Anne Godard : « Je voulais utiliser la forme romanesque pour immerger les lecteur.ices dans la langue de l’inceste » (Nous aussi)
- Johan Faerber

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Avec Nous aussi, Anne Godard signe un des romans clefs de cette rentrée littéraire de la démasculinisation et des héritages au féminin. Pour ce très beau troisième roman qui parait chez Actes Sud, la romancière nous présente, à travers un "on" indéfini, une grande famille de la haute bourgeoisie qui, très liée, vit tous ensemble dans un immeuble du 5e arrondissement parisien. Mais derrière d'heureuses apparences se dévoilent autant de violences familiales, autant de #MeToo qui font dire à cette classe sociale, qu'à nous aussi ça nous arrive. Dans une langue et une forme d'une rare inventivité, Anne Godard fait parler l'inceste dans la langue même de cet inceste. Autant de questions que Collateral ne pouvait manquer de poser à son autrice lors d'un entretien autour de ce singulier et remarquable récit.
Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre très beau troisième roman qui paraît ces jours-ci chez Actes Sud, Nous aussi. Comme vous est venu le souhait, après L’Inconsolable puis Une Chance folle, d’écrire sur la vie en apparence banale mais bientôt pesante de cette « grande famille » qui, vivant tous ensemble, partage sa vie entre un immeuble haussmannien dans le 5e arrondissement parisien et une « maison fortifiée » à la montagne ? A vous lire, on perçoit ici dans le récit qui, comme hypnotisé, scande combien « On est de la même famille, on est tous pareils, on n’a rien à craindre », une charge autobiographique certaine : pourquoi avoir choisi cette fois un roman plus intime ? En quoi avez-vous pressenti qu’il s’agissait pour vous du moment propice pour en livrer le récit : est-ce que le mouvement #MeToo, auquel le titre Nous aussi fait écho, vous a poussé à prendre la parole sur ce sujet de l’inceste et des violences sexuelles qui se loge au cœur de cette famille ? Enfin, vous avez parlé d’une longue gestation pour ce roman : est-ce la recherche de sa forme si singulière qui vous a occupée dans ses prémices ?
Je ne sépare pas ce troisième roman des deux précédents, bien qu’il soit publié chez un nouvel éditeur, Actes Sud. Chacun est écrit autour d’une expérience d’effraction et de dépossession, vécue comme incommunicable, que ce soit le deuil dans L’Inconsolable, la brûlure dans Une chance folle, ou l’inceste dans Nous aussi. Il s’agit toujours d’interroger les limites de soi, du corps, la capacité – ou non – à vivre à la première personne ce qui « nous » arrive. Les trois romans interrogent ce que Margaux Fregoso, dans son extraordinaire livre Tigre, tigre, formule à propos du pédocriminel qui a tissé son emprise autour d’elle : « où est-ce que je commence et où est-ce qu’il finit ? ».
Le long temps d’écriture n’est pas dû uniquement à la recherche d’une forme, même si celle-ci a été cruciale, mais est lié à l’évolution de mon projet. La toute première version de Nous aussi date de 2019, j’avais commencé à l’écrire en 2017, juste après la parution d’Une chance folle. Je me focalisais à l’époque sur ce qui est devenu la deuxième partie : le récit d’une sortie d’amnésie, la prise de conscience que ce qui avait été des « jeux » d’enfants étaient des agressions sexuelles, voire des viols, la difficulté de démêler ce qui avait été subi et consenti. Je me concentrais sur la dimension incestueuse d’une relation fantasmée comme gémellaire, sans que les liens avec un milieu familial soient rendus particulièrement évidents. Mais déjà, ce qui m’intéressait le plus était les mécanismes d’occultation, et comment cette occultation rendait incompréhensibles d’autres passages à l’acte. Après un avis négatif de mon précédent éditeur fin 20219, ce projet est resté en chantier. Les quatre années qui ont suivi ont été marquées par des lectures, mais aussi des événements personnels et familiaux, qui ont complètement transformé ma façon de voir, de comprendre et d’analyser l’inceste.
