatisme de Samuel Beckett à Sarah Kane, Paris, Klincksieck, 2006, p. 197.

[2] Marion Boudier, Avec Joël Pommerat, un monde complexe, Actes sud-papiers, coll. « Apprendre », 2015. 

[3] Marie-Claude Verdier, « La langue déclassée. Pourquoi traduire à Paris ce que l’on présente à Montréal ? », Sur La ville de Martin Crimp, mise en scène de Stéphanie Jasmin et Denis Marleau, Espace Go, 28.01-22.02 2014], Liberté, n°304, 58–60 [https://www.erudit.org/fr/revues/liberte/2014-n304-liberte01416/71866ac.pdf].

 

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