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Fraternité, frères ? Petit additif à l’histoire française de la fraternité

Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
Christiane Chaulet Achour
il y a 19 heures
17 min de lecture





« Je vous salue, patrie vietnamienne, patrie khmère, patrie laotienne, je vous salue frères et sœurs du Maroc, de la Tunisie, frères et sœurs d’Algérie… »

Louis Aragon

Discours au Congrès des peuples pour la paix, Vienne, décembre 1952


 

« Nous sommes tous des frères

Gens de tous les pays »

(Boris Vian, « Le Désereur », 1954, variante)

 

 


En 2023, Alexandre de Vitry publiait aux éditions Gallimard une somme très érudite et passionnante dans certains de ses développements, Le droit de choisir ses frères ? Une histoire de la fraternité. Le 7 juin 2026, il était invité dans l’émission de la 5, « En société », d’Emilie Tran Nguyen à 18h30. Les échanges étaient intéressants. Toutefois, jusqu’au bout, j’ai attendu que ce thème de la fraternité parle des colonies et/ou des départements d’outre-mer puisqu’il était question d’Histoire de France. Mais, pas un mot ni même une allusion.

 

En lisant l’avant-propos de l’ouvrage, le projet exposé aurait pu, pourtant, faire une place à cette France-là car l’histoire de l’Empire fait bien partie de l’histoire de France : « Ce  dont il sera ici question, ce n’est pas de l’actualité ou l’inactualité de la fraternité, mais d’un très ancien problème de vocabulaire – très ancien mais non moins vif. Je voudrais partir en effet de ce que les mots mêmes de la fraternité ont de tout à fait intrigant, eux qui servent à la fois à dire la relation violente et délétère entre les frères de sang, depuis Abel et Caïn, et l’utopie d’une humanité intégralement réconciliée avec elle-même, cette fraternité qui couronne la devise de la République ». Le mot dépasse presque toujours les relations familiales : « on se met précisément à parler de fraternité quand on cesse de parler de la famille ».


 

Aimé Césaire : absent ! C’est cette absence qui m’a le plus frappée et c’est par elle que je commencerai ma déambulation dans l’Empire. Puis je rappellerai en quoi la politique d’assimilation cachait ses objectifs véritables sous un langage fraternel. Il sera possible alors de faire quelques rappels d’œuvres littéraires dites « francophones » sur « les frères ». Je voudrais finir par la référence à la fraternité au sein de la résistance algérienne à la colonisation.

Mon ambition n’est pas de faire le tour de la question mais, à partir de titres qui mettent à l’honneur de mot « frère », d’élargir quelque peu cette histoire de la fraternité. Car des noms et des titres tournoyaient dans ma mémoire, regrettant qu’une fois de plus, sur une thématique si riche et préoccupante, l’histoire de France soit réduite à l’hexagone.

 

Je signale que j’ai pu, en partie, compléter mes lectures grâce à l’Encyclopédie de la colonisation française sous la direction d’Alain Ruscio qui, dans les premier « A-B » et quatrième tomes « D-F » fait une place conséquente à quelques entrées. Tout d’abord, « Assimilation » mais aussi « Fraternalisme et fraternaliste(s) ». Il rappelle tout d’abord que « frères », « fraternité » peuvent avoir une charge positive alors que le mot « fraternalisme » dans son parallèle avec « paternalisme » établit nettement une distance critique. On a sans doute oublié que ce terme fut employé au début du XXe siècle pour dénoncer les francs-maçons. Le terme, par contre, s’est imposé lorsqu’Aimé Césaire l’a utilisé dans sa « Lettre à Maurice Thorez » en 1956.