La vague #MeToo venait d’arriver en France, il y a eu les livres de Vanessa Springora et Camille Kouchner, puis la création de la Ciivise (Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants), qui ont changé le regard social sur la prédation sexuelle et sur l’inceste. J’ai découvert, grâce et avec d’autres, les podcasts féministes de Charlotte Pudlowsky, Victoire Tuaillon, Charlotte Bienaimé et celui d’Axelle Jah Njiké, très éclairant sur l’inceste entre enfants dans les familles élargies. J’ai lu la thèse de Dorothée Dussy ; le livre de Sophie Chauveau, sur plusieurs générations d’inceste dans sa famille ; le livre sur l’incestuel du psychanalyste Paul-Claude Racamier ; celui du psychologue Jean-Luc Viaux ; le collectif sur La Culture de l’inceste, dirigé par Iris Brey et Juliet Drouart, qui montre la tolérance, voire la complaisance sociale et culturelle envers l’inceste dans toutes ses formes. J’ai suivi les travaux de la Ciivise, dont l’apport me semble d’avoir montré l’importance du déni familial et les conséquences de l’absence de soutien social sur les victimes d’inceste. J’ai découvert à travers une partie des témoignages partagés par la Ciivise, et dans des cercles de parole de victimes d’inceste auxquels j’ai participé, à la fois la banalité des incestes au sein de la fratrie ou entre des cousins (qui d’ailleurs ne sont pas inclus dans la définition de l’inceste) et leur minimisation systématique dès lors qu’ils sont assimilés à des jeux ou à de l’exploration sexuelle. C’est aussi ce qui ressort des recherches de Corentin Legras sur les réactions familiales en cas d’inceste commis par des mineurs et des enquêtes de Sarah Boucault sur les victimes et sur les agresseurs mineurs.
À travers tout ce parcours, j’ai compris que je ne pouvais pas penser l’inceste sans le situer dans un milieu lui-même incestuel ou incestueux, et une idéologie familiale, qui à la fois empêche de penser les violences et les autorise en les banalisant et les passant sous silence. Dès lors, mon projet s’est transformé radicalement, il ne me paraissait plus possible de traiter l’inceste comme un souvenir individuel ou duel, il fallait l’inscrire dans l’économie du groupe qui le permet. Non pas #MeToo, mais #WeToo. J’ai mis du temps à trouver la distance à laquelle je voulais me placer. Ça été le temps d’une deuxième exploration, cette fois littéraire, des recherches formelles par lesquelles des auteurices ont cherché à saisir l’inceste. Je pense, par exemple à Christine Angot, Neige Sinno, Justine Bo, Christiane Rochefort, Emma Marsantes, Constantin Alexandrakis. Chacun.e explore à sa façon quelque chose qui échappe à la narration. Le cœur de l’expérience, c’est celle d’une dépossession pas seulement du corps, mais du sens des mots. Écrire l’inceste, au plus juste, c’est trouver à figurer dans le langage même ses effets destructeurs. Je voulais utiliser la forme romanesque pour immerger les lecteur.ices dans la langue de l’inceste. L’enjeu était de parvenir, par la construction – une forme et un point de vue – à faire éprouver du dedans ce que c’est que de grandir comme une des parties d’un tout familial à l’intérieur duquel les limites individuelles sont abolies.
J’ai repris l’écriture en 2023 à partir du portrait familial, qui s’est déployé dans l’espace et à travers une accumulation de points de vue, comme dans un dessin cubiste, avec des figures qui deviennent des portraits composites, par accumulation d’actions et de positionnements. J’ai mis deux ans à terminer ce nouveau manuscrit, avec plusieurs étapes, la recherche d’un nouvel éditeur et de nombreuses versions successives pour que le récit tienne par lui-même, que les parties se fassent écho. Le travail le plus difficile a été de resserrer le montage de cette deuxième partie, pour que les découvertes successives apportent autant de questions qu’elles paraissent en résoudre, sans fournir de réponse finale. C’est dire que l’écriture n’a pas été une prise de parole, mais un lent travail d’élaboration de la matière et de composition pour lui donner forme.
Pour en venir au cœur de Nous aussi, ce qui ne manque pas de frapper, c’est combien le récit repose sur le récit d’une chronique familiale de la grande bourgeoisie française, notamment parisienne. La famille forme comme un bloc indistinct, une manière de mur infranchissable de solidarités ou plutôt d’obligations dans laquelle la famille est un grand corps indifférencié dont le récit déploie la voix : la famille, c’est « ce grand corps multiple » ou encore : « On est ensemble, un seul grand corps. » Pour exprimer combien il s’agit là d’un seul bloc, vous choisissez une forme singulière, celle de raconter en oscillant en permanence avec le « nous » et le « on » comme une manière de récit choral où chacun, c’est-à-dire toutes et tous, s’exprime d’une seule voix.
En quoi était-il important pour vous d’user du pronom personnel et du pronom indéfini pour exprimer combien « On essaie de s’éloigner de la masse informe d’où on vient, ce magma informe qui est resté sans nom » ? En quoi ce pronom, s’il forme narrativement et existentiellement la famille, permet de laisser place, à mesure que le récit avance, à un malaise grandissant : en quoi dit-il l’impossibilité de se différencier, l’aliénation familiale qui, en dépit de la parole, en étouffe d’autres et pose la condition incestuelle de la famille ? Enfin : ce « on » et ce « nous » ne sont pas sans faire penser à ceux de Monique Wittig dans L’Opoponax ou celui d’Eugène Savitzkaya dans La Disparition de maman : les aviez-vous à l’esprit ?
Je ne peux pas répondre à propos d’Eugène Savitzkaya, quant à L’Opoponax de Monique Wittig, je l’avais lu, et j’y ai pensé bien sûr, mais je crois que ce que j’ai fait est assez différent. Dans L’Opoponax, le « on » collectif des petites filles apparait comme un point d’observation qui se focalise sur certaines des filles du groupe, désignées par leurs noms et prénoms, qui se détachent de ce collectif impersonnel comme des héroïnes, et sont scrutées dans tous leurs gestes. Dans Nous aussi, personne ne sort de l’anonymat, les membres du groupe familial sont désignés uniquement les uns par rapport aux autres : frère / sœur, cousin / cousine, parents / enfants, grands / petits, filles / garçons. Le seul qui porte un prénom, c’est un des cousins qu’il faut, à un moment donné, pouvoir désigner en le distinguant d’autres cousins. Je l’ai appelé Ludo – « je joue » en latin – afin de marquer son rôle dans le système familial.
La lecture qui a été un déclencheur, c’est Vie animale de Justin Torres (We the Animals en anglais) qui raconte au pluriel – « we » – l’enfance d’une fratrie de trois garçons jusqu’à ce que l’un d’eux s’arrache au groupe et en soit exclu, à partir du moment où sa famille découvre son homosexualité. Le « we » pluriel est traduit par Laetitia Devaux en français par « on », qui est plus informel et proche de l’oral que « nous ». J’avais déjà pensé auparavant au « nous » du Grand Cahierd’Agota Kristof, un roman qui m’a énormément marquée, dans lequel les deux frères jumeaux sont indissociables, et qui aborde d’ailleurs explicitement l’inceste comme une composante de cette relation fusionnelle (comme dans Les Météores de Michel Tournier, que j’ai lu très jeune et qui m’avait également beaucoup frappée). Mais choisir le « nous » produit un effet très écrit, c’est assez lourd syntaxiquement, tandis que « on » est infiniment plus souple.