La seconde entrée, toujours d’Alain Ruscio, est « Fraternité ». Il propose les trois usages du mot : un usage sincère, un usage plus masqué où le mot « frères » désigne néanmoins des frères inférieurs ; enfin un usage manipulateur pour servir de paravent à l’exploitation coloniale. L’article remonte à la Révolution française et à son usage de la « fraternité » puis à 1848 avec l’abolition de l’esclavage et Schoelcher. Certains (comme Ferhat Abbas, jeune homme au moment du Centenaire de l’Algérie française) se laissaient prendre au miroir aux alouettes du mot. Dans les nombreuses citations qui sont données, on peut constater que l’usage « sincère » est plutôt rare. L’usage le plus fréquent est de type paternaliste : la nécessité d’apporter la civilisation à des arriérés. On retiendra la citation de Charles de Foucault dans une lettre de Tamanrasset, du 22 novembre 1907 : « voir en ces peuples des frères arriérés dont nous devons faire l’éducation et dont nous devons élever l’esprit et le caractère aussi haut que possible, enfin faire envers eux notre devoir de bons frères… »

Le troisième article qui peut intéresser pour notre étude est « Fraternisation(s) » avec, entre autres, le rappel de la fraternisation sur le forum d’Alger en mai 1958 : A. Ruscio cite le Journal de Mouloud Feraoun. On peut compléter par Frantz Fanon qui, dans L’An V de la  Révolution algérienne - « L’Algérie se dévoile », consacre un passage éloquent aux fables de l’émancipation autour du geste de « se voiler/se dévoiler » : « le colonialisme français réédite à l’occasion du 13 mai sa classique campagne d’occidentalisation de la femme algérienne. Des domestiques menacées de renvoi, de pauvres femmes arrachées de leurs foyers, des prostituées, sont conduites sur la place publique et symboliquement dévoilées aux cris de " Vive l’Algérie française !". Devant cette nouvelle offensive, réapparaissent les vieilles réactions. Spontanément et sans mot d’ordre, les femmes algériennes dévoilées depuis longtemps reprennent le haïk, affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du général de Gaulle ». Il ne serait pas inintéressant aussi de relire l’Appel pour une trêve civile d’Albert Camus (22 janvier 1956) qui n’utilise pas ce mot et établit, tout au long de son discours, le parallèle des deux populations en présence : « Arabes et Français ».

Prenant le même chemin qu’Alexandre de Vitry mais avec un autre corpus, je ferai quelques rappels des lieux littéraires où ressurgit la fraternité, en « un récit plus souterrain, où se trouvent accueillies et même encouragées toutes ses contradictions ».

 


Aimé Césaire, fraternalisme, identité

 

J’ai d’abord pensé aux entretiens avec Françoise Vergès, publiés en 2005 sous  le titre, Nègre je suis, nègre je resterai. Mais, auparavant, sans faire l’impasse sur son Discours sur le colonialisme, je rappellerai sa « Lettre à Maurice Thorez » du 24 octobre 1956. Cette lettre est à (re) lire tant elle sonne avec justesse (malheureusement !) dans les temps que nous vivons.

 

Le député Césaire, membre du PCF, argumente avec précision pour annoncer qu’il quitte ce parti et les raisons de sa démission : ne plus être à la remorque et continuer à accepter que son identité profonde et celle des siens ne soit pas reconnue. Il se défend de tout communautarisme avec des mots forts et une argumentation imparable : « Ce n’est pas volonté de se battre seul et dédain de toute alliance. C’est volonté de ne pas confondre alliance et subordination. Solidarité et démission. Or c’est là très exactement de quoi nous menacent quelques uns des défauts très apparents que nous constatons chez les membres du Parti Communiste Français : leur assimilationisme invétéré ; leur chauvinisme inconscient ; leur conviction passablement primaire – qu’ils partagent avec les bourgeois européens – de la supériorité omnilatérale de l’Occident ; leur croyance que l’évolution telle qu’elle s’est opérée en Europe est la seule possible ; la seule désirable ; qu’elle est celle par laquelle le monde entier devra passer ; pour tout dire, leur croyance rarement avouée, mais réelle, à la civilisation avec un grand C ; au progrès avec un grand P (témoin leur hostilité à ce qu’ils appellent avec dédain le « relativisme culturel », tous défauts qui bien entendu culminent dans la gent littéraire qui à propos de tout et de rien dogmatise au nom du parti) ».