« On » est un pronom extraordinaire, qui n’existe je crois qu’en français. Il permet de désigner n’importe quel humain, masculin, féminin, singulier, pluriel, et peut inclure ou exclure l’interlocuteur. Syntaxiquement, il ne peut être utilisé qu’en pronom sujet, et s’appuie donc nécessairement sur « nous » en position de pronom objet ou détaché. Je l’ai utilisé très intuitivement, d’abord dans le portrait collectif, où il est l’équivalent de « nous », à la fois comme groupe d’enfants concret, vivant, grouillant, et comme idéologie presque impersonnelle de l’institution familiale porteuse de normes. De fait, « on » permet de donner voix aux différents membres de ce collectif familial, aussi bien tous ensemble que séparément, sans les individualiser tout à fait, sans les détacher tout à fait de leur arrière-plan. « On » devient alors substitut de « il » et « elle », me permettant de faire des portraits de ces membres qui s’identifient à des rôles liés à leur statut : l’aîné, le cadet, la célibataire, celle qui est en charge, celui qui échoue, celle qui se sent perdue. Et ce qui a été le plus étonnant, c’est qu’il puisse aussi aisément remplacer « je », un « je » à la fois mis à distance et qui intègre à sa quête les lecteur.ices dans les révélations de la deuxième partie. Maintenant que j’y prête attention, je remarque que beaucoup de gens l’emploient, dès qu’il s’agit d’évoquer des souvenirs d’enfance, pas seulement pour parler d’une fratrie, mais pour se situer dans un milieu plus large, qui donne un cadre aux souvenirs. Je me suis d’ailleurs rendu compte récemment que j’utilisais déjà « on » dans Une chance folle, pour évoquer le duo frère-sœur dans l’enfance. Il incarne, dans la langue, l’impossibilité à énoncer une subjectivité autonome assumée, ce qui en fait le pronom de la dissociation, ou de la dissolution, en même temps que de la confusion.
Dans Nous aussi, la chronique familiale au « nous » et au « on » se dit de manière constante depuis un point de vue unique : celui des enfants qui prennent la parole depuis ce chœur. Si bien que le récit se construit comme un vaste récit d’apprentissage et d’éducation qui se déploie en deux temps générationnels : tout d’abord, une première strate qui est celle de l’héritage matériel, familial avec « la légitimité d’un héritage qu’on n’a pas à questionner », l’énumération de ces biens immobiliers qu’on possède « On les mérite, on en a hérité » et qui présente les voix comme celle de « nous les enfants, les petits-enfants, les arrière-héritiers du patrimoine ». La seconde strate narrative consiste à s’émanciper de cet héritage afin de trouver sa voix car, dites-vous, « On met des années à comprendre notre arbre généalogique » et saisir combien « On pense que c’est cette éducation conventionnelle qui nous étouffe ». Trouver sa parole, c’est trouver accès à sa propre histoire, sa propre compréhension du monde et notamment de l’inceste. Cheminement narratif et trajet existentiel vont de pair car, dites-vous encore, « Isolée, on n’est plus nous, on ne devient pas non plus je comme ça ». Diriez-vous ainsi que le progressif accès au « je » devient l’enjeu même de votre roman : passer du « nous aussi » à « moi aussi » ?
Je suis d’accord pour distinguer deux strates à la fois temporelles et narratives. Il y a d’abord celle qui se déploie de façon presque statique, dans la première partie, l’immeuble à Paris, la maison à la montagne, où les enfants sont regroupés, et où tout se superpose dans une sorte de temps figé, tourné vers le passé, censé être glorieux, de cette famille bourgeoise qui transmet ses codes, ses valeurs, mais aussi, très concrètement les prénoms, les chambres, les objets, les livres, les vêtements. Contre cet arrière-plan fixe, formé lui aussi de strates, matérielles et immatérielles, les enfants sont les acteurs de scènes d’enfance qui se répètent à chaque génération : des jeux, des repas, des bains, des rituels de coucher, des tâches collectives. Ils grandissent, s’individualisent plus ou moins, mais retombent dans le « on » familial au moment de devenir parents à leur tour.
Quand débute la deuxième partie, cette mécanique se détraque, les enfants ne sont plus conformes aux attentes, ils ne tiennent pas leurs promesses de recommencement du même, ils échouent, ils déçoivent et déchoient. Avec le suicide de l’un d’entre eux, je dirai que le temps se remet en mouvement. Il faut survivre hors de la famille, qui a éclaté en morceaux, et un peu plus tard, une fois qu’on est dehors depuis assez longtemps, il faut comprendre, et pour cela revenir en arrière, dans une sorte d’enquête sur des traces à demi effacées. La deuxième partie se déroule dans le temps, suivant deux directions opposées, le temps de la vie qui continue, celui d’une nouvelle génération, qui grandit loin du clan, et le temps rétrospectif de l’enquête, qui est un désenfouissement pour revenir à l’origine des violences. C’est là que les deux plans se rejoignent, puisqu’il faut remonter jusqu’au moment où se formule cette indifférenciation qui fait que personne n’a de limites claires. La trajectoire de la deuxième partie permet d’arriver au « je », mais celui-ci n’est pas situé dans un avenir assertif, il faut le débusquer en remontant au moment où il aurait pu émerger et où il aurait dû être préservé. Il n’y a pas de « moi aussi », car il n’y a pas de « moi » entier.
Ce qui ne manque également pas de saisir les lectrices et les lecteurs, c’est que Nous aussi s’offre comme un récit au cœur duquel palpite une tache aveugle : celle d’un non-dit ou plutôt d’un non-formulé, non-énonçable qui tenaille la famille quand l’un de ses membres se suicide. Le récit repose sur un paradoxe narratif : tout en étant extrêmement limpide, plus le récit avance plus il se fait opaque, mystérieux et soudainement il s’impose comme un puzzle brisé dont il manquerait une pièce car « On espère que quelqu’un va nous aider, nommer ce qui se passe ». Le viol qui n’est pas énoncé longtemps aimante le récit car, dites-vous, « Il y a quelque chose qu’on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. » En quoi Nous aussi peut être ainsi lu comme un récit qui entend explorer une tache aveugle, ce moment où « On essaie de s’éloigner de la masse informe d’où on vient, ce magma informe qui est resté sans nom. » et dans lequel « il lui manque un morceau » ?
L’image du puzzle que vous proposez est très juste, ça a d’ailleurs été un des titres provisoires. À ce moment-là de la composition du livre, chaque chapitre était numéroté, je m’étais efforcée d’arriver à 100 pièces, 50 pour chaque partie, mais il y en avait toujours plus ou moins une, et dès que je modifiais un paragraphe, tout bougeait. Il s’agit bien de cerner cette pièce manquante, à la fois « quelque chose » qui est arrivé, on le sait par ses effets, mais qu’on n’a pas identifié pour ce que c’était, qu’on ne sait pas nommer, et qui est comme une énigme torturante autour de laquelle on ne cesse de tourner. De fait il s’agit de trouver une forme à l’informe, dessiner en creux la pièce manquante, sorte de trou noir, qui expliquerait non seulement le suicide, mais le silence qui l’entoure, l’incapacité de chacun à le penser, à lui donner un sens ou à s’interroger avec les autres, car parler du mort, ce serait faire surgir des souvenirs qu’on ne veut ni retrouver, ni garder, ni partager, ce serait se rendre compte de ce qu’on a fait avec lui. La deuxième partie essaie, par étapes, de cerner cet innommable. C’est pour ça qu’à un moment les mots précis doivent être écrits, ils doivent nommer correctement les faits. C’est la condition pour penser, pour sortir du flou. À partir du moment où on a nommé le viol on ne peut plus prétendre que c’était un jeu, on ne peut plus faire semblant de ne pas se souvenir, se persuader de n’avoir pas vu, pas su, pas compris ce à quoi on participait.