 

Il poursuit, pointant du doigt la tradition héritée de Staline : « Et Staline est bel et bien celui qui a réintroduit dans la pensée socialiste, la notion de peuples "avancés" et de peuples "attardés". Et s’il parle du devoir du peuple avancé (en l’espèce les Grands Russes) d’aider les peuples arriérés à rattraper leur retard, je ne sache pas que le paternalisme colonialiste proclame une autre prétention ».

 

C’est alors qu’il réutilise un mot passé de mode pour distinguer cette attitude du « paternalisme » :

« Inventons le mot : c’est du "fraternalisme".

Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès.

Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus.

Nous voulons que nos sociétés s’élèvent à un degré supérieur de développement, mais d’elles-mêmes, par croissance interne, par nécessité intérieure, par progrès organique, sans que rien d’extérieur vienne gauchir cette croissance, ou l’altérer ou la compromettre ».

Il faut « retrouver l’essentiel ; cette unité avec des frères, avec des camarades qui est le rempart de notre force et le gage de notre confiance en l’avenir ».

 

En lisant une nouvelle fois cette lettre, on comprend que Césaire dise à Françoise Vergès, en 2005, qu’il a tout dit. Néanmoins il reformule avec force ses convictions : « Je ne suis pas devenu autre. Tu es toi et je suis moi. Tu as ta personnalité et j’ai la mienne et nous devons nous respecter et nous aider mutuellement ». Revenant sur la devise républicaine, il poursuit :

 

« Peu m’importe qui a écrit le texte de la Déclaration des droits de l’homme ; je m’en fiche, elle existe. Les critiques contre son origine "occidentale" sont simplistes. En quoi cela me gênerait-il ? (…) Il faut s’approprier ce texte et savoir l’interpréter correctement. Le France n’a pas colonisé au nom des droits de l’homme. On peut toujours raconter n’importe quoi sur ce qui s’est passé : "Regardez dans quel état sont ces malheureux. Ce serait un bienfait de leur apporter la civilisation". D’ailleurs, les Européens croient à la civilisation, tandis que nous, nous croyons aux civilisations, au pluriel, et aux cultures. Le progrès, avec cette déclaration, c’est que tous les hommes ont les mêmes droits, simplement parce qu’ils sont des hommes. Et ces droits-là, tu les réclames pour toi et pour l’autre ».

On comprend mieux alors la réponse donnée auparavant :

« Liberté, égalité, fraternité », prônez toujours ces valeurs, mais tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité. Où est la fraternité ? Pourquoi ne l’a-t-on jamais connue ? Précisément parce que la France n’a jamais compris le problème de l’identité. Si, toi tu es un homme, avec des droits et tout le respect qu’on te doit, et bien moi aussi je suis un homme, moi aussi j’ai des droits. A ce moment-là, nous sommes frères. Embrassons-nous. Voilà la fraternité ».

 


Conséquences de l’assimilation : fraternité ?

 

Dans le premier tome de l’Encyclopédie déjà citée, Alain Ruscio consacre un article conséquent à « Assimilation des colonisés aux Français », précisant que ce fut la dominante de la politique coloniale de la France. A tout seigneur, tout honneur… le maréchal Bugeaud, dans une circulaire d’octobre 1844, précise : « Après la conquête le premier devoir comme le premier intérêt du conquérant est de bien gouverner le peuple vaincu, la politique et l’humanité le lui commandent également (…) Ainsi, nous pouvons espérer leur faire supporter d’abord notre domination, de les y accoutumer plus tard, et à la longue de les identifier à nous, à ne former qu’un seul et même peuple, sous le gouvernement paternel du roi des Français ». A la longue donc, si l’on suit la progression de Bugeaud, on passe de l’absence de fraternité à la « paternité » autoritaire !