Mais au-delà de la difficulté à « voir » l’inceste, dans sa crudité, c’est-à-dire à sortir du déni, il me semble qu’il reste encore une strate plus profonde, c’est peut-être le cœur de l’inceste, la question des places. C’est celle que j’évoquais tout à l’heure en ouverture – « où est-ce que je commence et où est-ce qu’il finit ? ». Ce qui est insupportable, au-delà du fait de nommer l’inceste, c’est de prendre conscience que chacun en est contaminé. Quand on se définit par le groupe auquel on appartient, par ses goûts, par ses normes, est-ce qu’on est vraiment sûr d’être soi ? est-ce qu’on est sûr d’être celui qui agit plutôt que d’être agi ? C’est à ça que se confronte la dernière partie du livre, quand l’incestuel familial diffus se catalyse dans la relation frère-sœur, à la fois gémellaire et opposée, on comprend qu’il devient difficile de tracer une ligne claire qui définit le moment où on est agresseur, et uniquement agresseur, ou à l’inverse victime, et uniquement victime, puisqu’on ne peut pas se dissocier de l’autre. La tache aveugle, c’est le fantasme du tout, celui de l’androgyne de Platon, dont chacun n’est jamais que moitié.
Enfin ma dernière question voudrait porter sur la force politique évidente de Nous aussi. Le titre peut également s’entendre comme une fatalité qui transcende les classes sociales : on se croyait privilégiés, à l’abri et voilà que les violences sexuelles nous terrassent aussi. Dans ce roman se construit pas à pas une très forte image de domination sociale, à la fois économique, immobilière et culturelle par laquelle le « nous » y est presque à entendre aussi comme un « nous » de majesté et de domination : « C’est à nous, c’est pour nous. Tous ces gens pour nous servir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire » car, dites-vous encore, « On sait que tout le monde n’a pas notre chance » et que, nous, « On a tous les atouts. » Est-ce qu’il s’agit pour vous de montrer combien s’exerce dans cette famille une vision classiste du monde qu’on perçoit par ailleurs à la montagne avec les habitants ? Est-ce que ce classisme exerce aussi une violence intra-familiale qui aveugle ? Diriez-vous que votre roman est politique et, féministe, en ce sens ?
En décrivant un milieu bourgeois parisien, je voulais en effet montrer que l’éducation et des conditions d’aisance matérielle ne garantissaient pas de la violence. C’est le premier sens de « nous aussi » : cette famille, qui se croit, par ses caractéristiques socioculturelles, protégée de la violence, qu’elle projette au-dehors, dans d’autres milieux qui n’ont pas les mêmes privilèges, en est atteinte « elle aussi ». Et plus encore, elle la produit, d’abord, dans le processus même de constitution d’un « nous » en tant que communauté fermée, par opposition à d’autres, définies comme moins éduquées, moins raffinées, moins lettrées, et sur lesquelles s’exerce une domination réelle et symbolique, qui est ainsi légitimée par une supposée supériorité morale et intellectuelle autant que matérielle. Les enfants de la famille, en tant que groupe, intègrent comme norme ces hiérarchies, ils exercent à leur tour différentes formes de domination sur autrui – contrôle des espaces, normes langagières, violences physiques, exclusions, humiliations – qui sont légitimées par les comportements et les propos des adultes.
Mais il ne s’agit pas pour moi de dénoncer une classe sociale, plutôt de montrer comment se construit la domination, par formation successive de « nous » à la fois exclusifs et excluants. Les mêmes mécanismes sont à l’œuvre à l’intérieur de la famille. Certains prennent l’ascendant sur d’autres. Des relations de domination, polarisées et hiérarchisées, s’organisent en fonction de l’âge, du sexe, du rang de naissance, de la filiation, de caractéristiques physiques, d’aptitudes intellectuelles, ou de préférences électives. Ces hiérarchies internes fragilisent les identités : à affirmer des goûts, des choix de vie, une sexualité sortant de la norme du groupe, on risque de déchoir de sa place, voire d’être exclu à son tour. Chacun, chacune se voit assigné un rôle, qui détermine son droit à la parole, à l’attention, à l’espace, au respect de son intégrité physique et psychique. Et chacun s’y résout, s’en accommode ou s’en réclame, selon les cas, et intériorise sa légitimité à faire valoir des prérogatives sur autrui ou la nécessité de se soumettre, subir et se taire. C’est le continuum de l’inceste, j’y vois précisément ce que Dussy appelle « le berceau des dominations ». Dans les familles bourgeoises, ces violences ne sont ni plus ni moins présentes qu’ailleurs, mais elles sont sans doute moins détectées, en raison du statut social, et parce que les mécanismes de silenciation pour le maintenir sont plus efficaces.