Un  siècle plus tard, le 28 octobre 1944, Albert Camus écrit dans Combat : « C’était autrefois le bon sens et c’est maintenant la reconnaissance qui commande qu’on fasse disparaître en Algérie tout obstacle à une assimilation sincère et intelligente »…

 

Nous ne nous attarderons pas plus sur cette question bien documentée et bien étudiée. Nous ne citerons qu’un roman,  oublié, où le mot « frères » apparait. Frères de sang est édité au Seuil en 1947 : l’ensemble de l’œuvre romanesque de Pham Van Ky (1916-1992) est l’illustration de cette désillusion : dans un entretien sous le titre, « Je construis mon œuvre sur mon déchirement», le 4 octobre 1959, dans la Tribune de Lausanne,  il déclarait : « Je construis mon œuvre sur mon déchirement personnel. Ce déchirement n’a rien d’original. Je l’ai en commun avec des centaines de milliers d’êtres. Je suis originaire d’Huê et il n’est pas question pour moi de retourner là-bas. […] Je suis un oriental, j’ai une âme orientale et j’ai une culture occidentale : ce n’est pas simple. […] Mais mon tourment, je ne dirais pas que je l’entretiens, mais je vis de lui et je l’exprime ». Le roman raconte le retour au pays de  " l’assimilé" après une longue période d’absence et son inadaptation à l’univers qui fut le sien.

En juillet 1992,  Esprit publiait le témoignage de son frère, Pham Hô, « C’était mon frère de sang » et rend compte de la perte de repères identitaires du fait de l’assimilation. Les conséquences : ni égalité ni fraternité mais une rupture avec l’origine et un strapontin au concert républicain.

 

 

Les écrivains vietnamiens de langue française, comme les autres écrivains « francophones » des différentes colonies, rencontrent, en France, un intérêt chez quelques critiques littéraires, intérêt souvent teinté de bienveillance paternaliste. Doit-on plutôt adopter le néologisme césairien de « fraternalisme », mieux approprié à cette reconnaissance qui l’est avec condescendance ?

 


La guerre et l’épreuve de vérité de la fraternité

 

Sans prétendre présenter ce poète et son recueil, Hosties noires, un extrait d’un poème de Léopod-Sedar Senghor est une introduction indispensable à l’entrée dans ce monde d’invisibles et d’oubliés. Né en 1906, Senghor est enrôlé comme fantassin de 2ème classe dans le 31e régiment d’infanterie coloniale, en 1939. Il est fait prisonnier par les Allemands en 1940 et passera deux années dans différents camps en France. Les poèmes couvrent cette période jusqu’à la fin de la guerre en 1945. Ils sont publiés au Seuil en 1948.

 

 « Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main

chaude sous la glace et la mort

Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes,

Votre frère de sang ?

Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux

Je ne laisserai pas – non ! – les louanges de mépris vous

enterrer furtivement.

Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur

Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France »

 

L’écrivain guinéen, Tierno Monénembo, a consacré son roman de 2012 à Addi Bâ, de son vrai nom, Mamadou Hady Bah (1916-1943), sous le titre Le terroriste noir, porté ensuite à l’écran.

 

 

Nous sommes dans l’Histoire proche où la société française regarde avec méfiance ces « Français » qu’on a tant de mal à regarder comme tel et surtout pas comme « frères ». Tierno Monénembo ne se lance pas seul et remercie dans sa longue dédicace Anne-Marie et Etienne Guillermond  ainsi que « tous ceux de Tollaincourt » (Romaincourt du roman). Pour celles et ceux qui voudraient mieux connaître l’histoire de ce tirailleur sénégalais qui était Guinéen, on peut lire la longue enquête d’Etienne Guillermond, le site qu’il a créé (addiba.free.fr) et le livre qu’il a publié en 2013, Addi Bâ, résistant des Vosges.

 

Mohamed Aïssaoui en a donné un résumé : « C'est par la voix de Germaine Tergoresse, dix-sept ans dans les années 1940, que tout nous est conté. Dans cette famille vosgienne, l'étranger Addi Bâ deviendra inoubliable. Les faits, d'abord. Cet homme né en Guinée en 1916 a fait partie des tirailleurs sénégalais et a participé aux batailles des Ardennes. Le récit de Tierno Monénembo démarre vers la fin de l'année 1940 quand Addi Bâ se retrouve affamé dans la forêt d'un village vosgien. Il trouve refuge grâce au soutien d'une institutrice qui l'héberge dans l'appartement de l'école désertée. Puis, c'est le maire de Tollaincourt, un poilu, qui le met en contact avec le réseau Marcel Arburger. Rapidement, Addi, celui que les Allemands appelleront le «terroriste noir», deviendra le chef local du maquis de la Délivrance. Il apportera son appui à tous les jeunes qui fuient le STO. Le 18 décembre 1943, après l'avoir blessé, les nazis le condamnent et l'exécutent ». Le critique poursuit : « L'auteur prend quelques libertés avec l'Histoire. Et que voit-on? Un petit homme simple, plein d'autorité, toujours à vélo, accepté et respecté par tout le village comme un notable et qui n'hésite pas à conseiller à ses hôtes de mieux "redresser" leur fille. C'est parfois drôle, c'est souvent profond. Et, sans l'air d'y toucher, l'écrivain dresse un superbe tombeau à un résistant qui n'a eu la reconnaissance que soixante années après avoir été fusillé ».

 

Tierno Monénembo a mis en exergue deux vers de Léopold Sédar Senghor : « Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France » et écrit à Tours, en 1938 : « On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat Inconnu./  Vous mes frères obscurs, personne ne vous nomme ». Avec insistance, à différents moments de ses confidences, Germaine le campe comme un membre à part entière du village : « Sa vie finit par ressembler à la nôtre. Il y avait sa famille et puis il y avait le reste. Sa famille fut la mienne, les Tergoresse, et en regardant cette rue, là-bas, qui désormais porte son nom, je n’en suis pas peu fière. Quand les Allemands l’ont fusillé, nous n’avions pas perdu un nègre des colonies tombé ici en s’échappant des bois mais un frère, un cousin, un élément essentiel du clan, un même sang que nous ».

 

En 2018, David Diop publie, Frère d’âme, au Seuil.

 

 

Ce roman coup de poing, a été couronné par deux prix, le Prix Goncourt des lycéens et le prix Kourouma (Ahmadou Kourouma a été lui-même tirailleurs sénégalais en Indochine de 1950 à 1954). David Diop fait revivre une figure de tirailleur sénégalais Alfa Ndiaye, comme l’avait fait son compatriote Sembène Ousmane, dès 1965, dans Vehi-Ciosane, avec le personnage de Tanor revenu comme une loque de la Grande guerre. Après avoir vu son frère d’âme, Mademba Diop tué à la sortie de la tranchée et n’avoir pas répondu à sa demande de l’achever, emprisonné par ses croyances, il décide de le venger en choisissant de dépecer un ennemi aux yeux bleus, choisi chaque soir. Il détaille sa manière d’opérer, il se surpasse en brutalité, allant au-delà de ce qui était demandé par les supérieurs de l’armée. Alfa Ndiaye entre totalement dans le « jeu ». Et comme tout discours de folie, Alfa Ndiaye énonce des vérités avec une extrême lucidité :

 

« Oui, j’ai compris, par la vérité de Dieu, que sur le champ de bataille on veut que de la folie passagère. Des fous de rage, des fous de douleur, des fous furieux, mais temporaires. Pas de fous en continu. Dès que l’attaque est finie, on doit ranger sa rage, sa douleur et sa furie.  La douleur, c’est toléré, on peut la rapporter à condition de la garder pour soi. Mais la rage et la furie, on ne doit pas les rapporter dans la tranchée. Avant d’y revenir, on doit se déshabiller de sa rage et de sa furie, on doit s’en dépouiller, sinon on ne joue plus le jeu de la guerre. La folie, après le coup de sifflet du capitaine signalant la retraite, c’est tabou ».