Le deuxième sens de « nous aussi » est là : chaque enfant de cette famille est pris dans ce système comme dans un piège, avec lequel il fait corps. Le silence des enfants victimes d’inceste ne protège pas seulement les agresseurs issus de la même famille, mais l’intégrité sociale de famille elle-même, il est vécu en termes de loyauté au corps collectif. L’injonction au secret est un contrôle de la parole, comme l’inceste l’est du corps, qui n’est pas exercé uniquement par l’agresseur, mais par tout l’environnement. C’est le même acte d’appropriation, et s’y soumettre, le même acte d’allégeance à un groupe dont la survie en tant que groupe transcende la survie individuelle. Se sacrifier au groupe, parfois jusqu’au prix de sa vie, est le comportement attendu, vertueux, qui peut, paradoxalement, être un choix de survie. Parler, c’est à la fois transgresser sa place assignée et trahir le groupe. Plus le groupe est puissant, cohérent, valorisé, plus il fait corps avec les valeurs sociales dominantes, puis il est risqué de se désolidariser, d’assumer le risque de l’exclusion.
C’est d’autant plus difficile que dans cette idéologie familiale, qui est aussi largement partagée socialement, il y a un fantasme du même, de l’unité dans la ressemblance, qui s’exemplifie dans l’entre-soi social, mais qui dépasse les aspects socio-économiques ou culturels. Le besoin d’appartenir, de se ressembler, de se retrouver dans les autres comme dans des miroirs, de faire corps, est à l’œuvre dans tous les milieux. Il nourrit aussi l’imaginaire amoureux de la relation fusionnelle, de l’assimilation à l’autre, qui confine à l’annihilation de l’autre, réduit à une partie de soi. Il est à a fois au cœur de la famille et au cœur même de l’inceste. Dans ce dernier sens, « nous aussi » c’est chacun de nous, non plus comme enfant de telle ou telle famille, mais comme membre de la société. Sortir de l’inceste, ce n’est pas seulement s’éloigner de sa propre famille, c’est remettre en cause nos liens les plus fondateurs, ceux d’une appartenance qui s’est construite dans l’enfance, à travers aussi des souvenirs heureux et pleins.
Ma façon de penser l’inceste doit énormément aux œuvres et à l’engagement des féministes, comme je le mentionnais tout à l’heure. Ça a été une éducation tardive, qui m’a permis une prise de conscience essentielle sur de très nombreux aspects à la fois sociaux et anthropologiques de l’inceste, en faisant le lien avec les mécanismes de domination au sein de la famille et de la société. Les dimensions classistes sont un des aspects, à côté de dimensions de genre et de dimensions liées à la spécificité de la domination des adultes sur les enfants : dissymétrie des droits et devoirs respectifs, banalité et acceptabilité sociale des atteintes à l’intégrité, à la volonté et à l’intimité des enfants, dissymétrie dans l’accès au langage et au savoir sur leur propre corps et sur leur droit à être traités comme sujets et non comme objets. De ce point de vue, si je devais définir un propos politique à ce livre, ce serait de faire comprendre – ou plutôt ressentir – les liens entre ces différentes formes de légitimation de la domination. À travers les discussions qu’il peut susciter, ce livre invite à aller au-delà de l’identification d’un agresseur masculin qui serait seul à porter la responsabilité de ses actes – et qu’il faudrait dénoncer, juger et punir – pour réfléchir plus largement, en considérant la continuité entre l’incestuel familial, les violences (dites) éducatives ordinaires – dont Alice Miller a montré dans C’est pour ton bien, comment elles étaient intégrées psychiquement et parfois réitérées par les enfants –, et leur déni, qui laisse les enfants, qu’ils soient agresseurs, victimes ou témoins, dans un espace sans mots, où ils ne peuvent penser ce qui leur arrive et ce qu’ils font.

Anne Godard, Nous aussi, Actes Sud, août 2026, 201 pages, 20 euros