 

Un récit d’une grande homogénéité dans le traitement de l’espace et du discours où la guerre a enfermé un être qui se crée des justifications et évidences jusqu’au terme de son parcours. Alfa Ndiaye regarde le monde où il a été immergé à partir de références de sa culture, déviées et bouleversées par la monstruosité de la guerre. Le langage de la fraternité prend une autre direction que celle admise par la bien-pensance qui ne voit que folie et sauvagerie.

 

D’autres faits et personnages campés dans des fictions pourraient encore être cités. L’essentiel est de savoir qu’elles existent. Le mot "fraternité" peut se décliner de manière contradictoire.

 


Les raisons d’un usage : frère et fraternité dans la guerre d’indépendance algérienne

 

On aura compris que la fraternité, affichée dans la devise républicaine, n’existe pas et ne peut exister en colonie. Dans ces espaces, elle est une affirmation de principe sans fondement dans le réel. Dans son Histoire de la guerre d’indépendance algérienne (2005), l’historienne Sylvie Thénault écrit : « Le FLN n’inscrit pas son combat dans la continuité d’une lutte ancestrale contre le christianisme : il le définit bien comme un combat politique pour l’indépendance de l’Algérie. L’empreinte du religieux dans le vocabulaire combattant traduit plutôt l’imprégnation de l’islam de la société algérienne, d’où sont issus tous les cadres et les soldats de l’ALN ».

Ainsi, les mots d’ordre du FLN/ALN « rassemblent ceux qui les respectent dans la fraternité de la lutte pour l’indépendance, écartant du même coup tous les autres. Ils participent ainsi de la construction de la communauté des "frères", comme s’appelaient les combattants et les militants, contre les "traîtres", victimes de mutilation les exposant au regard de tous ». Elle poursuit en évoquant la lutte contre les militants du MNA (du parti de Messali Hadj) comme des « concurrents introduisant une division dans la communauté des "frères" soudés par la cause qu’ils défendent ».  (Cf. « Au cœur du camp algérien »).

 

Cette appellation est un marqueur fort du vocabulaire de la résistance algérienne et lorsque deux dictionnaires sont édités, en 2012, par Rachid Khettab, le mot « frères » est notable : Frères et compagnons - Dictionnaire biographique d’Algériens d’origine européenne et juive et la guerre de libération (1954-1962). Ainsi que : Les Amis des frères - Dictionnaire biographique des soutiens internationaux à la lutte de libération nationale algérienne. (Dar Khettab, Boudouaou-Algérie). L’éditeur et concepteur des deux ouvrages nous a donnés leur justification : « Dans le contexte de la guerre de libération algérienne (1954-1962), le mot « khaoua » a été utilisé (aussi bien par la direction du FLN, les militants et la population algérienne) pour désigner les combattants de l’Armée de Libération Nationale (ALN) mais aussi pout toute personne s’étant impliquée dans le combat libérateur des Algériens. Tous les traducteurs ont opté pour sa traduction en langue française par l’expression frères et ce terme, dans le contexte de l’édition des dictionnaires, a été choisi dans les titres, en conservant l’usage dialectal en arabe et non le terme en arabe classique.

Cette expression « frère » n’est pas propre à l’arabe ; elle est universelle en usage dans les religions monothéistes ou ailleurs. Elle renvoie à une solidarité entre membres d’un même ordre spirituel comme les ordres religieux chrétiens ou islamiques comme Ikhouane el safa  (à l’époque abbasside) ou de compagnonnages à caractère laïque qui ont proliféré dans le Moyen-âge chrétien et dont l’origine remonte à l’antiquité. Ce choix permet d’éviter le vocable Ikhiouane (frères en arabe classique) que les militants islamistes utilisaient pour désigner leurs partisans en Algérie ; à l’instar du terme usité dans le mouvement politique égyptien « Frères musulmans » (El ikhouane el mouslimine) de Hassen El Benna ». 

 

Tous les témoignages d’acteurs et d’actrices édités après l’indépendance font état de ce vocabulaire de la fraternité avec une forte adhésion et la conviction et l’espoir de bâtir une société « fraternelle ». Déjà, en 1960, Zohra Drif avait publié un témoignage intitulé, La mort de mes frères. Evidemment, du côté français, le mot « frère » apparaît aussi désignant l’autre « peuple » d’Algérie. Alphonse Juin, maréchal de France, publie en 1962, C’étaient nos frères. Et Jules Roy, plus tard en 1982, revenant sur sa compréhension du projet algérien d’indépendance, Etranger pour mes frères.

Une des militantes de la guerre, Eveline Safir-Lavalette (1927-2014) édite en 2013 un récit de vie, dédié «  A mes sœurs de prison », Juste Algérienne comme une tissure. En guise de conclusion, elle écrit en 2012 après les années noires, à la 3ème personne : « Elle s’invente une société douce et fraternelle, moderne, organisée, qui se souviendrait de l’essence de l’appel du 1er novembre 1954 et de la plateforme de la Soummam, société qui avancerait au gré des paramètres du XXIes. »

 

 

Le manuscrit inachevé sur lequel Albert Camus travaillait avant son décès est un témoignage non encore lissé par la réécriture. Le Premier Homme s’écrit pendant ces années (1957-1959) où Camus est sorti de son silence avec le prix Nobel, avec l’arrivée de de Gaulle au pouvoir et sa décision de rassembler et d’éditer dix-neuf années d’écrits journalistiques sur l’Algérie. De toutes parts, on lui demande de clarifier sa position sur le conflit algérien. Il écrit en tant que Français d’Algérie, comme il le déclare dans son discours du Nobel. Dans ce récit en construction, il développe, à différents endroits du texte, le mythe d’Abel et de Caïn et il aurait peut-être poussé plus loin cette légende symbolique des deux frères ennemis. La légende permet aussi de contourner, d’éviter l’analyse historique sur le passage de la colonisation à la décolonisation que la lutte de libération du peuple algérien, en train de s’accomplir, imposait dans le réel. Le mythe peut suggérer une fraternité de sang entre « Arabes et Français », sans fondement dans le système colonial. Alain Ruscio évoque à son sujet un positionnement « anti-raciste, fraternaliste et réformateur » et non pas « anticolonialiste ».

 

Notons dans la conclusion de l’ouvrage d’Alexandre de Vitry une légère ouverture sur les « frères » de ce monde tiers qu’on n’appelle plus ainsi : son analyse de Frères migrants de Patrick Chamoiseau, en 2017. Dans ce discours compassionnel, il constate, à juste titre : « les migrants seront seulement évoqués dans un "ils", exclus de l’interlocution ». L’énonciateur « s’arrête précisément devant ceux que le titre avait annoncé comme "frères" ». Ce sont les poètes du « monde » qui parlent et non les migrants qui n’ont pas la parole. « Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez bien avant nous, frères de nulle part, ô frères déchus, déshabillés, retenus et détenus partout, les poètes déclarent en votre nom (…) ».

L’année suivante, il reprend sa déclaration en y ajoutant un poème sur Lampedusa, dans un manifeste Osons la fraternité !Il faut croire que cette fraternité est un produit hautement inflammable et à propos duquel tout peut se dire !

 

 

 



Albert Camus, Le Premier homme, Gallimard, 1994 (rééd. Folio).

Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai - Entretiens avec Françoise Vergès, Albin Michel, 2005, 148 p.

David Diop, Frère d’âme, Le Seuil, 2018 (rééd. Points).

Tierno Monénembo, Le Terroriste noir, Le Seuil, 2012 (rééd. Points).

Pham Van Ky, Frères de sang, Le Seuil, 1947.

Alain Ruscio, Encyclopédie de la colonisation française, Les Indes savantes, 2016-2022, Tome 1 pour « Assimilation » et Tome 4 pour « fraternité ».

Eveline Safir-Lavalette, Juste Algérienne comme une tissure, Alger, Barzakh éd., 2013

Sylvie Thénault, Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, Flammarion, « Champs Histoire » en 2012 (1ère éd. en 2005)

Alexandre de Vitry,Le droit de choisir ses frères ? Une histoire de la fraternité, Gallimard, 2023

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